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Full text of "Rulman Merswin et l'Ami de Dieu de l'Oberland: un problème de psychologie religieuse, avec ..."

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RULMAN MERSWIN 



ET 



L'AMI DE DIEU DE L'OBERLAND 



OUVRAGES DU MEME AUTEUR 



Essai sur le mysticisme spéculatif de Maître Eckhart. i vol. in-8^ 

Strasbourg, 1871. (Épuisé.) 

Histoire du Panthéisme populaire an moyen âge et an XVI« siècle. 

1 volume grand in-S^. Paris. Librairie Fischbacher. 1875. (Epuisé.) 

Les Amis de Dieu au XIV* siècle. 1 volume grand in-8°. Paris. Librairie 
Fischbacher, 1879 12 fr. 

Die dramatischen Auffûhrnngen im Gymnasium zu Strassburg. 

Ein Beitrag znr Geschichte des Schuldramas im ^VI. und XVII. Jabr- 
hundert. Strassburg, 1882. Mit Abbildungen. In-^*^ 4 fr. 

Les Centuries de Magdebourg ou la Renaissance de l'historiographie 
ecclésiastique du zvi* siècle. Leçon d'ouverture. Brochure grand in-8'^. 
Paris, Librairie Fischbacher, 1883 2 fr. 

L'Apocalypse mystique du moyen âge et la Matelda de Dante. Le- 
çon professée à la séance de rentrée des cours de la faculté de théologie 
de Paris, le 3 novembre 1887. Brochure grand in-8*'. Paris. Librairie 
Fischbacher, 1887 2 fr. 



RULMAN MERSWIN 



L'AMI DE DIEU DE L'OBERLAND 



UN PROBLËIE OE PSTCHOLOCIE RELIGIEUSE 



iVEC DOCUMENTS INÉDITS ET FAC-StUIlES EN 



Par A? JUNDT 




LIBRAIRIK FISOHBACHER 

33, RUE DS EEIKE, 33 




0^1 iJ^» 10 ^^ 






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M 



JUL 6 1899^ 



kLBRh\^ 



CQ. 



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RULMAN MERSWIN 



L,'AMI DE DIEU DE L'OBERLAND . 



UN PRODLEME DE rSYflHOLO'JlE RELIdIECSE 



I 



En 1347 vivait à Strasbourg un banquier nommé Itulman 
Merswin, Il appartenait à une des familles les plus considérées 
du patriciat et jouissait d'une grande réputation de piété et 
d'intégrité. Un contemporain lui donne ce témoignage qu'il 
apporta toujours dans ses transactions commerciales a une 
grande crainte de Dieu et une conscience scrupuleuse ' ». De- 
puis quelque temps il était entré en relations avec les piétistes ■ 
ou « amis de Dieu » de l'Allemagne supérieure. Fatigué d'em- 
ployer son existence aux affaires de ce monde « périssable et 
trompeur », il renonqa au négoce pour se vouer entièrement à 
Dieu. Volontiers il eût tout abandonné, famille ot biens, pour 
devenir ermite dans un bois; volontiers il eût accepté d'être 
délivré du fardeau de l'existence par quelque maladie incu- 
rable, « tant le monde lui était devenu une crois a : ces pre- 
mières ardeurs so calmèrent bientôt. 11 resta dans sa maison 
auprès de sa femme, fit avec elle vœu de célibat, décida de 
consacrer k Dieu tout l'argent qu'il touclierait à l'avenir, et, 
sans s'affilier a aucune confrérie, mena depuis lors un genre 



1. £r wat et» mûntier vnd p/lag dei vii^lisel*... docli allewegeiti 
fttnhle und mil Mitre itToffeitder connieneie. IVoIr n: 



sur Ui Amit dt fiieii 



2 RULMAX MERSWLN 



de vie semblable à celui des tertiaires, observant chez lui les 
heures canoniales, fréquentant les églises, partageant son 
temps entre les exercices ascétiques et les œuvres pies, les lec- 
tures et les méditations religieuses; son développement inté- 
rieur présente pendant ce temps les phénomènes les plus divers 
de la piété mystique. 11 avait alors quarante ans; marié à 
deux reprises, il était resté sans enfants. Le dominicain stras- 
bourgeois Jean Tauler fut son confesseur en 1348. Celui-ci, 
devinant qu'il ruinait sa santé par un ascétisme exagéré, lui 
ordonna de suspendre ses exercices pendant un temps déter- 
miné; Rulman obéit, bien qu'à regret, et, le délai écoulé, il 
les reprit « sans mot dire », comme il Tajoute dans sa naïve 
franchise. Il a raconté lui-même les agitations de. sa vie inté- 
rieure pendant les quatre premières années de sa nouvelle 
existence; au bout de ce temps une vision radieuse lui apprit 
qu'il se trouvait désormais en état de grâce, qu'il était devenu 
un des plus chers amis de Dieu, un de ces hommes au cœur 
purifié, éclairés du Saint-Esprit, seuls capables de servir de 
guides à l'Église dans les a: temps graves y> qu'elle traversait. 
Le rôle de spectateur impassible des misères physiques et 
morales de la chrétienté de son temps ne lui convient pas en 
effet. Les tremblements de terre des années 1346 et 1348 
avaient frappé de terreur les populations de TAllemagne méri- 
dionale; de 1347 à 1349 la peste asiatique, la « mort noire », 
avait décimé l'Europe occidentale; en même temps l'hérésie la 
plus «diabolique», celle du libre-esprit, avait étendu ses ra- 
vages dans les communautés. Pour l'âme religieuse de Mers- 
win ce sont là autant de signes du ciel annonçant que les an- 
ciennes prophéties vont s'accomplir, des signes de la colère, 
mais aussi de la miséricorde divine, prouvant que si le monde 
plongé dans le mal doit s'attendre à des châtiments plus terri- 
bles encore s'il ne s'amende pas, Dieu de son côté n'oublie pas 
les hommes, mais les rappelle à lui par les sérieux avertisse- 
ments qu'il leur envoie. Il a vu la foule cupide et frivole se 
venger de ses terreurs sur les juifs et les traîner au bûcher 



ET LE MYSTICISME ÂPOCALTFTIOCE. 



I 



(février 1349) comme les criminels auteurs de l'épidémie, au 
lieu de reconnaître dans le fléau le châtiment céleste de ses 
propres pécbés. Mais il a vu aussi, quelques mois après, les 
llagellanta accomplir leur procession expiatoire à travers les 
pays chrétiens pour obtenir du ciel le pardon de leurs fautes 
et la fiu de la grande mortalité. II a assisté à leurs exercices, à 
leurs chants, à la lecture du « message divin à la chrétienté » 
qu'ils colportaient, déposé, disaient-ils, par un ange sur l'autel 
de saint Pierre à Jérusalem et portant que Dieu le Père, décidé 
Il faire périr le monde pour ses péchés, s'était laissé fléchir par 
.la Vierge et les anges et avait accordé aux hommes un dernier 
délai pour se convertir. 11 a été témoin de rémotion que 
l'exemple et la prédication des nouveaux martyrs produisaient 
dans ea ville natale, a Qui a contresigné la lettre divine?» 
demandaient ironiquement les prêtres, — a Qui a contresigué 
les Évangiles? » répondaient les laïques', et ils entraient en 
grand nombre dans la confrérie des pénitents : parole hardie, 
car elle signifiait que la lettre divine était bien une révélation 
du Saint-Esprit, portant en elle-même la garantie de son au- . 
thenticité. Puis les esprits s'étaient calmés ; vers la fin de l'an- 
née avait paru la bulle de Clément VI interdisant à l'avenir 
toute flagellation publique, ce genre d'ascétisme ne devant . 
plus être pratiqué qu'à domicile, Rulman se conformait depuis 
longtemps à cette règle. Lora du grand jubilé de l'an 1 350, Û. 1 
eût fait volontiers le pèlerinage de Rome, mais sa famille l'en 
empêcha en considération de sa mauvaise santé. — Tant de | 
spectacles tragiques ne le laissent pas indifférent. Lui aussi se 
sent appelé à élever la voix pour fitire rentrer ses frères dans 
le chemin du salut. Après sainte Hildegarde et sainte Elisa- 
beth de Schœnau, après Mathilde deMagdehourgetles Joachi- 
mites, avec sainte Brigitte de Suède et sainte Catherine de , 
Sienne, avec tant d'éloquents prédicateurs du mysticisme de 
son temps, il entreprend sur un ordre d'en haut l'apostolat des 
■ amis de Dieu» dans Tl^giise, 

I. chronique deClaientr [lid. Hegol, Lclpil|{, itlTu). ji. lis. 



RULMAN MERSWIN 



Kulman Merswin appartient, en effet, à la famille des pro- 
phètes et prophétesses visionnaires, qui depuis le milieu du 
XII* siècle ne cessent d'annoncer que des temps nouveaux se 
préparent pour la chrétienté. Il leur appartient par le haut 
idéal moral qu'il oppose à la décadence de la société laïque et 
ecclésiastique de son temps, et par la sévérité du jugement que 
cet idéal lui inspire, sévérité qui paraîtrait parfois excessive, 
même appliquée à une période de dissolution sociale telle que 
la captivité avignonnaise de la papauté préludant au grand 
schisme d'Occident, si elle n'était atténuée par l'accent de la 
plus ardente charité et de l'humilité personnelle la plus pro- 
fonde. Ce n'est point par orgueil, en effet, par complaisance* 
envers eux-mêmes, comme on l'a prétendu, c'est par désespé- 
rance que Rulman et ses devanciers tracent un tableau aussi 
lamentable des mœurs de leur époque : natures particulière- 
ment sensibles et pieuses, ils souffrent plus que le commun des 
hommes d'une corruption à laquelle ils ne voient point de re- 
mède et qui leur apparaît comme une insulte permanente à la 
gloire et à la bonté de leur céleste ami, comme une provocation 
incessante de la justice de Dieu. Quoi d'étonnant dès lors 
qu'ils appliquent à leur temps la parole découragée de Tapôtre : 
Le monde entier est plongé dans le mal (1 Jean 4, 17) * ? 

€ Hélas, s'écrie sainte Hildegarde (f 1178), l'Eglise a perdu son éclat et 
sa pureté ; sa couronne est ternie par le schisme et l'hérésie ; ses serviteurs, 
les prêtres, qui devaient faire resplendir son visage comme l'aurore et son 
manteau comme l'éclair, ont, par leur simonie, leur rapacité, leurs mœurs 
dissolues, couvert son visage de boue, souillé et déchiré son vêtement. 
L'inconduite leur est aussi habituelle que si elle leur était commandée ; ils 
se plaisent dans le péché comme les vers dans la pourriture. Sourds et 
muets, ils n'entendent plus l'Ecriture qui leur parle et ne l'enseignent plus 
aux autres ; aussi toutes les classes de la chrétienté sont déchues ; l'Eglise 
n'a plus de bâton pour se soutenir ; toutes ses ordonnances sont près de 
disparaître ; chacun prend son bon plaisir pour règle *. » — Sainte Elisabeth 

1. Die welt ist ailes falsches voU, dit Merswin (Livre des neuf roches, p. 25). 

2. Migno, Patrologie, t. 197, p. 270 A; 1013 D; 1014 A: Tœdium in omnibus cons- 
titutis ordinibue Ecclesiœ est..., omnes constituliones suœ jam pêne defecerunt, etc. 



ET LE MVSÏICI3ME APOCALYPTIQUE. 



de Schœnau (f 1164) tient un langage plus énergique eu core : • Crie d'une 
voix forte, lui dit boh ange familier, cric à toutes les nations : Malheur ! 
car le monde entier s'est changé eu ténèbres, La vigne du Seigneur a péri ; 
il n'eat peraonne rjui la cultive. Le ()L-ignenr j a envoyé des ouvriers, loaîa 
il les a tous tronyéK oisifs, La tête de l'Eglise est malade et ses membres 
Bont morts. Chacun veut se gouverner soi-mcme et vivre selon son caprice. 
Le monde est couvert dca souillures de !a débouche ; tous accourent vers 
cette fosse comme altérés de plaisir, et l'on en trouverait à peine un qui no 
b'j précipite. Bien rares sont ceux qui dans l'Eglise s'appliquent encore 
k Buivro les commandement:) du Seigneur. Mais je le jure par ma droite et 
mon trône, dit l'Eternel, cela ne continuera pas ainsi. A vous tous qui Êtes 
en autorité snr la terre, rois, princes, évêqnes, abbés, prCtrcs, je vous 
ordonne do purifier mon Eglise das hérésies qui la souillent, sinou vous 
* lereu frappés du glaive de ma bouche. Misérables hypocrites, voua paraïs- 
aeK religieux et innocents aux yeux des hommes, mais vous êtes rempila 
1 esprit de méchanceté. Bergers de mon Église, vous 
s réveillerai 1 Considérer vos prédéccsseurB, les apôtres et 
le mon Eglise ; ils annonçaient, sans crainte des hom- 
rois et aux princes, et souffraient toutes sortes de tour- 
ir de mon nom. Bois de la terre, le cri de votre iniquité 
l'à moi. Je vous ai élevés sur le trône, pour que vous reii- 
en mou uom ; mais voua avez secoué mon joug et affermi 
L terre. Eupentez-vous sans retard, et je vous glorifierai, 
comme j'ai glorifié les rois, mes servitenra qui vous ont précédés. Et voua 
tons, princes et juges que j'ai établis, loups rapaces qui dévorez votre pro- 
pre troupeau, vous qui fausse)! la justice pour des présents et encouragez 
lei cœurs de mes peuples à l'iniquité, je vous arracherai de votre hauteur ' 
si vous ne vous amendez pas, et vous partagereu le sort des démons, vos mo- 
dèles, dansl'éternel incendie de l'enfer '. • — Écoutons encore les plaintes élo- 
quentes de la béguine Muthilde de Mugdobourg (f 1277) ; • elirétienté 
■ainte, couronne resplendissante, que ton éclat s'est obscurci! Ti;e pierres 
précieusea sont tombées, ton or s'est corrompu dans la fango de l'impureté. 
fiancée de Dieu, ton visage si pur et si chaste a été noirci ]>ar le feu des 
plus coupables passions ; sur tes lèvres il n'y a plus que mensonge et qu'hy- 
pocrisie ; lea fleura de tes vertus se sont fanées. saint clergé, couronne 
lumineuse, que ta gloire a pâli 1 Ta beauté s'est évanoaie, tes forces t'ont 
abandonné, la mine approche. Ta puissance spirituelle a été l'occasion du 
ta chute ; c'est par elle que tu t'attaqnea à Dieu et à ses amis eu absolvant 



dormez, maisjevoi 
les saints docteurs 
mes, ma parole au: 
ments pour l'honni 
est monté jusqu'à 
z la justice en 
l'injustii 



1. Ë. Holli, Die Vitioi 
' MundtM fn lenfbrai eit 
[ ipivm cvpitrfgerf; 79 



i lier ht. Blitabeth vi 



G RULMAN MERSWIN 



rimpie et en privant l'honnête homme de son bon droit pour de Targent. 
Celui qui ignore le chemin de l'enfer n'a qu'à regarder le clergé corrompu 
et débauché ; la vie qu'il mène y conduit tout droit. Aussi Dieu a-t-il décidé 
de l'humilier ; la vengeance de Dieu fçndra sur lui à l'improviste, au jour 
qu'il ignore * . » 

Nous pourrions multiplier ces exemples ; ils suffisent pour 
indiquer le ton d'indignation et de pitié que les représentants 
du mysticisme apocalyptique au moyen âge prennent dans 
leurs oracles sur la décadence de TÉglise à leur époque. Ce 
môme ton, nous le rencontrerons chez Tancien banquier de 
Strasbourg. 

Eulman Merswin appartient encore à cette famille religieuse 
par ses vues sur l'avenir de la chrétienté. L'idée apocalyptique 
domine toute sa vie spirituelle depuis 1347; elle s'inspire 
chez lui, comme chez les autres prophètes mystiques de son 
temps, des oracles de sainte Hildegarde, la grande initiatrice 
du mouvement apocalyptique au moyen âge. 

La voyante de Gandertheim aperçoit un glaive planer dans les airs; 
c'est le glaive de la colère divine prêt à frapper le monde. Seul le Fils re- 
tarde encore le châtiment céleste par son intercession auprès du Père; 
< aussi souvent qu'il le voit irrité contre l'humanité, il lui montre ses 
blessures, qui ne se fermeront que lorsqu'il ne restera plus un seul pécheur 
sur la terre » . Mais la justice divine aura son heure ; la dernière des sept 
époques de l'histoire de l'humanité, symbolisées chez elle par les sept jours 
de la création, est arrivée : les jugements de Dieu vont s'accomplir. Il 
viendra de grandes calamités, des guerres, des famines, des épidémies; 
des signes apparaîtront dans les astres et dans les éléments terrestres ; des 
hérétiques arriveront, cachant leurs mœurs impures sous une apparence de 
sainteté ; le diable apprendra aux hommes à vivre selon les désirs de leur 
nature; la foi chrétienne sera ébranlée, le doute s'emparera des esprits; 
une multitude païenne et barbare envahira la chrétienté ; les princes et les 
peuples soulevés contre l'Église s'empareront de ses richesses corruptrices ; 
l'empire et la papauté, déchus dans l'impiété, s'écrouleront ensemble *, Ces 

1. Gall Morel, Offenbarungen der Schwester Mechtild von Magdeburg, Rcgensb., 
1869, 80, p. 198. Gomp. mon étude sur l'Apocalypse mystique du moyen âge et la 
Matelda de Dante, Paris, 1886, p. 60. 

2. Migne, t. 197, p. 271 B ; 1031 D ; 715 D ; 1023 G ; 1028 D ; 250 A , 251 A ; 719 B ; 
712 D; 1025 D, 256 G, 270 D Cl 271 A; 1026 GD. 



ET LE MYSTICISME APOCALYPTIQUE. 



tribulatiouB cependant, quelque graves qu'elles soient, ne marqueront pas 
encore la fin du cioiido. Les ecdésisB tiques corronipua diepsraitroDt daua 
la tourmenté, mais un petit nombre de prùtrea pieux seront préserrés. Sur 
les Toines de l'uncieunc soeicté chrétienne apparaîtra uu peuple do Dieu 
iiouvean, peu nombreux comme au temps d'Elie, un peuple de prophètes 
illniiii«és d'on Laut, viïaut dans la pauvreté et la solitude à l'exemple des 
ermitcB et offrant à Dieu le sacrifiée agréabli: de lear persévérance. Alors 
les mystères divins âurout révélée et la parole du Joël s'accomplira ; le Saint- 
Esprit répandra sur le peuple la rosée de sa prophétie, de sa sagesse et de 
sa sainteté; lea paîeus, les juifs, les hommes mondains et incrédules se 
convertiront en foule ; le printemps et la paix régneront sur la terre régé- 
nérée , et les anges reviendront avec uonâance demeurer auprès des 
hommes '. 

Ces mêmed vul^s d'avenii-j cette attente anxieuse de grandes 
calamités unie ti la perspective d'un rajeunissement de l'Église 
qui doit les suivre, se retrouvent, diversement nuancées sui- 
vant les circonstances extérieures et les dispositions person- 
nelles des écrivains, chez Joacliim de Flore et ses disciples, 
chez sainte Elisabeth de Schônau, Mathilde de Magdebourg 
et le Dante; elles forment le fond de la pensée religieuse de 
Merswin et de ses contemporains, Henri de Nôrdlingen et.Taa- 
lep, en attendant qu'elles reparaissent une dernière fois, con- 
sidôpablement atténuées, chez un contemporain de Luther, le 
pieux évèque Berthold de Chiemsee, auteur d'un livre anonyme 
sur la corruption de l'Église de son temps, intitulé ; Onua 
Ecclesiœ. 

Un autre trait de famille qui unit Merswin à ce groupe de 
prophètes, est le caractère mystique rie sa vie intérieure. Je 
réunis ici sous le nom do mysticisme un ensemble de phéno- 
mènes psychiques étroitement connexes que l'on retrouve, d'une 
manière plus ou moins complète ut développée, chez les repré- 
I sentante de la tendance religieuse que l'on est convenu de dé- 
BigQerpar ce terme. La vérité qu'ils sont chargés d'annoncer, 
, ils l'ont retjue par révélation directe, sans intermédiaire hu- 
I maiu, sous forme d'enseignement intérieur ou plus souvent do 
CD ëI sgt A; ini7 D-Di ion D: ioit Bj latoll; 



8 RULMAN MERSWIN 



vision. C'est la vérité de Dieu même qu'ils ont à proclamer, et 
voilà pourquoi ils se refusent d'abord à le faire. Les hommes 
de leur temps soiit-ils dignes de Tentendre et ne serait-ce pas 
exposer la parole divine aux railleries du monde incrédule? 
Eux-mêmes, créatures faibles et pécheresses, sont-ils dignes de 
Tannoncer et n'auraient-ils pas à craindre d'autre part qu'on 
leur attribuât l'honneur d'une prophétie dont ils ne demandent 
qu'à laisser toute la gloire à Dieu, en s' effaçant eux-mêmes 
jusqu'à l'oubli de leur nom ? Une lutte douloureuse s'engage 
donc en eux entre leur humilité et leur crainte du monde d'un 
côté, et le sentiment de leur vocation de l'autre; elle a son 
retentissement dans leur nature physique ou elle provoque par- 
fois des troubles prolongés. Finalement, le devoir missionnaire 
l'emporte en eux, une contrainte supérieure leur met la plume 
à la main, et ils produisent alors ces ouvrages anonymes sur 
l'origine desquels la critique s'égare si souvent ; laïques illet- 
trés ou simples femmes, ils instruisent alors et réprimandent 
l'Eglise, son clergé et ses docteurs, au nom du magistère inté- 
rieur du Saint-Esprit dont ils se sentent gratifiés, au nom du 
sacerdoce spirituel des vrais amis de Dieu. Il n'y a là de leur 
part ni présomption égoïste ni dédain de la hiérarchie, mais 
uniquement le sentiment impérieux, inéluctable d'un grand 
devoir à remplir envers la chrétienté. L'importance de cette 
partie du sujet m'oblige à citer ici quelques exemples plus 
développés. 

• 

Sainte Hîldegarde, souffrant depuis son enfance de fréquents accès de 
paralysie, était entrée au couvent dès l'âge de huit ans; depuis sa cin- 
quième année elle avait eu des révélations miraculeuses qu^elle avait 
gardées secrètes. En 1138, vers Tâge de quarante ans, < je fus grandement 
angoissée, dit-elle, et pressée d'annoncer ce que j'avais vu et entendu ; mais 
j'eus peur et n'osai publier ce que j'avais su pendant si longtemps ». £lle\ 
tombe malade et, c contrainte par l'aiguillon de la souffrance » , se décide 
enfin à révéler à son confesseur Torigine de son mal ; sur ses conseils eUe 
commence à noter le contenu de ses visions et recouvre aussitôt la santé. 
En 1141, nouvel appel d'en haut, c Une lumière éclatante, venue du ciel, 
traversa mon esprit et mon cœur : subitement l'intelligence de l'Ecriture 



ET LE MVSTICISME APOCALYmOUE. 



I 



entièra s'ouvrit pour moi, non le sens des mots ni 
leur forme grammaticale, mais la compréhension des mystères divins et des 
visions merweilleusea. Et j'entendis une voii céleste qui disait : « Ecria ce 
que tu vois et entends ! • Cependant, intjniète de l'opinion et des discours 
des hommes, je refusai de l'écrire, non par mauvais vouloir, mais par hu- 
milité. Jusqu'à ce que frappée des verges du Seigneur je tombai malade. 
Enfin, encouragée par une de mes sœurs et par l'homme (son coufeaseur) 
que j'avais fait venir secrètement, je me décidai à obéir. Mes forces re- 
vinreut, je me levai et j'écrivis le présent ouvrage dans l'espace de dix ans. 
J'y déposai non les inventions de mon cœur ni celles d'aucun homme, mais 
ce que je vie et entendis dans le ciel, ce que Dieu me révéla dans le secret 
de ses mystères. » «Ce n'est pas do moi, écrit-elle k l'archevêque de 
Ilayence, que viennent les paroles que je profère ; je no puis annoncer que 
ce que je vois dans la lumière divine, et ce que j'y vois est souvent uou- 
traire k tous mes déairs ot volontés ; je suis contraiute de le voir ! > et elle 
termine comme suit sa lettre aux chanoines de Mayeuce : < Ainsi parle 
l'Esprit : Celui qui ne veut pas croire ces paroles, le glaive de la parole 
divine le tuera. Et j'entendis une voîi retentissante qui disait ; Ce que tu 
■B vu et entendu, écris-le immédiatement am prêtres fidèles, afin qu'ils le 
prêchent ani communautés ! Malheureuse que je suis, j'ai été accablée de 
maladie bien des jours duraut et incapable de me tenir sur mes pieda, 
jusqu'à ce que j'eusse écrit ce qui précède ! • Le sentiment de sa mission 
divine s'esprime chez elle avec une force singulière : * La foi catholique 
chancelle, dit l'Éternel; les livres des docteurs les plua estimés sont balayés 
par le vent : c'est pourquoi je parle à présent par une créature humaine 
illettrée, qu'aucun docteur n'a instruite. Oui, c'est moi l'Éternel qui en- 
seigne par sa bouche de nouveaux mystères; si vous la méprisez, ce s'est 
pas elle, mais moi, la vérité, que vous méprisez! • Et cependant, nulle 
trace d'orgueil cliez elle ; son livre se termine par ce cantique d'actions do 
grflces : < Sois glorifié, 6 graud roi, d'avoir accompli ces choses dans une 
créature humaine, simple et ignoraute! > Une tradition très ancienne rap- 
porte que le miracle de la Pentecdte s'est renouvelé pour sainte Hildegarde ; 
et qu'elle a exprimé ses oracles dans une langue et au woyeu d'une écri- 
ture inconnues, dont un manuscrit du xiii* siècle a conservé des exemples'. 
Plue instructive encore est l'histoire intérieure de sainte Elisabeth de 
Schoeaau. Nature délicate et maladive comme sainte Hildegarde, elle entra 
ta couvent à l'&ge de douze ans, mais n'eut de visions qu'à partir de U 

1. UigDB,. t. i»7, p. 103 C ; Si Ci ass B : asfi AB ; IST C ; Sclimolzeis, Dat Lebttt 
11. Wirtm der h. Hildegardi», Fraibucg i. D., 1879, i79 (comp. Migne, p. Isa B) ; 
Higna, p. 714 CD; 73T D; 137 B; Haupl, Zeitiçlirifl fUr deutti-liti Atterlhum, VI, 

Laipi:., istT, ui sa.). 



10 RULMAN MERSWIN 



vingt-troisième année. L'extase survenait chez elle surtout aux heures du 
culte; elle s^annonçait d'ordinaire par un accès de suffocation qui était 
suivi d'une période de paralysie partielle ou totale, voire même de léthar- 
gie complète ; parfois aussi elle apparaissait dans l'état de veille ou dans 
celui de demi-sommeil. Dans ces moments de lucidité visionnaire, Elisabeth 
conversait avec les saints et les saintes, avec Jésus-Christ et la Vierge, et 
principalement avec son < ange familier » qui l'instruisait. Parfois son 
mystérieux interlocuteur ne répondait pas immédiatement à ses questions, 
mais seulement au bout d'un certain temps, quand une circonstance exté- 
rieure, telle que la fête du jour, le sollicitait à lo faire : elle percevait alors, 
énoncé par la voix céleste, le résultat du travail latent qui s'était opéré en 
elle dans l'intervalle ; pareillement, lorsqu'après plusieurs jours d'attente 
elle découvrait elle-même la réponse à sa question avant que l'ange eût 
parlé, elle attribuait à l'inspiration occulte de son ange l'illumination subite 
qui s'était produite dans son esprit, tant elle était .convaincue du caractère 
surnaturel de ses révélations. La faculté d'objectivation se rencontre en 
effet chez elle à un très haut degré. Les inspirations de sa conscience reli- 
gieuse lui apparaissent sous forme de voix célestes qu'elle entend; les 
tableaux de son imagination s'imposent à elle comme des réalités extérieures 
et concrètes. D'abord elle les voit de ses < yeux intérieurs » seuls, indépen- 
damment des sensations visuelles qui persistent ; puis ces dernières s'effacent 
et elle arrive à percevoir dans l'état de veille les images psychiques à la 
fois de ses yeux intérieurs et extérieurs : l'hallucination somnambulique est 
complète. Elle voit ainsi passer devant ses yeux toute l'histoire évangéli^ue 
depuis l'adoration des mages jusqu'au martyre de Pierre, les noces de Cana, 
le baptême de Jésus, l'entrée à Jérusalem, les scènes de la passion, de la 
résurrection et de la pentecôte, l'assomption de la Vierge; elle voit les ta- 
bleaux de l'Apocalypse, les mystères de la Trinité et de la transsubstantia- 
tion, sainte Ursule et les onze mille vierges qui lui racontent sur sa demande 
l'histoire de leur martyre et répondent aux objections historiques qu'elle 
hasarde contre leur récit, de même que la sainte Vierge lui apprend l'âge 
qu'elle avait à l'époque de l'annonciation et la date exacte de son entrée 
au ciel. Il lui arrive même un jour, par un travail intérieur singulièrement 
complexe, de voir ses révélations écrites dans un livre au moment même où 
elle les reçoit : la composition inconsciente de ses oracles revêt dans ce cas 
la forme de la lecture d'un texte objectif. Ce livre lui est remis ; elle peut 
le lire et le relire. Sitôt qu'elle a repris ses sens, elle n'a plus souvenir de 
ce qu'elle a lu ; mais dès qu'elle rentre dans l'état de lucidité, tous les détails 
de sa lecture se représentent à son esprit sous la forme d'un discours que 
le saint du jour, saint Nicolas, lui adresse *. Un autre jour elle se sent près 

1. E. Roth, p. 131. 



ET LE MYSTICISMï: APOCALYPTIQUE. 1 1 



de mourir et réclame les derniers sacrements ; elle voit Tabbë du couvent 
s'approcher d'elle et écouter les reproches qu'elle lui fait pour le retard 
qu'il a mis à venir ; elle l'entend réciter des prières, répond aux paroles 
qu'il lui adresse et reçoit de lui l'extrême-onction ; puis elle apprend qu'elle 
a été le jouet d'une < vision spirituelle » ; la supérieure qui se trouvait pré- 
sente lui assure qu'il n'est entré personne dans sa chambre. Elle voit de 
même la vallée ténébreuse de l'enfer remplie de feux sombres où les démons 
torturent les damnés, et tout à côté, la montagne de Dieu, couronnée d'un 
palais resplendissant; elle voit les diverses classes de la chrétienté gravir la 
montagne par des chemins différents et les âmes bienheureuses franchir la 
porte de l'édifice. Son ange lui apprend qu'elle a commencé elle-même cette 
ascension trois ans auparavant ; il lui montre la hauteur à laquelle elle est 
parvenue et lui donne l'assurance qu'elle atteindra le sommet avant sa 
mort; aussi la porte de la cité céleste s' ouvre -t- elle dès ici-bas devant ses 
yeux, mais il s'en échappe une lumière si éclatante qu'elle s'affaisse sur le 
sol dans un ravissement ineffable. Au dire d'un témoin oculaire, elle a 
possédé comme Hildegarde le don des langues ; c bien qu'elle fût illettrée 
et d'une ignorance à peu près complète en latin^ il lui arrivait, au sortir 
de ses extases, de proférer subitement dans cette langue des paroles ins- 
pirées qu'elle n'avait ni apprises d'autrui ni trouvées par elle-même * » . 

Ces visions continuèrent chez elle jusqu'à sa mort. Un moment elle crut 
qu'elles allaient prendre fin ; elle venait, comme nous le verrons, de con- 
sentir sur un ordre de Dieu à publier ses révélations antérieures; son 
premier livre des Visions qui les renferme se termine, comme s'il ne devait 
plus avoir de suite, par une conclusion définitive, ce qui n'est plus le cas 
pour les deux livres suivants, lesquels manquent d'ailleurs dans la plupart 
des manuscrits comme étant une addition plus récente faite au livre pri- 
mitif : d'où il résulte qu'à ce moment elle a considéré sa mission prophé- 
tique comme accomplie. Aussi son ange lui apprend qu'elle n'aura plus 
jusqu'à sa mort les < visions saintes » auxquelles elle est habituée, qu'elle 
jouira encore ici-bas de la c lumière sainte et céleste » (c'est-à-dire de la 
clarté surnaturelle qu'elle percevait habituellement dans la direction du 
ciel *), et de la lumière éternelle après cette vie ^ Mais ce n'était là qu'une 
impression passagère ; immédiatement après, le sentiment de sa vocation se 
ranime en elle et les visions recommencent pareilles aux précédentes \ 
Passagère est également la certitude qu'elle éprouve vers la même époque, 
d'avoir reçu de Dieu la confidence de tous ses mystères sans exception 

1. E. Roth, p. 31 ; 17 ; 43 ; 34 ; 3. 
8. E. Roth, p. 10; 2G9. 

3. E. Roth, p. 38 et 39. 

4. Son frère Ekhcrl so donne boaiiconp de mal pour expliquer cotio coiilradiclion, 
E. Rolh, p. 40. 



12 RULMAN MERSWIN 



aucune ; en une autre circonstance elle apprend de la sainte Vierge qu*il 
est des secrets que Dieu s^est réservés et qu'il ne lui communique pas\ 
L'on voit par ces deux exemples à quel point ses dispositions momentanées 
déterminent le contenu de ses révélations, sans qu'on soit autorisé pour ce 
motif à l'accuser d'incohérence intellectuelle. Par contre, la certitude de 
son salut éternel ne l'a plus quittée depub ce moment et s'est affirmée à 
plusieurs encore dans ses visions : elle sait qu'elle atteindra le sommet de 
la montagne de Dieu et qu'elle ressuscitera avec Christ '. Le diable qui 
dans les commencements de sa vie extatique l'avait « assaillie de toutes ses 
forces » pendant des semaines entières, dont l'image obsédante l'avait pour- 
suivie parfois < sans qu'elle pût en détourner ses yeux intérieurs », et qui 
avait ajouté à ses souffrances corporelles toutes les angoisses morales, le 
souvenir plus accablant que jamais de tous ses péchés, le dégoût de la 
prière, puis la tentation d'incrédulité, le doute sur la divinité de Jésus- 
Christ et la puissance de la sainte Vierge, enfin le désir de mettre fin à ses 
jours pour échapper au désespoir, elle le vit s'enfuir à jamais de sa pré- 
sence, et sa vie intérieure, qui n'avait été jusque-là qu'une alternative de 
radieuses extases et d'apparitions du démon, prit depuis lors un cours plus 
tranquille; les « douloureuses tentations » ne se renouvelèrent plus \ Aussi 
les visions qu'elle eut dans la suite ont-elles moins pour objet son propre 
développement spirituel que l'instruction et la régénération de la chrétienté ; 
les grandes luttes sont terminées pour elle, et elle peut se livrer tout entière 
à son apostolat prophétique. Les souffrances physiques cependant lui 
restèrent jusqu'à la fin; elle les acceptait avec joie, comme une préparation 
nécessaire à la c quiétude de l'extase » , et même comme une faveur spéciale 
du ciel, rendant grâces au Seigneur avec saint Paul « de ce qu'elle n'avait 
cessé de porter ses flèches dans son corps » depuis son entrée au couvent, 
et comme lui obtenant pour réponse : « Ne t'afflige pas de ce qui t'arrive 
habituellement ; ma grâce te suffit ! » parole qui lui revient souvent à l'esprit 
dans ses épreuves. Aussi confie-t-elle son corps non aux soins des hommes, 
mais à la volonté de son créateur. Quand ses sœurs essayent de la soulager 
par des remèdes, son mal empire ; mais que la voix céleste lui annonce sa 
guérison, et aussitôt le miracle est opéré : « L'avant- veille de l'Assomp- 
tion je tombai malade ; le matin de la fête mon état s'était aggravé au point 
que mes sœurs entourèrent mon lit en récitant des prières. Après leur 
départ l'ange du Seigneur apparut et plaçant sa main sur ma tête : Lève- 
toi, dit-il, dresse-toi sur tes pieds, tu es délivrée de tes infirmités; va 

1. E. Roth, p. 48 et 62. « Der Einfluss der momentanen Slimmungj dit avec raison 
J. Gôrres, macht sich in der Modalilàt der Encheinungen leicht bemerklich. • {Heinrich 
Suso's Leben u. Sohriften, Regensb., 1829, înlrod. p. cxxxv.) 

2. E. Rolh, p. 47 et 52. 

3. E. Roth, p. 4 ot ss. ; 7 ; 39 ; 6 et ss. ; 8. 



I eommunier et prendre dea forcea ! A ccb mots ma douleur s'évanouit aubi- 
I tament ; une aeDHation eïquÎBe de légèreté envahit foua mea membres; je 
I (ne levai et descendis «n souriant daiiaraaaemlDlée de meaflceura étonnées '. » 
I £et-ce le pressentiment de la lin prochaine de la crise qui avait suggéré la 
l'iieion, ou la foi aa l'affirmation de l'ange qui avait mis fin k la criée? 

Longtemps Elisabeth garda pour elle le secret de sa vie mtérieure. Ce 
silence qu'elle s'imposait fut une soufirance de plus, intolérable à la longue. 
■ Souvent, quand j'avais résolu de cacher ce que le Seigneur m'avait mon- 
tré, je fus saisie de si violentes douleurs de poitrine que je me crus près de 
I mourir; mais dès que je co mm uni quais au: personnes présentes ee que 
I j'avais vu, je me sentais sonlagée. * Ce besoin de s'épancher, devenu de plus 
n plus impérieux, lui fit désirer la venue de celui de ses frères pour lequel elle 
I ftvait toujours eu une prédilection spéciale, du diacre Bkbert, alors cha- 
I noine à iioiiu, Ce frère bïen-aimé restera son confident jusqu'à la fin de sa 
, à maintes reprises il fera le voyage de Bonn à Schoenau, pendant 
l qu'Elisabeth, impatiente de le revoir, laissera sa pensée courir au-devant 
r .de lui: • Je vis en esprit l'houiine dont j'avaie désiré la présence ; je le vis 
t venir en tonte h&te de bieu loin, pour contempler ma douloureuse agonie. > 
r C'est à lui qu'elle se seat poussée à se révéler complètement : « Depiiia 
longtemps j'ai déliré te raconter les œuvres miséricordieuses que Dieu a 
daigné accomplir en moi et te demander conseil. Vois eu effet les angoisses 
de mon coeur. Si mes révélations sont divulguées, que pensera-t-on de moi? 
C'est une sainte, diront les uns, alors que je ne suis rieu, et ils attribueront 
I la grâee de Dieu qui m'est échue à mes propres mérites. Ce n'est pas une 
le servante de Dieu, diront les autres, sans quoi elle garderait le aileuce \ 
ne savent pas quels aiguilloua me poussent à parler I Inventions de 
me, illusions de Satan! s'écrierout d'autres encore, et mon nom sera 
I tépété par la bouche dea hommes, alors que je n'ai qu'uu désir, de vivre 
( ignorée ici-bas. L'abbé veut que mes paroles soient notées : ceci augmente 
I encore mon angoisse. Qui suis-je pour qu'on écrive ce que je dis? Ne m'ac- 
I cusera-t-on pas d'arrogance ? Et cependant quelques personnes sages 
m'objectent que co n'est pas pour moi seul que le Seigneur a fait tant de mer- 
[ Teilles, mais pour l'édification et l'instruction d'autrui, qu'il ne m'est donc pas 
I permis de les garder pour moi seule. Aussi mon inquiétude est grande; 
parler et me taire me soûl également périlleui; je vis dans une anxiété 
mtinuelle et mea larmes ne ceaaent de couler. Mais voici qu'à ton entrée 
ou &me s'est réjouie et une grande tranquillité s'est faite en moi. Puiaiiue 
est le Seigneur qui t'a envoyé ici sur ma prière, je vais l'ouvrir mon 
cœur sans rien te cacher. Sois juge avec mon abbé de ce qu'il conviendra 
de faire de mes paroles. ■ Puia elle commence son récit qn'Ekbert écoute la 



1. E. Holh, p. 17 D 



; 31 ; Si. 



1 4 RULMAN MERSWIN 



plume à la main. Avant son départ, il lui remet les notes qu'il a prises; 
elle les cache soùs son lit, décidée qu'elle est à ne les montrer à personne : 
dernière victoire remportée en elle par Thumilité sur le sentiment du devoir 
missionnaire. Mais bientôt co sentiment se réveille eu elle avec une force 
inattendue, sa conscience Taccable des plus douloureux reproches, la ma- 
ladie Tassaille, et au milieu de ces tortures physiques et morales son livre 
lui est eniln arraché pour être livré entre les mains des hommes. « C'était 
un dimanche, jour de saint Cyriaque, vers la troisième heure. Six jours 
durant j'avais souffert du mal qui précède chez moi les grandes visions *, je 
me levai toute chancelante et me rendis dans mon oratoire pour prier. 
Après avoir récité quelques psaumes, je sentis ma douleur s'aggraver, et 
j'entrai en extase. Et voici l'ange du Seigneur m'éleva au haut des airs; 
j'aperçus toutes les extrémités du monde, et je vis des flèches enflammées 
qui tombaient du ciel sur la terre drues comme neige. C'est le feu de la 
colère divine qui doit châtier le monde, me dit Tange, et je continuai à 
voir ce spectacle jusqu'à la sixième heure. Puis l'ange reparut et se plaçant 
devant moi : Pourquoi, s'écria-t-il, caches-tu l'or dans la boue? La parole 
de Dieu a été envoyée par ta bouche sur la terre non pour être cachée, 
mais pour être manifestée à la gloire de notre Seigneur et pour le salut de 
son peuple ! Cela dit, il leva son fouet et m*en donna cinq coups très dou- 
loureux qui ébranlèrent tout mon corps au vu des sœurs accourues près de 
moi, puis, plaçant sur ma bouche un doigt de sa blanche main, il ajouta : 
Tu seras muette jusqu'à la neuvième heure, où tu révéleras les œuvres que 
le Seigneur a accomplies en toi. Après son départ, je restai étendue à 
demi morte jusqu'à l'heure de none ; enfin, me soulevant, je fis signe aux 
sœurs d'appeler l'abbé, et quand il fut venu, j'ordonnai par signe à la su- 
périeure, qui seule connaissait mon secret, d'apporter ce que j'avais caché 
sous mon lit, la partie du présent livre que toi, ô mon frère, tu m'avais 
laissée en pai*tant, car j'avais fermement résolu de cacher tous ces écrits 
jusqu'à la fin de ma vie, comme nous en étions convenus. Quand donc j'eus 
remis ce livre entre les mains de l'abbé, le lien de ma langue fut rompu et 
je m'écriai : Non pas à nous. Seigneur, mais à ton nom donne gloire! Et 
je restai malade pendant trois jours des coups que l'ange m'avait donnés. » 
Désormais la conscience de sa mission ne la quitte plus, toute frayeur est 
surmontée, et elle adresse ses exhortations aux chefs de la hiérarchie sacer- 
dotale avec l'autorité d'une prophétesse du Seigneur : < Lisez et écoutez, 
recevez avec humilité l'avertissement divin contenu dans ce livre et amen- 
dez-vous, car ce ne sont point là des inventions de femme, mais des paroles 
dictées par le Dieu tout-puissant * ! » 

La note dominante des discours de la béguine Mathilde de Magdebourg 

1. E. Roth, p. 3 ; 28 ; 37 et 38 ; 122. 



KT LE HTSTICISHE APOCALYPTIQUE. 

est le sentiment de l'iDdignîté peraonnelle de la prophétesse en face do 
ineesage sublime ilont elle est ehargda. Elle auaai eat une voyante. » Je ne 
paÏB écrire, dit-elle, que lorsque je bbds dans tous mea membres la paissanoo 
du Saint-Esprit; Je ne puis écrire que ce que je vois des yeux et entends 
dea oreilles de mon esprit immortel, » S'élevant eu Dieu ■ aussi facilement 
qu'uu eufaut monte aur Ice genoux de sa m^te et s'enveloppe dans son 
nianfeau >, elle y asaiate aux entretiens dea trois personnes divines dâlibâ- 
raut sur la création du monde et sur la rédemption de l'humanitiS. Elle voit 
le paradis, le purgatoire et l'enfer, dont elle fait une description saisi a saute. 
XoD contente d'annoncer l'arrivée d'un nouvel ordre appelle à régénérer 
l'Église déchue, elle voit lea frères de cet ordre, leur genre de vie, leurs 
vêtements, leur demeure; elle voit le pape eu prière et entend le diecoura 
que Dien lui tient pour l'exhorter à s'adjoindre à eux dans leur lutte contre 
l'Antéchrist; elle voit < écrites dana la Triuiti! • les paroles de bienvenue 
■dressées par Dieu au martyre fidèle, et les paroles de aon propre livre 
écrites en lettrea d'or dana le ciel. Ella sait que le contenu de ce livre eat 
la vérité de Dieu même, appriae par elle à € l'école du Saint-Esprit • ; elle 
reçoit l'assurance que nul ne lira ses enseignemcnla sans profit, s 
son âme en aoit illuminée-, et cependant c'est • par cojstrainte et en pleu- 
rant > qu'elle écrit. • Je gémis, pauvre pécheresse qne jesuia, s'écrie-t-elle, 
d'être forcée d'exprimer par de misérables paroles les aubliinea vérités que 
je vois. AsBUTément, si Dieu, par une grâce apécinle, ne m'avait il y a sept 
ans donné la force d'écrire, je me tairais encore aujourd'hui. J'avais passé 
vingt ans dans la pénitence et l'affliction, l'&me travaillée de pieux déaira. 
le corps brisé par la maladie. Alora vint le divin amour et accomplit en moi 
de si grandes merveilles que je n'osai point garder le silence, ce dont la 
simplicité de mon cceur me fit grandement souBrïr. • Hélus, mon doux 
Seigneur, m'écriai-je, pourquoi ton regard est-il tombé sur moi? Ne sais-ta 
pas que je suis une pauvre femme insensée et péfherease? Ct-at h des sages 
qu'il eût fallu révéler ces choses et tu en eusses retiré grande gloire I > Le 
Seigneur s'irrita de mes paroles : • Réponds ; u'ee-tu pas fi moi? Ne puis- 
je faire de toi ce que je veux? — Oui, bien-aimé d 

en Être anéantie. -~ Obéis donc et aie conâance ; tu seras encore longtemps 
malade, maia je prendrai moi-même soin de toi et jo te donnerai tout ce 
qu'il te faudra. > Tremblante et confuae j'alluis trouver mon confesseur: 
* PersiSvire joyeusement dans la voie où tu ea entrée, me dit-il ; Dion t'a 
attirée à lui, il te aoutieudra ! > Et il m'ordonna de faire c 

1 pleura et ma honte, car la conscience de mon indignité ne me quitte pas; 
il ordonna à une humble femme d!écrire ce livre, tel qu'il sort du cn;nr ot 
de la bouche de Dieu. > A tout moment elle soupire et sollicite de O' 
anconragements divins : «Hélas, Seigneur, si tu avais honoré do tes (suvrui 




16 RULMAN MERSWIN 



merveilleuses quelque savant ecclésiastique au lieu de moi, tu en recevrais 
une gloire impérissable. Qui croira jamais que dans ce vil bourbier que je 
suis tu aies pu construire un palais d*or pur où tu viens vraiment demeurer 
avec ta mère, tes anges et toutes les créatures? — Ma fille, s*il arrive qu*nn 
sage perde par négligence sur la grande route le précieux talent d'or qui 
lui eût permis de se rendre à la haute école (V < école du Saint-Esprit »), 
il faut bien que quelqu'un d'autre le retrouve. C'est aux âmes les* plus 
humbles et les plus cachées que j'aime à conférer les dons les plus mer- 
veilleux de ma grâce. Je l'ai souvent fait déjà; il m'est naturel d'agir ainsi. 
Ce ne sont pas les hautes montagnes qui reçoivent mes grâces spirituelles ; 
la rosée de mon Saint-Esprit descend naturellement vers le fond de la 
vallée. On trouve beaucoup de savants maîtres de l'Ecriture sainte qui u(\ 
sont à mes yeux que des insensés. Qu'une bouche inculte, instruite par le 
Saint-Esprit y enseigne les savants docteurs, c'est pour moi une grande 
gloire et pour la chrétienté un grand sujet d'édification. Regarde, les pa- 
roles de ton livre sont écrites en lettres d'or sur la robe des bienheureux 
dans mon royaume ; elles y luiront éternellement, car le libre amour sera 
toujours ce que l'homme a de plus grand. » Elle continue donc à écrire, et 
le confident de sa pensée, le dominicain Henri do Halle, recueille les 
feuillets sur lesquels elle note ses inspirations religieuses et poétiques : 
notre prophétesse possède, en effet, à un haut degré le don de la poésie. 
Bientôt son secret s'ébruite ; une partie du clergé de la ville s'émeut de ses 
prophéties et de l'autorité qu'elle s'attribue; on veut s'emparer de son 
livre pour le brûler, on la persécute : mais elle n'a de crainte que pour la 
parole divine qui lui est confiée. « Je fis alors ce que j'avais coutume de 
faire depuis mon enfance quand j'étais triste, je priai. Hélas, Seigneur, 
c'est pour toi que je souffre ; n'est-ce pas toi qui m'as ordonné d'écrire ? 
Préserve ce livre de la fausseté des hommes ; cache-le aux yeux des phari- 
siens : que seuls tes enfants le lisent, eux qui savent qu'il est venu de toi! > 
Et Dieu lui apparaît, tenant son livre dans la main ; elle y voit inscrits 
tous ses discours : < Ne t'afiSige pas, ma bien-aimée, lui dit-il, et ne doute 
plus de toi-même; nul ne peut brûler la vérité, nul ne peut m'arracher ce 
livre. » Toute crainte est désormais bannie, et elle dédie courageusement 
son livre « à tous les ecclésiastiques, bons ou mauvais » , comme un dernier 
avertissement que Dieu adresse à la chrétienté corrompue. Pour prix de sa 
fidélité, elle reçoit de son céleste ami l'assurance d'une sollicitude inces- 
sante jusqu'à la fin de ses jours et, douze ans avant sa mort, la certitude 
du salut éternel après cette vie : < Tes voies sont mesurées, lui dit-il, et tes 
pas sont comptés ; ta vie est sanctifiée par la souffrance et ta fin sera heu- 
reuse : mon royaume est tout près de toi *. » 

1. Gall Morel, p. 107, 183, 68, 121, 198, 191, 184, 74, 140, 61, 5}, 62, 224. 



ET LE MYSTICISME APOCALYPTIQUE. 



Je citerai eufin quelques traits empruntés à la biographie du dominicain 
Henri Snso (-J- 1366), contemporain du Merawiu. U entre au couvent da 
CoDstance k l'âge de treize ans ; maia ce n'est que cinq ans plus tard que 

, le place sa conversion. 11 traverse une longue période d'agitations inté- 
rieures, martyrisant son corps par les eiercii^es les pins cruels qu'il peut 
inventer, tourmenté uuît et jour par les démons qui remplissent son esprit 
des images obsédantes les plus douloureuses à voir, ou bien conversant avec 
les âmes des bienheureux, avec les anges, notamment avec son ange gir- 
âien, et avec la Sagesse éternelle qu'il s'est choisie pour fiancée. Dix ans 
de suite il est ravi en extase deux fuis par jour, matin et soir ; dix ans aussi 
il reste plongé dans l'angoisse de la damnation éternelle, déssapérant de 
BDD salut quelque oeuvi'e pie qu'il accomplisse, jusqu'à ce qu'une apparition 
de mwtre Eckhart le délivre de cette épreuve. Neuf années durant il soufEre 
de la tentation d'incrédulité, doutant de la possibilité de l'incarnation di- 
vine et d'autres vérités de la foi ; • il eut beau invoquer le secours de Dieu 
et de tous les saints, rien no servit, ni les cris de son cœur, ui les larmes 
de ses yeux : euiin, quand Dieu jugea que le temps en était venu, il lui 
enleva complètement cette épreuve, et lui duuna une grande fermeté 
intérieure et une foi éclairée d'en hauti. Douleurs et joies, visions ra- 
dieuses et sombres tortures alternent alors dans sa vie ; • il reçut pendant 
ces années d'innombrables cousoiatious divines, surtout aux époques oïi il 
souffrait le plus ' •. En 1335, il l'âge de quarante ans, son état se modifie: 
la voix divine lui auuonee que les ravissements et les révélations célestes 

, cesseront désormais pour lui, et lui défend de continuer ses macérations, 
souSrances qu'il endurera de la méchanceté des hommes sans plus re- 

L eevoir aucune « consolation > divine devant Stre à l'avenir son seul eier- 



11 était entré dans cette nouvelle période de sa vie quand il conulut vers 

'as 1340 un pacte d'amitié spirituelle avec sa pénitente Ëlisabisth Stagel, 

I dominicaine à TBss, près de Winterthnr. Il lui raconta son • commeace- 

I ment », l'histoire de sa vie intérieure qu'il n'avait encore dévoilée à per- 

I •onne, Elisabeth nota à son insu ces coniîdonces sur des feuillets qu'elle 

cacha dans une petite armoire. Suso, de retour à TOss, découvrit ce qu'elle 

avait fait, jeta au feu une partie de ces feuillets, et il allait détruire le reste, 

quand une voix divine le lui défendit: la nonne conserva son trésor. Fins 

V tard, après la mort d'Elisabeth, il compléta ce livre en y ajoutant ■ boau- 

T conp de bons enseignements > ; telle fut l'origine de son autobiographie, 

1. H, Diepsnbrock, B. Suia'i Leben u. Sthriften, RutîalJ., isas; ïulobiagraphio ila 
■nao, I ïo, p. is; ; I 5*, p. «os : s ss, p. jo ei 7i ; s i, p. i». 
». Murer, Helvelîa «iincU. Luecrne, 16*8, io-tol., Vie iIh Suso, S 19, p. Mo. Et ea- 
p JMndanl Dieu lui adressa peu da temps aftùt do Douvollaa ciïvélatians, J to, p. nja; 
] I tS, p. US- 



18 RULMAN MERSWLX 



écrit anonyme qu^il laissa subsister pour l'instruction du prochain. Il est en 
effet utile, d'après lui, aux âmes inexpérimentées, désireuses d'entrer dans 
la vie mystique, < de savoir quel a été le commencement de tel et tel 
ami de Dieu, comment ils se sont exercés d*abord à imiter la vie et les 
souffrances du Christ, comment ensuite ils se sont laissés mener par Dieu, 
soit par le sentier des douloureuses épreuves, soit par celui des douces ex- 
tases, comment enfin ils ont été affranchis de toutes ces formes extérieures 
pour s'élever à la vie parfaite, laquelle consiste non dans la jouissance des 
consolations surnaturelles, mais dans l'abandon de notre volonté à Dieu, 
dans notre soumission à un autre homme en place de Dieu ' ». H se sent donc 
poussé lui aussi à mettre ses expériences religieuses au service de ses sem- 
blables. Dans ce but il compose son Horloge de la Sagesse étemelle, toujours 
sous le voile de l'anonyme. Son livre, en effet, n'est pas à lui, mais à Dieu; 
il a conscience de l'écrire sous l'impulsion et la dictée du Saint-Esprit; les 
révélations qu'il reçoit, il les « subit > . Et cependant, quand la première 
partie de l'ouvrage est terminée, il l'enferme dans une cachette où elle 
reste de longues années ; son intention est de ne la montrer à personne de 
son vivant. Finalement il se décide à la soumettre au jugement d'un docteur 
de son ordre, lequel y trouve grand plaisir. Il achève donc le livre ; mais 
alors, nouvelles angoisses. L'exposera-t-il à la critique malveillante et 
envieuse des hommes, qui ne demandent qu'à dénigrer les ands de Dieu 
en appelant fictions mensongères les manifestations de la grâce divine 
dont leur vie est pleine? Sous l'empire de cette crainte, il prend la résolu- 
tion de le cacher ; il va même le détruire, quand la Vierge intervient : elle 
lui ordonne de le laisser subsister et de le communiquer à tous les chrétiens. 
Il résiste, mais la voix divine le poursuit nuit et jour jusqu'à ce qu'il obéit 
à sa € contrainte* ». JJ Horloge de la Sagesse étemelle passe donc de ses 
mains dans celles des copistes ; mais il est d'autres écrits qu'il garde enfer- 
més dans sa cellule : on les y trouve après sa mort *. 

Les détails qui précèdent devaient être présentés au lecteur 
pour lui permettre de placer Eulman Merswin dans son cadre 
historique, dans la famille religieuse à laquelle il appartient, 
et par là d'apprécier comme il convient son développement 
intérieur et son activité littéraire au point de vue du mysti- 
cisme de son temps. 

1. H. Suso's Leben u, Schriften, Augsb., 1513, in-fol., fol. 4a; édition de Diepenbrock, 
autobiographie de Suso, $ 35, p. 115 ; Preger, Die Briefe H, Su80*8, Leipz., 1867, lettre 
21, p. 76. 

2. M. Diepenbrock, introd. de J. Gôrres, p. viii, iz, x. 

3. Ûurer, p. 846. 



dA VIE, SBd PHUSaPAUX ECRITS. 



19 



Comme Henri SuaOj Ruiman Merswin écrivit son autobio- 
graphie, VHistoire de ma conversion*, k laquelle nous avons 
déjà emprunté quelques détails. Il y raconte sa vie intérieure 
depuis la fin de l'année 1347 jusque vers le milieu de l'année 
1352j durée qu'il évalue approximativement à quatre années, 
et il divise ce temps, d'après les expériences qu'il a faites, en 
trois périodes, dont la première comprend une année, ia se- 
conde environ deux ans, la troisième un peu plus d'un an. 
Suivons-le dans son récit. 



Ea 13i7, vera la fin de Vété, il renonce au négoce ponr se voner entière- I 
ment k Dieu ; cette résolution devient dtiâuitÏTe eu novembre, aux approches J 
de la gaJiit-Martiu. Un eoir qu'il Be promène en priant dans son jatdiUf 
l'image du crucifié Be présente à sou esprit. Qu'a-t-il fait lui-même juaqu'i 1 
ue jour puur répondre k l'amour de sou Dieu ? Il a dépensé sa vie dans Ief> 1 
affaïroa de ce monde trompeur, sansaiitro règle f[uefla volonté propre. Alora ! 
une haine violente du inonde et de Ba libre volonté s'empare de loi ; levant | 
les yens au ciel, il demande pardon pour le paaaé et s'engage solennelle-, ■ 
ment & renoncer désormais à sa volonté personnelle pour se mettre tout I 
entier, ea peraontiu et ses biens, au service de Dieu. La réponse d'en haa^ j 
ne se fait pas attendre : une lumière radieuse l'enveloppe, une voix divin^ J 
d'une douceur esqniae retentit à aea oreilles ; il se sent enlevé de terre e 
transporté à plusieurs reprises tout autour de son jardin. Revenu à 
est pris d'une crise do larmes • d'une suavité infinie » ; son cœur déborde, J 
de reconnaissance pour la grâce merveilleuse dont Dieu a bi promptemeat 
récompensé < le commencement de sa pauvre créature pécheresse *. Dans 
le < transport de l'ainour divin b qui l'entraine, il se prend à haïr son corps 
et s'inflige de ai dureB macérations qu'il tombe malade ; il suspend quelque 
temps ses eiercicea sur l'ordre de son confesseur, Jean Tauler, puia il les 
reprend. Voilà comment il entre dans la vie mystique, — Suit une période 
de joies délirantes, alternant avec les plus cruelk'S souffrances physiques et 
morales; ses impressions sont d'une mobilité eitrême. Le diable évoque en 
lui le souvenir de tons ses péchés, mâme les plus oubliés, et le jetle dans 
le désespoir ; alors il se déchire le corps à coups de fouet ; il veut s'enfuir 
dans nu bois ou mourir do la mort des Icpreui. Ou bien le démon l'accublu 
de douloureuses épreuves ; les accès d'incrédulité, les tentations charnelles 
« me rendirent si malade qui: je craignis à plusieurs reprises de perdre la 
raison». lia beau lutter contre les images 'impures et horribles» qui 



. Beitrâge ju den thmlogiichen WUienicha.ften, V, 1 



ISS*, p. ! 



20 RULMAN MERSWiN 



Tassailleut; elles s'imposent à son esprit comme une obsession insurmon- 
table. De guerre lasse il se résigne à les endurer avec une soumission par- 
faite à la volonté divine. Ces crises douloureuses ont leur retentissement 
dans sa nature physique : un jour, la moitié inférieure de son corps enfle 
et se refuse à tout mouvement. Déjà il se prépare à la mort, quand une 
voix céleste lui ordonne de se lever. Souffrances physiques, angoisses mo- 
rales, tout a disparu ; il se rend à la cathédrale, remercier la Vierge de sa 
guérison. Dieu se montre ainsi tour à tour d'une < dureté » et d'une « dou- 
ceur » extrêmes envers lui ; à chaque douloureux accès succède la jouissance 
des « grâces surnaturelles » . L'extase le prend également lorsqu'il reçoit 
l'eucharistie. Dans ces heures d'exaltation il se sent l'intelligence éclairée 
d'une lumière nouvelle ; il sait quelle direction donner à sa vie, il com- 
prend que c'est pour son bien qu'il endure tant d'épreuves, « Dieu permettant 
au diable de purifier dès ici-bas ceux auprès de qui il veut demeurer et 
qu'il voit décidés à le suivre sur le chemin de la soufi&ance » . Mais telle est 
alors sa faiblesse qu'à chaque saignée qu'on lui pratique, selon son habitude, 
il s'évanouît à la vue de son sang qui lui rappelle le supplice du Christ, et 
ne peut être ranimé qu'à grand'peine. — Cette alternance de joies et de 
douleurs, ce < jeu d'amour du Seigneur avec sa pauvre créature péche- 
resse » dure un an. Puis le côté sombre de sa vie intérieure prend le dessus, 
les extases cessent, il entre à 1' « école de l'amour souffrant » . La maladie 
physique, l'angoisse spirituelle ne le quittent plus ; à tout moment il se 
croit près de mourir. Les accès d'incrédulité reparaissent et le torturent 
une année entière. Comment trois personnes formeraient-elles un seul 
Dieu, lui insinue le diable, et dans son désespoir il se croit destiné à de- 
venir un € éternel tison de l'enfer » . Cependant, quel que soit le sort qui 
l'attend, il persévère résolument dans l'amour de son Dieu. Enfin un ravis- 
sement, le seul qu'il ait dans cette seconde période, termine son martyre : 
le 15 août (1350), pendant le prêche, il voit les trois personnes divines 
sculptées dans un même bloc de pierre et une voix lui explique que la 
pluralité des personnes ne détruit pas l'unité de la substance. Alors ses 
doutes s'évanouissent pour toujours. Plus lentes à disparaître sont les 
tentations charnelles, qui reviennent elles aussi plus diaboliques que jamais ; 
elles ne cessent qu'au bout de deux ans. Si grande est alors sa faiblesse 
qu'il ne peut plus s'imposer aucun exercice rigoureux et que son entourage 
l'empêche de faire le pèlerinage de Rome en 1350, lors du jubilé. Aussi 
son état l'effraie ; il craint de ne plus pouvoir c marcher assez sur les traces 
de Jésus-Christ »,et il cherche à reprendre des forces pour redevenir capa- 
ble de souffrir. — Sa santé s'améliore, la vigueur lui revient, et alors 
s'opère en lui un nouveau changement, la réaction contre la dépression 
physique et morale de la période précédente. Le souvenir des épreuves 



SA VIE, SES PRINCIPAUX ÉCRITS. 



I ; leur contenu et 1(33 ci 
mpléteront la riîdt de la c 



endaré es s'évanouît comme nn songe; Isa c joies surDaturelles etineSliblgBi, 
les TiBiona radieuses retiennent plus fréquentes encore que par le passé; 
elles se succèdent d'ordinaire k une ou deux semaines d'intervalle, llicude 
terrestre ne peut plus le satiafaire; seul le ■ fiancé de son ûme >, le « bien- 
aîmé de son cœur > le i console* par ea. présence. L'eitaae bienheureuse 
prend-elle fin, aussitôt il en désire le retour; mais ce vœu est à peine for- 
mulé que, pris do scrupule, il se la reproche : de quel droit vQut-il vivre 
dans une • fSte » perpétuelle, lui • qui n'est pas digne que la terre le porte » , 
alors qae Jésus < n'a pas eu ici-bas un seul jourde bonheur •? Et dans son 
Humilité et son absolu rononcemont à lui-même, il se met k louer Dieu 
autant de la privation que de la jouissance de ses grâces; il lui redemande 
la souffrance ponr lui témoigner son amour, et souhaite de sacrifier sa vie 
à sa gloire comme martyr chez les païens. Sa prière est exaucée, mais 
ftutrement qu'il le pense ; la dernière année de sa conversion ne se passe 
pas elle aussi sans douloureuses luttes intérieures. Une simple pUraae, d'un 
laconisme expressif, nous l'apprend : c Dieu me contraignit d'écrire des 
livres pour le salut de mon prochain ; malgré mes résistances, je fus obligé 
de le faire. » — Ces livres uous sont parveni 
tances dans lesquelles ils ont ^té composés c 
ersîon de Merawin, 

Le Livre des bannières ' est le cri d'alarme d'un cœur simple 
et pieux sur le dépérissement de la vie religieuse et les progrî's 
I du libre-esprit dans la chrétienté. 

Deux bannières, dit-il, sont opposées l'une à l'autre ici-bas, celle de 

Lncifer et celle de Christ. Grand est le nombre de ceux qui se rangent sous 

I la première, lia disent dans leur orgueil que, parvenus à la libarlé du 

I Saint-Esprit, ils n'ont plus à se mortifier à l'tMemplede Christ ni à se régler 

:t le parchemin > de l'Ecriture. N'est-ce point là parler contre 

[ le Saint-Esprit dont l'Ecriture est l'œuvre? Celle-ci ne montre-t-elle pas 

( Christ souffrant jusqu'à son dernier soupir et saint Paul portant jusqu'à la 

e écbarde dans la chair? < vous tous, chrétiens au cœur simple et 

I bon, fuyez, fuyez les lumières trompeuses qui luisent sous la bannière do 

Lucifer; ne parlez pas à ces gens k lu langue astucieuse, car avant de vous 

rsés. Fuyez sous la bannière de Christ auprès 

ec une pleine et entière confiance en lui et la 

s le quitter; c'est le seul conseil sûr quoje puisse 

TOUS donner dans les temps graves où nous sommes. > — Bien daugerenae, 

hélas, est la situation des • commençants • quand ils ont reçu les prémièroa 



I en donter ' 
r de Jésus-Cbrist crucifié, ; 
ferme résolution de ne plus 



I. Voir T 



s Amit de Difv. p, M3 A ili. 



22 RULMAN MERSWIN 



grÂces d'en haut. Dieu leur enlève-t-il les visions, les extases, les lumières 
de rintelligenee qu'il leur a données, ils s'en effrayent, au lien de s'en ré- 
jouir comme d'une faveur nouvelle. Leur conserve-t-il ces dons, ils en 
exultent et Lucifer s'insinue dans leur faible cœur pour leur persuader 
qu'ils ont déjà atteint le but, qu'ils n'ont plus à souffrir à l'imitation de 
Christ, que leur nature délicate exige des ménagements ; et il les attire 
ainsi sous sa bannière. Dieu cependant ne les abandonne pas ; il leur envoie 
un de ses € amis » qui les interroge sur l'état de leur âme et leur rappelle 
les enseignements de l'Ecriture. S'ils reconnaissent leur erreur, s'ils se sou- 
mettent sans réserve à Dieu et à ses amis, Christ les conduit vers l'étemelle 

■ 

fontaine de vie dont une seule gouttelette remplit l'âme d'une félicité inef- 
fable. Mais qu'ils sont rares ceux qu'il peut convier à ce breuvage sublime I 
c Gémissez avec moi, ô cœurs pieux, sur l'ivraie de l'iniquité et de la 
corruption qui a levé dans l'Église; considérons la misère et la détresse de 
l'heure présente et supplions le crucifié d'avoir pitié de la pauvre chrétienté, 
car les temps sont graves ! » — Que chacun s'examine avec soin. Jamais 
la vigilance, la fuite devant la tentation à l'exemple des anciens ermites 
n'ont été plus nécessaires. La société chrétienne est malade; les colonnes 
de l'Église sont brisées presque toutes ; bien petit est le nombre des vrais 
imitateurs de Christ qui la soutiennent encore. Ces € amis de Dieu » qui 
ont bu à la fontaine céleste sont difficiles à reconnaître ; ils sont simples 
dans leur vie, sobres en paroles, obéissants à l'Eglise, compatissants aux 
misères d'autrui. Leurs c yeux intérieurs » sont grands ouverts et d*une 
pénétration merveilleuse; ils voient autour d'eux leurs semblables vivre 
dans le péché et ils en gémissent : eux aussi n'ont pas cessé de souffrir 
ici-bas. Que chacun avertisse son prochain de la gravité des temps. Les 
prophéties vont s'accomplir, l'heure de la lutte est proche ! — Et Rulman 
termine par cette prière : c Souviens-toi, lecteur, du pauvre homme par 
qui Dieu a écrit ce discours d'avertissement. Sache que cet homme a été 
contraint de l'écrire. D'abord il s'y est refusé, suppliant Dieu d'en charger 
quelqu'un de plus digne ; mais il lui fut dit : c Réponds : n'es-tu pas un 
méchant avorton? Quel droit t'arroges- tu sur l'œuvre de Dieu? Sois 
l'humble instrument par lequel Dieu veut agir ; il te l'ordonne !» — « Hélas, 
Seigneur, je ne suis pas digne d'être la poussière de tes pieds ; je t' obéirai 
jusqu'à la mort, puisque tu l'exiges. Fais seulement, je t'en conjure, que 
nul ne découvre jamais que tu as écrit ce livre par moi ! » 

Le Livre des neuf roches \ anonyme lui aussi, est l'œuvre 
capitale de Merswin. 

1. c. Schmidt, Dos Buch von den neun Felsen, Leipzig, 1859. Voir sur les autres 
écriis de Merswin el do rAml do Dieu mes Amis de Diev, p. 9 et suiv. 



SA VIE, SES PRINCIPAUX ÉCRITS. 



Il débute par unf confcBsion. Un jonr, pendant l'Avent, un homme fat 
tiverti de grand matin par une voix céleste de se rendre immédiatement 
dans son oratoire pour ^e recneillir. Là, des images IiorribleB l'assBillent ; 
en vain il s'efforce de les chasser : plus il leur résiste, plus eUes se multi- 
plient. « Bien-aimé de mon coiur, s'écrie-t-il angoissé, pourquoi coa imagcBÎ 
— Ne t'j oppose plus ; il fant que tu les endures complètement, sinon elles 
te poursuivront jusqu'à U mort. > L'homme se soumet et toute la série des 
images passe d<:v8nt sou esprit, le temps de dire un ave Maria. • Ne t'effraie 
pas, reprend la voix; il faut que tu en voies dautres plus aurpreimiitea 
encore. Obéis; ouvre tes yeux intérieurs ot regarde I • Et l'homme Toit 
toutes les étranços merveilles racontées dans le livre. * Bien-aimé de mon 
cœur, es-tu donc à ce point irrité contre la chrétienté? Quelle compassion 
immenae elle m'inapiro I Aie pitié d'elle I Mais qui suis-je, créature iudigue, 
pour t'oaer implorer ainsi ? — ■ Ton humilité est louable. Sache donc que 
ces révélations t'ont été données, non pour toi, mais pour la chrétienté. 
Éirris-les dans un livre, pour lui servir d'avertissement. > Alors la vraie lutte 
entre l'homme et la voix commence. ■ A quoi bon un nouveau livre? La 
chrétienté n'en a-t-elle pas assez'? Y fait-elle seulement attention? — Dis- 
moi, est-ce là ton amour? Dieu souflrirait bien la mort une seconde fois, 
s'il pouvait sauver par là un seul homme de plus, et toi, tu n'éuriraia pas 
ce livre, même nu prix do souffrances mortelles, si tu savais qu'un homme 
seolement en serait amélioré ? — bien-aimé de mou cœur, .je t'en supplie, 
dispense-moi de l'écrire ! ^- Pourquoi cette résistance? — Je mo sens in- 
digos de le faire. Et puis, comme simple laïque, je n'en ai pas le droit; 
qu'un de tes docteurs s'en charge! Je crois aussi qu'on le rejettera, soifs 
prétoste qu'il est difficile de prouver co qu'il dit par l'Ecriture. Enfin, je 
crains que lea démons ne m'inspirent des pensées d'orgueil, comme s'il 
était mou lEuvre. Mais surtout je sais quelle pauvre, misérable et indigne 
créature je suis, et l'idée d'entreprendre u 



Es-tu donc le 
ia grâce? Bien 



à Dieu. Elle 



put de frayeur, > La voix céleste réfute ces objoctiut 
premier laïque illettré en qui Dieu ait répandu les tréso 
d'autres avant toi en ont été honorés ; ne t'étoone pas 
Tn crains que la chrétienté no rejette ton livre ; laisse i 
reconnaîtra qu'il est la pure vérité, et cela sans reconr 
gnnge d'autres livres : son propre ccear le loi dira. Tous les livres de la 
terre seraient brûlés qu'elle le reconnaîtrait encore. Pourquoi Dieu n'agirait- 
il et n'écrirait-il plus aujourd'hui par ses amis comme autrefois, à l'époquo 
de l'Ancien et du Nouveau Testament ¥ fie serait-il affaibli depuis mille ana ï 
l'œuvre donc, car apprends que jamais depuis des siècles la chrétienté 
s'est trouvée dans une situation aussi périlleuse et n'a eu plus besoin 
. d'être avertie. Tu crains la tentation de l'orgueil ; crains plutôt de recevoir 



24 RULMAN MERSWIN 



de Dieu une croix plus lourde encore, si tu fuis celle qu'il veut t'imposer. 
Donne à Dieu seul toute la gloire de ce livre, car elle lui appartient ; ne 
t'en attribue aucune part, pauvre et misérable vermisseau que tu es, et 
considère-toi comme le vil instrument par lequel il plidt à Dieu d'agir. Lui 
refuserais-tu l'obéissance? » L'homme s'écria, le regard suppliant et voilé 
de larmes : c Bien-aimé de mon cœur, je me suis abandonné à toi sans ré- 
serve ; fais de moi ce que tu veux, ici -bas et dans l'éternité. Seulement, ne 
t'irrite pas de ma prière : dispense-moi d'écrire ce livre ! Je ne le ferai que 
si tu m'y forces. — Si ta désobéissance ne venait de ton humilité, il 7 a 
longtemps que tu serais au fond de l'enfer. 11 faut te faire violence? Soit : 
aujourd'hui même tu commenceras à écrire ! » Alors la résistance de 
l'homme est brisée. Huit fois de suite il a protesté de son indignité, et 
toujours la voix céleste a renouvelé son ordre. 11 cède donc, et sa dernière 
prière est : c Que du moins aucune créature terrestre ne découvre jamais 
par qui tu as écrît ce livre ! » La lutte avait duré onze semaines. Dans l'in- 
tervalle les images effrayantes étaient souvent revenues ; le spectacle des 
vices de la chrétienté avait jeté Thomme dans les plus douloureuses an- 
goisses ; des € maladies mystérieuses dont il n'est guère possible de parler » 
l'avaient assailli et il s'était cru près de mourir. Dans le même temps aussi 
il avait obtenu de son divin ami tant de grâces merveilleuses et échangé 
avec lui tant de paroles d'amour qu'elles trouveraient à peine place dans 
un gros livre. Ces discours intimes il hésite à les reproduire, mais la voix 
l'y autorise : « Celui qui a renoncé complètement à lui-même peut bien 
tenir à Dieu dès ici-bas le langage qu'il lui tiendra dans l'éternité. Demande- 
moi, ajoute- t-elle. ce que tu ne comprendras pas dans ce que tu écriras; 
je te l'expliquerai. » Le dialogue entre l'homme et la voix reprend en effet 
et se prolonge jusqu'à la fin du livre, à peine interrompu par quelques 
passages purement descriptifs. Le carême était venu quand l'homme se 
mit enfin à l'œuvre. 

Suit le récit des visions. De hautes montagnes apparaissent, portant à 
leur sommet des lacs dont l'eau se précipite en cascades dans la vallée et 
va se perdre au loin dans la mer. Une foule de poissons sortent de ces lacs, 
descendent les pentes abruptes, suivent la vallée, traversent la mer, puis, 
rebroussant chemin, remontent le courant pour rentrer dans leur lieu d'ori- 
gine. Les dangers du voyage sont si grands, les filets tendus sur les deux 
rives si nombreux et les poissons si imprudents, qu'à peine un sur mille 
revient au pied de la montagne ; d'autres périssent encore dans leur ascen- 
sion, brisés sur les rochers; bien peu parviennent jusqu'aux lacs, et ils 
paraissent exténués de fatigue et de maladie : mais là leur couleur change 
et un nom nouveau leur est donné. * Ce que Dieu t'a fait voir, dit la voix, 
est une image du triste et périlleux état de la chrétienté. — Puîssé-je lui 



SA VIE, SES PRINCIPAUX ÉCRITS. 



mériter ta corapasaîon par une mort ignorainieuse I — A quoi aervirait ta 
mort? Ne voia-tu pas que celle de Dieu même n'eat plus guère efficace? — 
Je croîs cependant, moa bîen-airaÉ, quu ta mort aaiive encore bien des 
hommes, — Beaucoup moins qu'on ne le penee, — Hélaa, la chrétienté 
ignore sans doute combien aee mœurs sont coupables, sans quoi elle s'amen- 
derait. — Vaine excuse. Tout chrétien adulte eat tenu de connaître et de 
suivre les loia de Dieu. — Tes paroles me remplissent d'effroi, • La voix 



impose silence à 1' 
tienté qu'il défend passera tout 
quel point elle eat déchue ; il le 
le faut, bien que l'idée seule d'i: 
en défaillance. 

La scène reiiréaeute une haute montagi 
cieax ; neuf aseisea de rochers s'étagent e 
figurines lumineuses tombe du faîte dans la vallée 
noircissent : ce sont les âmes nouvellement créées 



luvellea visions. Cette chré- 
itîèrc devant Ini^ il verra de ses yeni à 
eiTa, malgré aea supplie ationa, parce qu'il 
apectaele auasi douloureux le faase tomber 



fiant 



dont la cime ae perd dans les 

Une multitude de 

oii elles s'éteignent et 

qui viennent subir la 



contagion du péché dans le aein maternel. Puis la viaion s'arrête un mo- 
ment et laisse se dérouler devant l'esprit de l'homme les manifestationa du 
péché originel à son époque, * Ouvre tes yeus intérieurs et regarde com- 
ment vivent les hommes d'à présent >, dit la voix, et elle évoque devant son 
tribunal les chrétiens de toute catégorie, laïques et ecclésiastiques, depuis 
lea papes et lea rois jnaqu'aui prétrea et aux paysans. Interprète austère 
1! la loi morale, c'est elle qui prononce le réquisitoire, dévoilant avec une 
lévérité iitSexible l'avidité et la vénalité des uns, l'impureté des autres, la 
I négligence ot l'égoïsme de tous; à la coiTuption du temps présent elle op- 
. pose le passé de l'Église, qui lui apparaît comme un âge d'or de piété et de 
I renoncement. L'homme, plus indulgent, plaide les circonstancea atté- 
nuantes; il invoque en faveur des accusés leur ignorance, l'influence des 
ra établies, la faiblesse de la nature humaine \ il insinue que leurs in- 
I tentions pourraient bien être moins blânmblea et les chrétiens sincères moina 
wee ici-bas que aon interlocutrice l'asanre : parfois il réussit à lui faire 
ccepter son jugement plus modéré ; le plus souvent il est vaincu, réduit 
n silence par elle, et ne pont plus que recommander les coupables à la 
* clémence divine. Cette dernière ressource va même lui manquer, car si la 
I chrétienté ne s'amende paa, continue la voix, le Père fera taire sa miséri- 
1 et les supplications de ses amis, et laissera libre cours à sa justice. 
' Sur cette ef&ayante prophétie qui devient ausaitât sensible aui yeux de 
l'homme, la vision reprend aon cours. — La montagne reparaît avec ses 
neuf degrés de rochers ; devant elle s'étend la plaine du monde ; un im- 
mense filet la recouvre. L'homme, suivant l'horizon du regard, aperçoit 
derrière la montagne, tout à l'extrémité de la terra, une figure horrible, 



26 RULMAN MERS WIN 



ti 



dressée jusqu'aux nues : c'est Lucifer. Autour de son corps s'enroule la 
chaîne qui retient le filet; qu'il l'attire à lui, et l'humanité entière tombe 
dans l'abîme. Seule la présence des rares amis de Dieu en ce monde 
arrête encore sa main. Tout est mouvement sur le flanc de la montagne. 
Les neuf terrasses ont leurs habitants, dont le nombre diminue mais dont 
l'aspect se transfigure à mesure qu'on s'élève. Les uns montent d'une 
roche à Tautrel; les autres redescendent d'un ou de plusieurs degrés. 
Il en est qui retombent jusque sous le filet, entraînant avec eux leurs 
trop complaisants amis, leurs parents et leur confesseur. Ailleurs des 
êtres humains au teint cadavéreux sortent en rampant du filet et, reprenant 
les couleur» de la vie, s'avancent vers la première roche; ils franchissent 
parfois plusieurs degréis d'un seul élan. Ceux que le repentir saisit sous le 
filet, dit la voix, échappent au pouvoir de Lucifer : ils remontent vers le 
ciel par la mortification progressive de leur corps, par le renoncement à 
toute volonté propre, en particulier par la soumission absolue à un ami 
de Dieu expérimenté auquel ils obéissent c en place de Dieu » ; ainsi leur 
âme, redevenue aussi pure qu'elle l'était lors de sa création, peut rentrer 
dans son c origine ». Accompagné de son Mentor invisible, l'homme, nou- 
veau Dante, gravit la montagne de la purification; il s'arrête avec lui sur 
chacune des terrasses et reçoit ses enseignements sur les hommes qu'il ren- 
contre. Parvenu au sommet, il le trouve presque désert. Trois hommes 
seulement l'habitent : ce sont là les vrais amis de Dieu, soutiens de la 
chrétienté et pour l'amour de qui Dieu laisse subsister le monde *. Exté- 
rieurement ils paraissent exténués de fatigue et de maladie, intérieurement 
ils resplendissent comme des anges. Leur sang impur, dît la voix, s'est 
consumé dans leur pénible ascension et un sang nouveau leur a été donné ; 
morts au monde ils n'éprouvent plus aucun désir personnel, ne demandent 
à Dieu ni jouissance ni intelligence, acceptent avec gratitude tout ce qu'il 
leur envoie et dans leur humilité s'efiraient plus de ses faveurs que de ses 
disgrâces. Ils ont subi toutes les tentations des démons et les subiront 
encore avec joie s'il plaît à Dieu de les leur rendre. Tout ce que Dieu leur 
fait les trouve dans un t désintéressement » complet. Toute crainte des dé- 
mons et de l'enfer, toute crainte d'être exclus du ciel est abolie en eux ; leur 
seul désir est de glorifier Dieu, leur seule crainte, de ne pas porter parfai- 
tement la croix de Christ. Et cependant eux aussi peuvent encore retomber 
sous le filet; nul n'est afi^ranchi du péché avant sa mort. Inconnus au 
monde, ils connaissent le monde à fond ; mais ils s'ignorent eux-mêmes : 
ils ne savent pas qu'ils sont placés si haut, devant la porte de 1' c origine » . 
Cette porte s'ouvre pour eux, tantôt dès cette vie, après une attente plus 

1. L'idée de TÉglise invisible des amis de Dieu, seule véritable, s'associe dans la 
pensée de Merswin au respect absolu de TÉglise visible et qe sa hiérarchie. 

V 



/^ 



:) : il prËDilTft place 
r-le-champ à regarder daDi 
e fait. Eu voîn il se 



ou moine longne, tantôt seulement après la mart, eelon la sn^psse inson- 
dable de Dieu. Elle s'est onverte pour saint Paul avant mcme qu'il ffit 
parvenu sur la neuvième rocbe. mais poni prix du regard qu'il a jet^ dans 
les félicités du ciel il a dû porter une édinrile dans la chair et soufirir une 
mort doulonreuse. • Laisse-moi demeurer ici, comme le seryitenr indigne 
de tes nobles amis! > s'écrie l'iiomme, et la roix lai apprend que xon hu- 
milité parfaite a, touché Dieu, que sa prière est 
Bor la neuvième roche, et même il sera admis si 
r < origine >, ce que les trois hommes n'ont pas e 
défend de cet houiieut BUprênie ; la voix triomphe de sa réBistance. « Obéis 
et regarde, car il faut que tu écrives tout ce que la langue huuiaine peut expri- 
mer; mais tu paieras cette joie par de grandes souffianees avant ta mort. » 
La vision de l'iutïiii ne dure qu'un instant; revenu à lui, il se sent inondé ' 
de lumière et de félicité : ■ Oïi ai-je été? — A l'école sablime du Saînt- 
Eaprit. Elle était toute jonchée des pagea éblonissantes de la sagesse divine ; 
ton flme a'y est plongée avec délices et le divin maître d'école l'a remplie 
d'au amoDr exubérant dont ta nature ph3'sique mSme a été trausfigurée. > 
Cens qnî ont regardé dans l'origine, continue la vois, ont perdu leur nom 
terrestre; unie à Dieu ils sont devenus Dieu par grBce. comme Dieu est 
Dieu par nature. Ils pont assurés de la vie éternelle. Avec Marie ils ont 
teçu la meilleure part qui ne leur sera pins ôti'e; comment Dieu livrerait- 
il aux démons ceux qui sont à lui? Ils sout les élus de Dieu. Tous les 
hommes sont appelés vers l'origine; bien peu font violence k leur volonté 
propre pour s'y rendre. La compassion pour la chrétienté est la croix qu'ils 
portent jusqu'à leur mort. Lear plus grande souSrance est de voir de leurs 
< éclairés d'en haut et grands ouverts > les voies dangoreuses où 
cheminent les hommes, les entraves diverses qui les retiennent loin de 
l'origine. Le Saint-Esprit est leur conseiller. Âatrelois !a chrétienté recevait 
dit Seigneur, sur sa prière, de pareils hommes pour chefs ; aujourd'hui elle 
les méprise, les raille et loa dénigre. Si la chrétienté entière était confiée h 
i'eui. ii saurait la diriger, car le Saint-Esprit le guiderait mystérieu- 
I aement en tontes choses. * Hélas, mon bien-aimé, comment la chrétienté 
I consulterait- elle les vrais amis de Dieu, puisqu'ils lui sont inconnus? — Ils 
I !ni sont inconnus, parce qu'elle no mérite pas de les connaître; Dieu eait 
: bien qu'elle ne leur obéirait pas, qu'elle leur préfère les pharisiens k la vie 
bcile et à la langue astuciense. Et cependant elle aurait tant besoin d'eux! 
I tii elle les cherchait d'un coeur sincère, Dieu les lui ferait trouver eu abon- 
} ; il créerait des hommes nouveaux pour lui venir en aide, comme 
Kabefoia il a envoyé les apôtres aux douze extrémités du monde. Si à défaut 
i de la chiétienté entière, nn seigneur ou la bourgeoisie d'une ville entre- 
1 prenait en particulier ci>lto rech.'rthe, Dieu récompens, irait ses efforts ; son 



28 RULMAN BŒRSWES^ 



territoire, sonmiB aux saints enseignements d'un pareil docteur, serait pré- 
servé de tout mal dans le cas od de nouyeanx fléaux frapperaient la terre. 
Que les grandes villes se mettent donc à Tœnvre ; qn*elles s*as8urent la 
protection divine avant que n*éclate la colère du Seigneur. — L*annonce de 
la dignité religieuse, la plus haute en ce monde, à laquelle il est parvenu, 
ne fait pas déchoir l'homme de l'humilité : • Il est étrange, mon bien-aimé, 
que tu accomplisses de si ineffables merveilles en moi, pauvre créature in- 
digne et inexpérimentée. Par moi-même je ne suis que maladie et souillure ; 
tout ce que j'ai et aurai jamais est à toi et non à moi : fais donc de ce qui 
t'appartient ce que tu veux, ici-bas et dans l'éternité !» — A ce moment un 
spectacle nouveau attire ses regards vers le bas de la montagne. Un homme 
d'aspect sinistre, vrai démon à face humaine, apparaît sous le fllet. Autre- 
^fois il habitait la neuvième roche, dit la voix; il en est déchu par l'orgueil, 
péché de Lucifer, et à présent il répand son impiété dans le monde. C'est 
l'Apôtre de la fausse liberté spirituelle. Est- il du moins seul, demande 
l'homme, à mettre ainsi la chrétienté en péril? Non, hélas; de toutes parts 
surgissent des êtres semblables à lui : le monde est peuplé de ses adhérents. 
Mais voici qu'apparaît un autre personnage, au visage resplendissant comme 
celui d'un ange. Lui aussi a demeuré sur la neuvième roche et il a même 
regardé dans l'origine; mais il est descendu librement sous le filet, par 
amour de ses frères captifs, c Son regard intérieur porte au loin ; il voit 
les dangers que court la chrétienté sous le filet; il sait combien sévère, 
combien différent de ce que s'imaginent les insensés d'ici-bas , est le 
jugement de Dieu après cette vie; il est prêt à souffrir la mort pour 
amener un seul pécheur au salut.* C'est l'Apôtre de l'amour divin, le véri- 
table Ami de Dieu, t Ceux qui ont regardé comme lui dans l'origine, continue 
la voix, sont si rares dans le monde que je n'ose te le faire voir ; tu en 
serais consterné. » La figure de l'Ami de Dieu, en lutte avec les puissances 
du mal dans la chrétienté déchue, demeure unique en son genre devant les 
yeux de l'homme. Par elle se termine la vision des neuf roches. 

La voix céleste accompagne ces tableaux de sombres prophéties. Jamais 
Dieu, dit-elle, n'a offert plus libéralement sa grâce à qui se donnerait réso- 
lument à lui. Même les juifs et les païens pieux, que l'ignorance seule 
empêche de se convertir, il les sauve au moment de leur mort par des voies 
mystérieuses; il leur inspire la vraie foi et le désir du baptême, et agrée 
leur bonne volonté et leur mort douloureuse en place du sacrement s'ils 
n'ont pu le recevoir. Plus miséricordieux encore envers la chrétienté, il lui 
pardonne sans cesse, dans l'espoir qu'elle finira par s'amender. Il vient de l'a- 
vertir dans sa bonté par des épidémies ; à quoi cette leçon lui a-t-elle servi ? 
Les juifs ont souffert la mort pour leurs crimes secrets, mais n'est-ce pas la 
rapacité des chrétiens qui a allumé leurs bûchers? Hélas, le monde devient 



SA VIE, SES PRINCIPAUX ÉCRITS 



pire de jour en jour. Depais longtemps Dien & voulu le faire périr comme 
du tempe de Koé, alors qu'il n'a, sauvé que huit hommes pour cri^er une 
humanité nouvelle ; mais le Fils est iiitervona et a ohteuu un sursis. L'heure 
fatale n'est pas encore venue ; mais uertains signes annoncent qu'elle est 
proche. L'ivraie de l'hérésie lève déjà; le péchén'cat plus tenu pour péché: 
fujez sous la croix de Christ, chrétiens au coeur simple ! Les paysans sont 
plein d'arrogance et de pensées diitboliques ; l'envîo, la hnine, les passions 
sanguinaires possèdent le ccear des hommes : de grands massacres ponrraiont 
bien tantôt épouvanter le monde. Le Père ne peat attendre davantage; sa 
justice s'y oppose. Bientôt il fera taire sa miséricorde ; les prières de ses 
amis cesseront et il vengera sou Fila des outrages dont on l'accable. Le 
châtiment de la chrétienté sera si terrible qu'elle s'en tordra les bras de 
désespoir. 

Ces instructions données, la voix céleste prend congé de l'homme : < 
faut à présent nous quitter. Sache que Dieu te traitera comme tous ses 
chers amis avant toi : tu porteras jusqu'à ta mort uno croix cachéo ; c'est 
elle qui te servira d'euseignement, car je ne te parlerai plus, i L'homme 
subira donc la loi commune ; les suuS'rauces physiques et morales, ces der- 
nières lus plus donlouronses de toutes, seront son piirtage ici-baa. Il se 
résigne à son sort et termine sou ouvrsge en exprimant l'espoir que per- 
sonne ne découvrira de son vivant » par qui Dieu a écrit ce livre ». 

Ici nous rentrons dans le récit de l'autobiographie. Merswin y mentionne" 
également la grande vision de 1' ■ origine ■ et termine par elle l'histoire da 
sa conversion. • Tu resteras encore en ce monde, lui dit la voix, d'après- 
cette relation, jusqu'à ce que tu aies vu les merveilles que Dieu accomplira 
dans la chrétienté. Quoi qu'il fasse, en toi-mËmeondanslo monde, accepta 



tout 

chrétien, et personne ne se 
dnites et produira encore ci: 
souffert ne t'éprouverout pi 



I toi. Lee 



n. Mène la vie d'un simple et honnête 
es œuvres intimes que Dieu a pro-. 
tentations diverses dont tu as tant 
autant qu'autrefois; la vue des égarumenta 
de 1» chrétienté et d'autrce spectacles encore auxquels tu assisteras seront 
à l'avenir ton épreuve et ta croix. • C'est, avec quelques détails de plus, 
le même langage que dans le Liore de» neuf roches. 

Ce livre était entièrement achevé quand l'auteur y ajouta nn dernier 
trait de sa vie iutérieure. Depuis la vision anale un grand changement 
■'était fait eu lui. Aux jours d'exaltation avait succédé une période de 
prostration complète; la voix s'était tue, les doos surnaturels s'étaient 
évanouis, les sombres tentations avec leurs souffrances indicibles étaient 
rerenues. Il accepte cette affliction, et sachant bien que Dieu no l'a pas 
aSranchi de ses tentations, il se résigne à les voir reparaître jusqu'à sa 
mort, aussi donlonrensea que Dieu voudra, cai' il ne demande qu'à souffrir. 



30 RULMAN MERSWIN 



— C'est dans ces dispositions d* esprit, dans cet état d'abattement et de 
résignation, qu'il nous quitte à la fin de son livre'. 

Il nous quitte pour douze ans, pendant lesquels il disparaît 
dans Texistence retirée d'un a: simple et honnête chrétien ». De 
graves événements cependant se sont passés dans cet intervalle, 
qui devaient solliciter son activité religieuse. En 1353, un 
violent ouragan avait dévasté les pays du Ehin; en 1356, la 
ville de Bâle avait été ruinée par un tremblement de terre : ce 
fut une des calamités du siècle qui impressionnèrent le plus 
vivement les esprits; en 1358, nouvelle apparition de la peste; 
en 1363, tremblement de terre à Strasbourg et retour de Tépi- 
démie. Enfin en 1364 il se réveille de sa longue inaction. Le 
9 octobre il reçoit en songe l'ordre de fonder une maison reli- 
gieuse ; il hésite à obéir, mais à Noël, nouvelle injonction plus 
formelle et accompagnée de « visions indescriptibles » ; il 
tombe malade sur l'heure de minuit et apprend qu'il ne gué- 
rira que s'il obéit. La maladie dure deux ans et aboutit à une 
paralysie générale ; enfin il se soumet et recouvre la santé. En 
1366 il achète aux portes de la ville le vieux cloître délabré de 
rile- Verte; il le répare et y installe, avec l'autorisation du 
pape, quatre prêtres séculiers et le jeune Nicolas de Laufen, 
ancien commis drapier, à qui il avait voué une affection toute 
paternelle et qui entra aussitôt dans le sacerdoce. Son inten- 
tion n'était pas de fonder un couvent de plus — mieux vaut, 
disait-il, employer son argent à nourrir les pauvres, — mais 
de créer un asile (ein husz der flucht) où des laïques, nobles ou 
bourgeois, et des ecclésiastiques, désireux de fuir le monde et 
de se vouer à Dieu sans entrer dans un ordre, pourraient vivre 
de leurs deniers. Dans plusieurs sermons de Tauler, prononcés 
sous l'impression de la catastrophe de 1356, il est question 
d'un « nid » où Dieu recueillera et cachera les siens pendant 



1. Ce qui précède suffit pour faire coanaître au lecteur les principes religieux de 
Merswin ; il trouvera dans mes Amis de Dieu une analyse do ses autres traités ainsi 
que de ceux de rAmi de Dieu de TOberiand. 



SA VIE, SES PBLNCll'AUX ÉCRITS. 



31 



les tribulations avenir'; ces sermons, qui révèlent les préoc- 
cuputions des amis de Dieu à cette époque, me paraissent donner 
à la création de Merswin son véritable sens. 

La désunion s'étaut mise entre les ecclésiastiques de la mai- 
son, llulraan résolut de les remplacer par des moines, Divers 
ordres se présentèrent; ce furent les Johannites qu'il admit, 
le but de son établissement lui paraissant le mieux sauvegardé 
par leur concours, a La Trinitéj en donnant l'Ile-Verte à 
l'ordre de Saint-Jean, a visé surtout l'avantage des laïques. 
Cette maison est destinée, en effet, à être un asile pour les 
laïques de toute condition qui désireront fuir le monde et se 
convertir à Dieu. La Trinité n'a pas voulu qu'ils se heurtas- 
sent a un genre de vie trop sévère ou qu'ils eussent à rougir de 
leur nouvelle société ; elle a donc agréé l'ordre de Saint-Jean, 
ordre de laïques fondé sur la cbevalerie et aussi distingué par 
la noblesse que par la piété de ses membres. » Un « ordre de 
laïques » dut paraître k Merswin le successeur désigné de la 
société des prôtres séculiers, à laquelle il n'avait manqué que 
la stabilité que donne l'obéissance a une autorité commune 
pour répondre aux espérances fondées sur elle. En 1371 les 
Johannites prirent possession deFIle-Verte; Henri de Wolfaeh 
en fut le premier commandeur ; le grand-prieur d'Allemagne, 
Conrad de Brunsberg, y fixa sa résidence. Toutes les conditions! 
posées par Merswin ayant été acceptées à lihodes, une commis.; 
Bion de trois laïques, dont il faisait partie, fut instituée pour 
en surveiller l'exécution et contrôler annuellement la gestion 
Hoancière du commandeur. Nicolas de Laufen, après quelques 
hésitations, entr-a dans l'ordre; il ne quitta plus l'Ile-Verte et 
témoigna jusqu'à la fin un profond attachement à son bienfai- 
teur. La même année 1371, Merswin, devenu veuf une seconde 
fois, quitta la maison qu'il possédait en ville et se retira lui 
aussi à l'Ile-Verte. 

. Senuoiie lus si 133 des ddlliona lie Francrorl Iddilioa de Bâie. Toi. lan et ISH), 
■3 octuliio el du 1" nnvamlra 1367. (Pregor, Die Zeit tiniger Prediglea Tatilert, 
lus, io SitiTuitsiba'idUe der bai/er. Akademie dtr WUumtliaften. Muuicli, julUei 



32 RULMAN MERSW L\ 



Il y passa le reste de ses jours dans le silence, préoccupé du 
bien matériel et moral des habitants de la maison, consacrant sa 
fortune à en embellir le séjour pour les porter à en sorti rie moins 
possible. Il agrandit le chœur de Téglise, éleva un portique et 
des bains dans le verger, et ornale jardin de gloriettesetdefon- 
taines. En même temps, il « cachait sa vie » , couvrant de mystère 
son existence intérieure. « A le voir d'humeur si joyeuse et si 
affable envers le prochain, nul ne soupçonna jamais qu'il fût 
un si grand et intime ami de Dieu, aussi exceptionnellement 
comblé des grâces et des lumières du Saint-Esprit, comme on le 
découvrit après sa mort. y> En 1378, àTépoquedu grand schisme 
papal, il se sentit poussé à communiquer aux frères de Tlle- 
Verte un certain nombre de traités religieux qu'il possédait de- 
puis une trentaine d'années et qu'il avait tenus secrets jusque- 
là; il les transcrivit à leur usage sur des tablettes de cire en 
omettant les noms propres de personnes et de localités, et brûla 
les originaux. En 1380 il s'imposa, à la suite d'une révélation, 
la dure existence d'un « captif du Seigneur ». « 11 renonça com- 
plètement à la société de ses frères, se fit construire à côté de 
l'église Une demeure à part où il vécut depuis lors dans une réclu- 
sion complète, sans plus en sortir ni le jour ni la nuit, pas même 
pour aller à la messe, puisqu'il pouvait y assister de sa cham- 
bre. » Le 2 février 1382 il se sentit a contraint par Dieu et par 
l'amour des frères de l'Ile- Verte y> d'écrire pour ceux-ci une 
Dernière et amicale exhortation qui ne nous est point parvenue. 
Trois semaines après il sentit les premières atteintes de l'hydro- 
pisie dont il devait mourir. Dans les tout derniers jours de sa 
maladie il fut encore « contraint par Dieu » d'écrire le Livre 
de la grâce prévenante^ etc. A plusieurs reprises il assembla les 
frères de la maison autour de lui, et a: poussé par Dieu », leur 
parla des grâces divines qu'il recevait, les exhortant à pro- 
gresser dans la vie spirituelle. Il mourut le 18 juillet 1382, 
un vendredi, à trois heures du soir comme le Seigneur, confor- 
mité que les Johannites relèvent avec soin. Quatre jours plus 
tard les frères ouvrirent une petite armoire scellée qui se trou- 



L AMI DE DIEU DE L OBEHLAKD 



33 



vait dans sa chambre. Ils y découvrirent V Histoire de jna con- 
version, des lettres reçues et éct-ites par lui, et probablement 
aussi le Livre des neuf roclies. Par la lecture de ces écrits iU 
apprirent alors seulement quel grand ami de Dieu venait de 
quitter la terre. 



I 
I 



Lft vie de Merswin ne présenterait rien d'extraordinaire au 
point de vue de la piété du moyen Tige s'il ne s'y greffait un 
élément mystérieux qui a dérouté jusqu'à présent lacriti(|ue. 
Sa « conversion s était terminée quand un inconnu, l'Ami de 
Dieu de l'Oberlaud, se présenta devant lui. Voici comment il 
raconte cet événement (autobiographie, p. 71): 

* Se tontes les csuTreB merveille lis es que Diea avait accomplies enino:, 
je ne pus dire un aenl mot à peraoniie jnsqn'an temps où il plut à Dien de 
révéler à un bommo de l'Oberland de se rendre chez moi. Quand il fut 
venu, Dieu me donna le pouvoir de lai parler de tontes cboaeB. Cet homme 
était inconnu au monde. Il devint mon intime ami ; je me soumis à lui sans 
réserve, en place de Dieu, et je lui racontai tous les secrets de ces quatre 
années, comme Dieu me les inspirait. Alors il dit : < Cher et intime ami, 
prends ce livre ; tu j trouveras le récit des cinq années de ma conversion ; 
doDue-raoî par écrit celni des quatre années de la tienne. > — < Il me serait 
bien pénible que l'on découvrit mou secret, • — «Je t'ai donné mon histoire ; 
aussi peu tu révéleras mon nom, aussi pou je dirai le tien. J'emporterai 
ton livre bien loin en amont d'ici dans ma patrie, où tu es aussi inconna 
que je le suis à Strasbonrg. A l'teuvre donc ! Tu feras deux exemplaires de 
ton histoire; l'un je l'emporterai, l'autre tu le garderas scellé de ton sceau 
et tu prendras soin qu'on ne le trouve de ton vivant. > — «Il m'est pénible 
de penser qu'on découvrira mon secret avant ou apris ma mort ; je ne veui 
à aacun prix qn'on m'attribue l'honneur de ce qui est l'œuvre de Dieu et 
non la nùeune, > Comme il vit quo je résistais, il me commanda d'écrire 
an nom de l'obéissance que je lui avais promise, et je fus obligé de me 
eoamettre. Il savait bien que mon refus venait de mon hamilité. • 

Vllisloire de ma conversion fut écrite sous cette contrainte. 
Quelque temps après, nouveaux scrupules; l'autour supplie à 
plusieurs reprises son ami de lui iRTmcttre de la brfilor; raaia 



34 l'ami de dieu 



il lui est révélé qu'il doit la laisser subsister, qu'à l'avenir 
cependant il ne sera plus contraint d'écrire aucune confession 
du même genre. 

Cet Ami de Dieu a une histoire. 

Fils d'un riche négociant, il accompagne son père dans ses voyages, puis 
quitte les affaires à la mort de ses parents, suit un jeune chevalier, sou 
ami d'enfance, aux fêtes de la noblesse, et là tombe dans le péché. Le re- 
mords de sa faute ne le quittera plus ; Satan la lui fera expier par les ten- 
tations dont il le c soufflettera » comme saint Paul jusqu'à sa mort. Il se 
fiance à une jeune fille noble ; mais la veille du mariage il a une vision qui 
le détermine à renoncer à son amour et au monde. Il s'attire ainsi le mé- 
pris de tout son entourage; alors il vend sa belle maison et va demeurer 
dans le quartier pauvre de la ville où il se consapre aux œuvres charitables. 
Sa « conversion » dure cinq ans, un de radieuses extases alternant avec les 
tortures ascétiques qu'il s'inflige, et quatre d'angoisses spirituelles qui lui 
sont imposées, telles que les accès d'incrédulité et les tentations impures, 
l'obsession démoniaque et le désespoir religieux; la vision ineffable de 
€ l'origine » termine le tout : sa vie sera désormais celle d'un chrétien ordi- 
naire; sa croix, la vue des égarements du monde. Ces « œuvres divines » 
doivent rester secrètes ; un jour cependant il se sent poussé à les raconter 
à un ami de Dieu du voisinage, en échange de la même confidence ; quand 
celui-ci mourra, il les racontera à Merswin : il ne doit c se révéler > qu'à 
un homme à la fois. 

Puis commence son activité missionnaire. Il convertit son ami d'enfance, 
le ramène aux devoirs de la chevalerie, à la protection des faibles « pour 
l'amour de Dieu » , à l'arbitrage désintéressé dans les procès et à la pratique 
de la justice ; il lui fait commencer une pieuse vie de famille avec les siens 
et lui apprend à tenir un juste milieu entre le luxe et l'austérité. L^ même 
influence, il l'exerce encore sur plusieurs chevaliers de son pays ; l'un d'eux, 
qui venait d'être miraculeusement délivré de captivité, se soumet à lui c en 
place de Dieu » . En même temps il entre en rapports avec les amis de 
Dieu de la contrée, échange avec eux ses expériences religieuses et ses vues 
sur l'avenir de la chrétienté, et bientôt, quittant la vie solitaire, fonde avec 
quelques hommes pieux, dans sa demeure, une « société » dont il est le chef. 
Déjà ses relations dépassent les limites de son pays ; il a des amis à Rome, 
à Gênes, à Milan, à Metz ; ses voyages le mènent jusqu'en Hongrie ; il est 
le directeur spirituel des deux recluses Ursule et Adélaïde à Vérone et' cor- 
respond avec les amis de Dieu des Pays-Bas. Son influence s'étend jusqu'en 
pays musulman : à un musulman pieux qui avait prié Dieu de lui faire 



DE LOBERLAND. 



I 



CODnaitre ei quelque antre religion ^tait supérieure à la sienne, « il fut 
écrit par boh entremise nue lettre que le inuBuliiian put lire », qui décida 
de aa conversion et à laquelle il répondit par une lettre en bon allemand, 
nouvelle œuvre du Baint^Esprit. En 1316 il va enseigner, à treute milles 
de aa. patrie, l' ■ abc des vertus chrdtiennea ' » à un grand prédicateur, 
maître de l'Écritni'e sainte, qai eueeignait dans aes Eermons une piété dont 
il n'avait pas fait lui-même L'expérience; bien que simple laïque il sosmet 
co savant prêtre à son autorité de mandataire du Saint-Esprit, lui impose 
nne retraite de deux ans et reste ueuf années encore son conseiller jusqu'à 
sa mort. Dans l'intervalle, eu 185â, il conchit son paete d'amitié avec 
UeTBwin et se voue tout partieulièrement à l'avancement spirituel de l'aa- 
den banquier et des personnes de son entourage. C'est pour lui qu'il 
compose successivement les uoinbrêui traités qu'il lui envoie et dont les 
Johannites reçoivent communication à partir de 1377 ; c'est par loi qn'il 
{kit parvenir à 'l'auler, en 1357, son i-ptlre à la ekrélienié, composée sous 
rimpressiou du trcmbiement de terre de l'année précédente et dont j'ai 
relevé ailleurs l'influence sur la prédication du pieux dominiuain ' ; c'est 
par lui qu'en 13B8 il entre eu relations épistolaiies ' avec le vicaire général 
de l'évêqne do Strasbourg, Jean de Schaftolsheim, lecteur des Augustins, 
dont il devient lo coiiseillcr dans les questions ecclésiafitiques et religieuses; 
c'est par lui encore qn'il transmet ses avis au pieux cousin de Itulman, 
Conrad Merawin, dont il est prêt à faire son intime ami si Ruiman lui était 
enlevé. De 1364 à 1367 il prend nne part directe k la fondation de l'Ile- 
Verte, reçoit eu songe et à la même date les mSmes révélations, éprouve 
aux mêmes heures les mêmes accès de maladie que Merswin, reste comme lui 
BontHrant pondant deux ans et guérit de la même manière. L'établissement 
fondé, il intervient par lettre auprès des pEétrea séculiers qui s'y trouvent, 
pour les ciborter il la concorde et au support mutuel ; il les engage à se 
choisir un chef auquel ils se soumettraient • en place de Dieu r, et leur 
insinue même qu'un des mystérieux amis de Dieu, organes du Saint-Esprit, 
pourrait bien n'être pas loin d'eux, s'ils savaient le trouver; en même temps 
il leur envoie 1' < abc des vertus chrétiennes > avec l'histoire de la coover- 
■ian du maître de l'Ecriture sainte pour servir à leur édification. Plus tard 
il appronve la convention signée avec les Johannites et engage Nicoliis de 
Lftufen, qui s'était sonmie à lui ■ en place de Dieu > , à entier dans l'ordre ; 



I. Le • mai Ira > doit s'einreur succossivoinoul à ctiadinu ilu ces vortus, Lnbtjguiiis 
r Ludgarde da ^'illIcLuD If i'*»i fall cla mémo ; ello s'eiarco uun aaaée iliiraiit i Om- 
t (une des cinq vailus qu'clto veut scqudrir. iMone, QacUentnmmlung dur LadUch^u 
I lahiageidticku, Carlsrulie, isno, Itl, p. ue.) 

t. Annalu de biblioaTiiplile lltéologiqut, Pnria, mars IB^8, p. as. 

«. Les latlica ul In plupart dos trailda de l'Ami do Diau ont Mù |>ul)ll«g jiui .M. C. 
itha'iàl, Klcolmu von Baiel, lebeii u. Vf ~ Vicuue, isfiu. 



3G l'ami de dieu 



il devient le couseiller de Henri de Wolfach et de Conrad de Brunsborg, et 
comme le génie tutélaire de Tlle-Verte; rien ne 8*7 fait Bans son avis. 

A répoque où se préparait à Strasbourg la création de Tlle- Verte, il 
travaille dans son pays à la réalisation d'an plan analogue. £n 1365 il 
quitte avec ses amis la ville qu'il avait habitée jusque-là et, conduit par 
un petit chien noir, se rend à travers fossés et taillis sur une montagne 
solitaire où il bâtit un ermitage, une maison et une chapelle. On Ty trouve, 
en 1377, en compagnie de quatre frères, un ancien juif miraculeusement 
converti, nommé Jean, un ancien bourgeois que sa femme avait longtemps 
empêché de suivre son goût pour la vie ascétique, un ancien jurisconsulte 
et chanoine, et un frère d'origine inconnue, sans compter le cuisinier Con- 
rad et le messager Robert; les trois premiers étaient devenus prêtres. lia 
même année encore, trois prêtres de l'ordre de Saint- Jean, qui demeuraient 
dans le voisinage et se disaient fort riches, viennent s'associer à lui, ce 
qui porte à huit le nombre des frères de l'ermitage. Il tenait cet ordre en 
si haute estime qu'il songea un moment à y entrer avec tous ses com- 
pagnons. Mais ce n'était encore qu'un établissement provisoire; dès son 
arrivée sur la montagne il entreprend des constructions bien plus vastes ; 
il rêve de bâtir une nouvelle maison et une splendide église; mille florins 
sont déjà dépensés quand les travaux s'arrêtent faute d'argent. Sur ces 
entrefaites il apprend que Grégoire XI est revenu d'Avignon à Rome, en 
janvier 1377. Aussitôt il reçoit de Dieu l'ordre de se rendre avec l'ancien 
jurisconsulte auprès du pape pour l'avertir des dangers qui menacent la 
chrétienté et l'inviter au nom du Saint-Esprit à réformer l'Eglise. Ainsi 
l'avaient déjà fait Brigitte de Suède et Catherine de Sienne. Avant de se 
mettre en route il écrit à la hâte son Livre des cinq hommes ', tableau de 
la vie pieuse qu'il mène dans son ermitage avec ses quatre frères, et il l'en- 
voie aux Johannites. A Rome le pape s'irrite d'abord de la liberté avec la- 
quelle il lui parle de ses péchés et de ceux de la chrétienté ; mais, devant les 
preuves qu'il lui donne de sa mission divine, il promet de lui obéir en tout et, 
s'exprimant en italien, souhaite de lui voir faire une démarche semblable 
auprès de l'empereur pour le plus grand bien de la chrétienté ; enfin il lui 
remet une bulle consistoriale où il recommande chaleureusement son œuvre. 
De retour dans son pays, l'Ami de Dieu se rend avec ses frères auprès de 
son évêque qui lui fait le meilleur accueil et le recommande à son tour au 
clergé et au magistrat de la ville la plus rapprochée de son ermitage. Là, 
peu de jours après, la lettre papale est lue dans toutes les églises et le 
peuple enthousiasmé promet son concours ; le magistrat fête la présence 
des amis de Dieu dans ses murs par un cadeau de gros poissons, leur pro- 
met de faire garder leur établissement par des troupes en temps de guerre, 

1. C. Schmidt, p. 108 à 188. 



DE LODERLUfD. 



I 



et met une des maisuns de la ville a leui disposition. Et cependant les tra- 
vaiu no sont pas repris, les constructions ne a'aclièvent pus, anssi peti que 
s'achèvent à la même époque celles qae MerBwin ut les Johaniiites avaient 
entreprigea à l'Ile-Vorte : en 1380 l'église de l'IIe-Vorte avait euoore l'as- 
pect d'une grange. 

 la baao de toute cette activité miBsioimaire se trouve cbei Inl l'attenta 
des châtiments célestes, si la clirétienté ne s'améliore paa. En 1356 il croit 
l'heure fatale arrivée. Déjà il endure réullenieut ces châtiments, comme il 
éprouve dans tout son être ia sensation douloureuse des vices de la chré- 
tieDté qui les provoquent; delà il entend la Miséricorde divine proposer à 
laSagesae de défendre aui amia de Dieu d'intercéder encore pour le monde, 
et il adresse aussitôt dans son Epître à la chrétienté un suprême svertisae- 
raent à ses semblables '. Mais le temps passe; sa prophétie se réalise aussi 
peu quo celle de Jonaa ; un nouveau sursis est donné an monde. Alors, 
eor de nouveaux signes du ciel, le i nid > situé sur la uiontagne, loin des 
bruits du monde, 1' • asile » de l'Ue-Verte est fondé et l'Ami de Dieu com- 
mence ses constructions dans son pays. Mais les temps deviennent de plus 
en plus graves; en 1375 les grandes compagnies désolent l'Europe occiden- 
tale; en 13Ï8 éclate le schisme pontifical. La suprême autorité religieuse 
est entrée en guerre contre elle-même ; ta chrétienté se divise en deux camps 
hostiles ; le trouble s'empara des consciences. La date fatale paraît encore 
«ne fois venue. Alors l'activité de l'Ami de Dieu se modifie; son rôle de 
missionnaire s'efface devant son rôle d'iuturcesseur pour la chrétienté. Les 
chUcimeuts divins, il le sait, amèneraient des temps nouveaux pour rÉglise, 
et cependant il s'efforce d'en retarder la venue, car il sait aussi combien 
d'homaies périraient corps et âme dans la tourmente. Il intercàJe donc avec 
■es frères auprès de Dieu pour le monde, et Dieu, qui ne peut rester sourd 
à la prière de ses i chers amis •, accorde au monde un dernier sursis. Le 
déifti écoulé, ils interviennent encore, sans crainte d'irriter le Soigneur, 
ear il» sont prêts à souffrir le purgatoire et l'enfer pour obtenir un nouveau 
1, permettant h quelques ftmes d'échapper à la perdition, et Dieu se 
! fléchir encore. Ce drame mystérieux se joue déjà depuis des années 
«utre le Seigcicur et ses amis. Mais voici que leur arrive l'ordre formel de 
ne plus prier à l'avenir pour la chrétienté. Alors leur charité ingénieuse 
trouve un nouveau mojen, autre que la parole et la pensée, pour pénétrer 
Jusqu'au cœur de Dieu : leur vie niSme devient une prière d'intercession, 
un sacrifice librement offert pour apaiser la colère divine. Tel est le sons 
âe la dernière partie de l'existence de l'Ami de Dieu, 

Da 17 au S5 mars 1379, hait amis de Dieu, venus de différents pays, 
tiennent one première < diète divine > au milieu des montagnes, près d'une 

1. C. Schmidt, p. IBI, 189. 



38 l'ami de dieu 



chapelle taillëc dans le roc. Nuit et jour ils supplient Dieu d*ajoumer la 
terrible tempête ; le huitième jour les démons les assaillent : une obscurité 
profonde les enveloppe, des rafales mêlées de sanglots sortent de la forêt; 
puis soudain les ténèbres se dissipent et du sein d'une lumière radieuse un 
ange leur annonce que la tempête est retardée d'une année, mais qu'il leur 
est défendu de prier pour un nouvel ajournement, Dieu trouvant qu'il est 
utile à la chrétienté d'être châtiée. 

Rentré chez lui, l'Ami de Dieu exhorte ses amis de Strasbourg à rompre 
tout lien avec le monde et à se préparer chaque soir à la mort. Il leur re- 
commande de donner le même conseil à leurs connaissances, ainsi qu'au 
peuple dans leurs prédications. Pendant le schisme, ils régleront simple- 
ment leur conduite sur celle de l'ordre entier. D'un jour à l'autre peut 
apparaître le signe du ciel annonçant le commencement des calamités ; alors 
les amis de Dieu sortiront de leurs retraites et se répandront sur la terre. 
Lui-même doit se rendre dans ce cas à l'Ile-Verte auprès de son intime 
ami ; tous les mystères de leur vie seront alors dévoilés. 

La fin de l'année approche. A Noël il reçoit en songe l'ordre de retourner 
à la chapelle alpestre pour le jeudi saint ; le « seigneur Jean » , le juif con- 
verti, reçoit le même ordre. Il s'étonne d'être obligé de remonter à cheval, 
vieux et faible comme il est ; les accès de la « grande maladie » , dont il a 
€ souvent souffert avec Merswin à la même heure pendant les trente der- 
nières années », reparaissent et la fièvre ne le quitte plus. Treize amis de 
Dieu, miraculeusement convoqués, se réunissent ainsi en une seconde 
c diète divine » , le jeudi saint 22 mars 1380 ; aucun ne sait dans quel but 
il est venu. Le vendredi saint une lettre tombe du ciel au milieu d'eux et 
l'ange leur apprend qu'un sursis de trois ans est accordé au monde, s'ils 
veulent se conformer au contenu de la lettre et devenir les « captifs du 
Seigneur ». Ils lisent la lettre en allemand, en latin, en italien et en hébreu, 
la copient en allemand et en italien, et acceptent avec enthousiasme la 
proposition de l'ange. Le dimanche de Pâques au soir ils allument un grand 
feu sur l'ordre de la voix céleste, et y jettent la lettre qui remonte vers le 
ciel, emportée par la fiamme, sans se consumer. Puis ils se séparent pour 
aller vivre chacun dans la « captivité divine », selon leur promesse. 

L'Ami de Dieu prend alors congé de Merswin et des Johannites. A 
Merswin il permet, sur sa demande, de mener un genre de vie semblable 
au sien ; le pacte d'amitié de l'an 1352 se trouve rompu, les deux hommes 
ne doivent plus se voir ni s'écrire. A Conrad de Brunsberg il conseille, 
selon son désir, de se démettre de ses fonctions de grand-prieur pour vivre 
dans la retraite. Le 13 mai 1380 le c seigneur Jean » célèbre une dernière 
fois la messe dans la chapelle de l'ermitage ; puis l'Ami de Dieu et lui 
enti'iînt dans les deux cellules qui avaient été préparées pour eux, d'où ils 



DE LOBERLAND. 



avaient vue sur l'autel, et dont ils ne devaient plus sortir. — Pendant ia 
pcBto de l'an KlSl les JoliaiiiiiteB reçurent une halmcliott sur la manière 
de commencer et de finir pteuBement la journée • dans lus temps graves et 
tertibloB » qu'ils travereaient, avec prière d'en donner lecture au peuple 
pendant le culte. C'était une dernière preuve do eollicitude que leur donnait 
I l'Ami de Dieu ; depuis lors ils n'entendirent pins parler de lui. 



Lo3 Johannîtes vénérèrent la mémoire de leurs « chera fon- 
I dateurs, les gran'ls et saints amis de Dieu », et en particulier 
celle du « saint Ami de Dieu de l'Oberlaud », A plusieurs re- 
prises ils essayèrent de se mettre yi relations directes avecluî. 
J)L'jà du vivant de Merawin, Nicolas de Laufeu et Henri de 
Wolfaeh avaient voulu partir, le premier pour entrer dans 
son ermitage, le second 'pour le consulter sur les difficultés 
causées par le schisme ; il avait interdit à l'un et à l'autre cette 
démarche. Alors les frères de l'Ile-Verte épièrent l'arrivée des 
' uiessagei's secrets par lesquels les doux amis correspondaient ; 
jamais ils ne les aper*;urent. Plusieurs notables de Strasbourg 
ee mirent à la recherche des frères de l'Oberland ; ils passèrent 
la nuit sous leur toit, mais ne les reconnurent pas. Après 
la mort de Merswin, Nicolas de Laufeu et Henri de Wolfaeh 
se rendirent successivement en Suisse dans le même but, le 
premier à En;;;elber;r, k' second à Frîbourg, sans les trouver, 
a Ne cherchouH plus ici-bas la demeiire des amis de Dieu, écri- 
vent les Johannites au commencement du quinzième siècle; 
remercions le Seigneur de nous avoir réunis par eux en la 
[ sainte maison de l'IIe-Verte, dans les derniers temps où noua 
}- vivons ; suivons leurs affectueux conseils et nous les retrouve- 
^ roos un jour dans la vie éternelle. » lis firent plusieurs recueils 
I an leurs écrits et vénérèrent « comme des reliques » les trois 
I autographes qu'ils conservaient d'eux, le Livre des neuf roches 
! et Vliistoiro de ma converûon- de Merswin, et le Livre des cinq 
hommes de l'Ami de Dieu de l'Oberland, Ces autographes exis- 
tent encore. 



40 l'ami de dieu 



m. 

Qui a été cet Ami de Dieu de TOberland ? 

M. Schmidt Ta appelé Nicolas de Bâle^ sur la foi de quelques 
documents reconnus aujourd'hui comme étrangers à la ques- . 
tion, et a placé son ermitage au Herrgottswald, sur le Pilate. 

M. Lutolf, curé de Lucerne, Ta cherché (v. Amis de Dieu, 
p. 330) au Schimberg, dans TEntlibucli. 

J'ai déterminé la ville de Coire comme sa patrie et j'ai pensé 
pouvoir l'identifier lui-mêm« avec le fondateur de l'ermitage 
de Ganterschwyl, Jean de Kutberg. 

Aucune objection valable n'a été soulevée contre la première 
de mes conclusions. La patrie de l'Ami de Dieu est située, 
d'après les textes, en amont de Strasbourg, c'est-à-dire dans 
la vallée supérieure du Rhin, à dix jours de voyage de cette 
ville, en pays allemand, mais près de la frontière italienne 
(1* ce pas trop loin » de Vérone; 2° l'Ami de Dieu sait l'italien); 
c'était une ville commerçante, où demeuraient des familles 
nobles et près de laquelle s'est trouvé un couvent de « moines 
blancs » ; enfin le dialecte allemand de l'Ami de Dieu devait 
se parler dans le pays et la culture de la vigne n'y être pas in- 
connue. J'ai montré que la ville de Coire répond à ces condi- 
tions. {Les amis de Dieu, p. 213 et suiv.) 

Le père dominicain Denifle, sous-archiviste du Vatican, 
m'adresse au sujet de ma seconde conclusion des critiques dont 
plusieurs sont fondées ^ Ce qui m'avait conduit à Ganterschwyl 
.c'est la date de la fondation de cet ermitage, le nombre et le genre 
de vie de ses habitants, les patrons de leur chapelle, enfin la 
proximité d'une commanderie de Saint- Jean. 

1. ZeUschrift fur deuisches Alterthum, nouvelle série, Berlin, t. Xil (1880), p. 463 à 
468. C'est un chapitre de Tétude publiée par le P. Denifle, sur la question qui nous 
occupe, dans la revue susdite, t. XII, p. 200 à 219, 280 à 324 : Die Dichtungen des 
Gottesfreundes im Oberland ; môme lome, p. 463 à 540 : Die Dichtungen Rulman Mers- 
wint; t. XIII (I88i), p. loi à 122 : Die Dichtungen Rulman Merswins. Epilog, Les 
chiffres dont je ferai suivre mes citations indiqueront naturellement au lecteur auquel 
de ces articles elles sont empruntées, sans qu'il soit besoin chaque fois d'une men- 
tion spéciale. 



A-T-IL EXISTÉ? 



41 



D'après la lettre 4 de l'Ami de Dieu, son changement de de- 
meure eat un fait accompli en 1371 ; ses grandes constructions 
projettes ne sont pas encore commencées. Ceci concorde avec 
une donnée des Notices des Johanoites qui place son départ de 
la ville en 1365 et son installation sur la montagne en 1366. 
Or les chartes relatives à Ganterschwyl que j'ai citées' consta- 
tent en 1369 que Jean de Rutberg s'était fixé depuis peu de 
temps dans sa solitude et y possédait une demeure et une cha- 
'pelle. Il s'y trouve en 1369 en compagnie de trois frères, ce 
qui concorde encore avec le nombre des compagnons de l'Ami 
de Dieu à cette date, le a seigneur Jean », le « nouveau frère b 
eotume il est appelé en 1377, s'étant seulement adjoint à lui ' 
■peu d'années auparavant. En outre, l'ermitage de l'Ami de 
Dieu s'est trouvé dans le voisinage d'une coramanderle do 
Saint-Jean, puisque trois Johannites sont venus fréquemment 
le visiter avant de devenir ses frères ; non loin de Ganterschwyl 
se trouvait la commanderie de Tobel. Enfin l'Ami de Dieu et 
ses compagnons, comme Jean de Rutberg et les siens, s'occu- 
paient d'agriculture. — Ces rapprochements n'ontpasétécon- 



Un autre passage des Notices nous apprend que l'ermitage 

a l'Ami de Dieu était situé « dans le pays du duc d'Autriche, 

ti deux milles de toute ville ». Ces conditions ne se trouvent 

*^s remplies à l'ermitage de Ganterschwyl, situé à quelques 

lieues de la frontière autrichienne, dans le comté de Toggen- 

bourg, ù trois lieues de Wyl et à une lieue et demie seulement 

de Lichtensteig. Je me suis demandé quelle était la valeur des 

^Jiolices et ce que j'ai constaté (Amis de Dieu,\i. 27, 292 à 994, 

^H99) m'a inspiré de graves doutes sur ce point. En eflfet : 1 ) ces 

Notices ont été écrites un nombre d'années indéterminé après la 

mort de Henri de Wolfach (■{- 1404) dont le nom n'y est même 

pas correctement écrit [dcr commendure hies dozuomole Hcin- 

' 4 von Woîwasch)^ par conséquent assez longtemps après la 

lort de Merswin, à une époque où Conrad de Brunsberg 




42 l'ami de dieu 



(y 1390) et Nicolas de Laufen (f 1402) ne vivaient plus, où par 
conséquent les traditions sur les frères de TOberland avaient 
eu le temps de s'altérer à Tlle- Verte. Je n'ai pas trouvé men- 
tion de cet argument dans le travail du P. Denifle*. 2)Ge8Notices 
sont en contradiction sur deux points avec les écrits de TAmi 
de Dieu. Elles considèrent le nombre des frères de TOberland 
comme ayant été invariablement de cinq dès avant leur départ 
de la ville en 1365, tandis que, d'après le Livre des cinq hom- 
mes, un des compagnons de TAmi de Dieu s'est adjoint à lui 
peu d'années seulement avant 1377 ; l'expression <r les cinq 
hommes » était devenue stéréotype à l'Ile- Verte ^. Ensuite, 
elles confondent les deux constructions que nos ermites ont 
successivement entreprises sur la montagne et entre lesquelles 
les textes de l'an 1377 distinguent soigneusement, la maison 
et la chapelle qui furent immédiatement achevées et les bâti- 
ments plus importants qui ne l'ont jamais été. 3) Ces Notices 
sont en contradiction avec elles-mêmes sur la situation de l'er- 



1. Le p. Denifle connaît mon argumentation puisqu'il y fait incidemment allusion 
(p. 303 : Wenn die Johanniler die Gottesfreunde trotzdem in anderen Tkeilen der 
Schweiz suchlen, to war diet ihre Schuld — une phrase en Tair, soit dit en passant — 
et p. 613, note 2 : Die Briefe scheinen erti nach 1404 gesammelt zu sein. S. Jundi, 
S. 27 y Note 1). Pourquoi donc m 'accuser à trois reprises d'arbitraire (p. 305, 464 et 
467), comme s'il n'avait rencontré chez moi aucune argumentation à l'appui de ma 
thèse? Un exemple illustrera ce genre de critique. J'avais écrit (p. 340), me rap- 
portant à des raisons antérieurement développées : « Nous avons vu quMl ne faut 
pas nous exagérer Texactitude de ces données géographiques, contenu£s dans un 
texte relativement récent, puisqu'il appartient au commencement du xv« siècle, » Là- 
dessus le P. Donitle de s*ëcrier (p. 467) : « Sans doute Gantorschwyl n'était pas à 
deux milles de toute ville. Was thut aber dies f II ne faut pas nous exagérer l'exac- 
titude de ces indications géographiques ! Auf derartige Inierpretationen zu antwor- 
ten wird man mir erlassen; sierichten sich selbst. » Le P. Denifle ne s'est pas aperçu 
qu'il découpait dans ma phrase une citation qui, détachée de ce qui précède et de ce 
qui suit, prend nécessairement lapparence d'une déclaration arbitraire. J'aurai en- 
core à citer, dans la suite, d'autres exemples de la rapidité avec laquelle certaines 
parties de l'étude du P. Denifle ont été écrites. 

2. Voir le commencement des Notices (C. Schmidt, p. 58) : Der gottesfrunt mit sinre 
gesellschaft die in unsern drien urkunde biichern zuo latine und zuo tiitsche geschri- 
hen stont und genennel sint die flinf manne... Item die vorgenanten fiinf manne... et 
ï Histoire de la fondation de nie-Verte {Beitrâge, p. 48) : Ruolman sendete eine 
abegeschrift (vers 1367) den lieben gottesfriindon in Ôeberlant die hienoch geschriben 
stont in dem buoche von den fûnf mannen. — • Pour les Johannites, TAmi de Dieu et 
ses compagnons sont toujours, à n'importe quelle époque, les « cinq hommes » du 
traité de l'an 1377. N'oublions pas que les Notices datent d'au moins vingt-cinq ans 
après la mort do Merswin. 



A.-T-IL EXISTÉ? 



43 



mîtage de l'Oberland. Elles racontent à la fois que Nicolas de 
Laufen l'a cherché dans la principauté ecclésiastique indépec- 
daute d'Engelherg, et qu'il s'est trouvé en pays autrichien. 
C'est k Nicolas de Laufen que Merswin aimait à faire ces sor- 
tes de confidences ; la question s'impose donc ; que vaut cette 
dernière indication? pourquoi n'aurions-nous plus le même 
droit que Nicolas de Laufen de chercher les frères de l'Oberland 
en dehors des possessions autrichiennes? Noua aurons encore 
bien d'autres erreurs k signaler chez les Johannites, en parti- 
culier chez Nicolas de Laufen. — Je concluais que les Notices 
ne méritent qu'une confiance relative au point de vue géogra- 
phique et ne suffisent pas pour exclure d'emblée une hypothèse 
qui se recommande pour d'autres raisons, mais qui ne con- 
corde pas avec elles. Je n'ai rien à modifier à cette conclusion. 
On m'objecte 1) l'altitude trop faible de l'ermitage de Gan- 
terschwyl pour Être appelé un ermitage a sur la montagne b, 
et â) la contrad iction qui existe entre Jean de Rutberg indiquant 
son nom aux propriétaires des terrains dont il demande la con- 
cession, et l'Ami de Dieu écrivant que son nom ne sera révélé 
par Merswin qu'après sa mort, — Il m'a paru suffisant qu'un er- 
mitage soit situé sur le flanc d'une montagne, fût-ce à peu de 
•distance de la vallée, pour mériter la désignation susdite, par 
opposition avec le séjour de l'Ami de Dieu a dans la ville », 

" les ermitages ne se rencontrant pas d'habitude, en Suisse, sur 
les sommets. La seconde difficulté qu'on me signale est iuhé- 
rente au sujet même ; l'Ami de Dieu ne pouvait se dispenser de 
donner son nom au seigneur dont il voulait obtenir un acte de 

«•donation, en quelque lieu qu'il se fixât. 

Mais voici des critiques plus sérieuses. 1) Le cadeau de gi'os 
poissons fait aux ermites de r01>erl[ind par le magistrat de la 
ville près de laquelle ils diMii .'liraient, fait supposer que cutte 
ville était située sur les bords d'un fleuve ou d'un lac. Une pa- 
reille pèche dans la ïhur, près de Wyl, eût été miraculeuse. 
') La bulle pnpiile fut lue dans « toutes les églises » de la ville 
(lettre 12, p. 313 : zno allcn kanlzi'lPTi... iii dn) kirchen) : or il 




44 l'ami de dieu 



n'y avait qu'une chapelle à Wyl ; Téglise paroissiale se trou- 
vait hors des murs. 3) Les amis de Dieu de TOberland ont ét^ 
de simples « frères*», n'appartenant à aucun ordre, comme 
l'Ami de Dieu le constate explicitement (lettre 4, p. 296 : wir 
liabent ouch noch keinen orden an uns) ; or Jean de Kutberg 
et ses compagnons vivaient sous une discipline monastique par- 
ticulière (charte de Tévêque de Constance, p. 413 : sub stricta 
vita heremitica). 4) Les ermites de Ganterschwjl mendiaient : 
aucune trace de cet usage chez nos amis de Dieu. 5) Plusieurs 
des compagnons de l'Ami de Dieu étaient prêtres ; le culte se 
célébrait chez eux sans difficulté. Tel n'était pas le cas chez les 
ermites de Ganterschwyl qui paraissent parfois avoir manqué 
de prêtre ; c'est pourquoi l'évêque de Constance autorise tout 
ecclésiastique qui sera venu les visiter {qui ad eos confluxerit) 
à dire la messe dans leur chapelle. 6) Enfin, d'après le récit des 
Notices, la migration de l'Ami de Dieu et de ses compagnons 
s'est accomplie d'une marche ininterrompue, en un seul jour. 
La distance de Coire à Ganterschwyl ne pouvait être franchie 
de cette manière. — Il ne peut plus être question, après ces obser- 
vations, d'identifier l'ermitage de Ganterschwyl avec celui des 
amis de Dieu de l'Oberland. 

De toutes les hypothèses qui ont été présentées, ajoute le 
P. Denifle, celle de M. Lutolfrépondrait le mieux aux données 
de la question. Voyons si cette préférence se justifie. Le Schim- 
berg était situé en pays autrichien, à deux milles de toute ville, 
et la ville la plus rapprochée, Sursee, se trouve au bord du lac 
de Sempach. Mais l)les six frères du Schimberg appartenaient 
à « l'ordre des ermites » ; 2) leurs noms étaient aussi connus 
que ceux de Jean de Rutberg et de ses compagnons ; 3) la dis- 
tance de Bâle (oii M. Lutolf place la patrie de l'Ami de Dieu) 
au Schimberg ne peut être franchie en un jour ; 4) d'après la 
tradition, les frères du Schimberg sont venus des Pays-Bas ; 5) 
les amis de Dieu ne se sont jamais trouvés au nombre de six et 
6) l'ermitage du Schimberg a été fondé vers 1343, c'est-à-dire 
plus de vingt ans trop tôt. 



A-T-IL EXISTÉ? 



L'ermitage de TOberland reste encore à découvrir. 

Il n'est plus nécessaire (le le chercher, continue le P. DeniHe; 
l'Ami de Dieu n'a pas existé ; sa vie n'est qu'une fiction de 
Merswin. 

Voici les preuves de cette thèse : 

I, L'histoire de la conversion du maitre de l'Ecriture sainte 
on le Li(;r5//wjHai/r/' n'est pas un récit historique. Deux des 
■ermons que l'Ami de Dieu rapporte de ce doct-eur et dont il 
raconte avoir noté le premier au sortir de l'église, le sermon 
en vingt-quatre points et le sermon prêché aux cinq recluses, 
ne sont que des reproductions amplifiées et parfois peu heu- . 
reuscs de deux traités d'origine inconnue, du traité VU attribué 
par l'feiffer à ma,'itreEckban{Deulsc/ieMys(ikerdes M.Jofirk., 
Leipzig, 1857, II, 475. Comp. Denifle, Tailler s Bckekrung, in 
Bistor.polit.B!à(ter,'LXXXlV,Unmch,\819,p. I5etsuiv.)et 
du traité Vonden drinfragen (publié par le P. Denifie, Tauler's 
Bekchrungkritiscliuntfirsucht,inQueHenu.ForschHngen,XXXN\, 
Strasb., 1879, 137) ; ce dernier traité se trouve encore utilisé 
dans le traité de Merawin Von den drifiH durchbruchcn (publié 
dans mon Hist. du. panthéisme populaire, Paris, 1879,215). De 
plus, le caractère et le langage du « maître » rappellent sous 
bien des rapports ceux de l'Ami de Dieu (p. 202 et suiv.) . — L'opi- 
nion traditionnelle de l'identit-é du a maître b et deTauler, que 
j'avais encore défendue dans mes ^/«i5 de Dieu (p. 217 et 4 17), 
ne me parait plus soutenable après les dernières publications 
du P. Denifle ; l'historicité même du récit doit être abandonnée. 
La soûle question relative à Tauler qui puisse encore se poser 
& propos du traité tant discuté de l'Ami de Dieu, est de savoir 
jusqu'à quel point les éléments historiques de la vie du domi- 
nicain strasbourgeois ont concouru à former la ligure idéale du 
« maitre de l'Ecriture sainte », etjusqu'à quel point le carac- 
tère de sa prédication se retrouve dans certains sermons du 
traité. Cette question, je ne l'aborderai pas Ici. Je renvoie le 
lecteur, pour les détails de l'argumentation du P. Denifle, aux 




46 l'ami de dieu 



articles indiqués. — Je dois ajouter cependant que l'opinion tra- 
ditionnelle que j*abandonne compte encore des partisans. 
M. Schmidt y est resté fidèle dans son Ih*écis de Ihist. de l'Église 
d'Occident au moyen âge, Paris, 1885, p. 299, et déclare peu 
fondées les raisons du P. Denifle; M. Preger a même produit 
en sa faveur un argument nouveau, le propre témoignage de 
Tauler qui, dans ses sermons de Tan 1357, fait manifestement 
allusion à VÊpitre à la chrétienté de TAmi de Dieu, comme à 
une révélation divine authentique : comment Taurait-il pu, se 
demande M. Preger, s'il n'en avait pas connu l'auteur (Die 
Zeit einiger Predigten Taulers, p. 360) ? J'ai dit ailleurs (An^ 
nalesde bibliographie théologique, Paris, 1888, p. 36) pourquoi 
je ne croyais pas pouvoir me ranger sur ce point à l'avis du 
savant critique de Munich. — Si le récit de la conversion du 
« maître » n'a point de valeur historique, que devient la 
personne de l'Ami de Dieu qui joue un rôle capital dans cette 
histoire? 

II. L'Ami de Dieu parle de sa propre vie dans cinq traités 
que je désignerai par des lettres ; ce sont : a) le Livre des deux 
hommes (d'avant 1352) ; b) V Histoire des deux jeunes gens de 
quinze ans; c) le Livre du maître (d'avant 1369) ; d) V Escalier 
spirituel; e)\e Livre des cinq hommes (de 1377). Nulle part il ne 
reste identique à lui-même (p. 281 et suiv.). Les variations de 
son récit concernent : \)Sa rupture avec le monde. Cette rupture 
a lieu, d'après c et d, en 1339 au plus tard, et V Histoire des deux 
recluses confirme ce résultat; d'après e, en 1342 seulement. 
Elle a lieu, d'après a, le matin, à la suite de réflexions sur la 
fausseté du monde ; d'après b, pendant la nuit, à la suite d'une 
vision. 2) Ses fiançailles spirituelles. D'après a, il se fiance 
à Dieu le Fils; d'après b, à la sainte Vierge; d'après d, à 
Marie-Madeleine et, trois ans plus tard, à Jésus-Christ. 3) Ses 
pratiques ascétiques. Il les entreprend, d'après a, à la suite 
d'une première vision ; d'après c, à la suite de la lecture de la 
vie des saints. Il les cesse, d'après a, à la suite d'une seconde 
vision, uniquement sur l'ordre de Dieu ; d'après c, à la suite 



A-T-IL EXISTÉ? 



47 



li 



d'un i-êve, sur l'ordre de Dieu et le conseQ d'un ermite. 4) Sa 
vif mi/sliquf. D'après a, il ne reçoit aucune « consolation surna- 
turelle B et croit être un « nid de démons » pendant la troi- 
sième année de sa conversion ; d'après d, il a pendant cette 
année deux apparitions de Marie-Madeleine. D'après a, sa 
conversion commence par une «: vision ineffable » qui se re- 
nouvelle, sur son ardent désir, à la tin de la première année, 
comme la satisfaction d'un vœu légitime; d'après c, il aspire 
d'abord à la connaissance rationnelle de Dieu, puis, recon- 
naissant l'influence du diable dans ce désir, à la vision inef- 
fable de Dieu, et déjà il se cliûtie de ce nouveau vœu comme 
d'un péché d'orgueil, quand il y est donné satisfaction. D'après 
a, les a grâces divines » durent les cinq ans de sa conversion, 
après lesquels il n'en reçoit plus ; d'après c, il en reçoit encore 

très la fin de la cinquième année. 5) Sa vie morale. D'après a 
ij'ajoute cette observation), il ne se reproelie aucun péché 
grave dans sa vie ; d'après ô, il a commis un grave péché dans 
sa jeunesse; d'après d, il a mené o une vie impure et impudi- 
que 1) avant sa conversion (aussi prend-il Marie-Madeleine 
pour fiancée). D'après a, il est délivré des tentations impures 
depuis la fin de sa conversion, et le seul exercice qui lui reste 
est la vue des égarements de la chrétienté ; d'après b et e, il 
conserve les assauts du diablejusqu'àlamortpourson péché de 
jeunesse, assauts peu redoutables, ajoute-t-il, puisqu'il est ha- 
bitué à vaincre le démon qui ne vient plus chez lui qu'à contre- 
cœur; d'après*?, ces tentations sont toujours de douloureuses 
épreuves, capables, d'après d, de lui faire commetfre encore un 
grave péché d'intention. — L'Ami de Dieu aurait encore varié, 
d'après le P. Denifle, dans son jugement sur la valeur de ses 
propres confidences. Dans a, il appelle le récit qu'il fait à son 
premier ami intime une « révélatiou de tous les secrets de sa 
vie », et il écrit dans e qu'on ne trouvera le récit complet de 

vie qu'après sa mort. Ces déclarations no me paraissent pas 
lairement contradictoires, un intervalle de vingt-cinq 
séparant les deux écrits qui les reufeiment. Je passo sous 



48 l'ami de dieu 



silence une ou deux autres variations relevées par le P. Denifle 
et qui me paraissent peu appréciables. Une figure aussi peu 
consistante que celle de TAmi de Dieu, se demande le P. Denifle, 
peut-elle être historique ? 

III. Le voyage de l'Ami de Dieu à Rome en 1377 et son en- 
tretien avec le pape Grégoire XI sont des fictions (p. 302 et 
suiv.). De la Suisse centrale à Eome on comptait environ 
94 anciens milles allemands; il a fallu en 1574 au prince 
abbé d'Einsiedeln 22 jours francs pour faire ce voyage à cheval. 
Que Ton place le voyage de TAmi de Dieu avant ou après la 
Pentecôte, il n'aurait eu pour T accomplir, à Taller comme au 
retour, que dix à onze jours, à raison de vingt lieues par jour, ce 
qui n'était guère possible même à des courriers, encore moins 
à un homme vieux et malade comme lui. 11 s'y rend avec che- 
vaux et voiture, alors qu'il est plus que douteux que les Alpes 
aient pu être franchies ainsi à cette époque ; son ignorance 
sur ce point prouve qu'il n'était pas Suisse, que par consé- 
quent rOberland sa patrie et le dialecte qu'il parle sont des 
fictions. A Rome il entretient le pape des vices de la chrétienté. 
« Je n'y puis rien faire », s'écrie celui-ci. Il lui parle de ses 
péchés privés et le pape se met en colère. Son irritation cal- 
mée, Grégoire XI converse familièrement avec l'Ami de Dieu 
en italien ; il s'étonne que de si grands amis de Dieu aient 
vécu autrefois au milieu du peuple, et il le prie, ainsi que son 
compagnon, de rester auprès de lui à Rome; enfin il lui fait 
remettre une bulle consistoriale. Autant d'impossibilités, dit 
le P. Denifle. Grégoire XI désirait sincèrement une réforme 
de l'Église, il était doux et humble de caractère ; sa vie privée 
était pure ; il avait supporté sans s'irriter les admonestations 
bien plus vives de Catherine de Sienne, qui demeurait, elle 
aussi, au milieu du peuple; il ne savait pas l'italien et s' apprê- 
tait à quitter Rome le 30 mai pour cinq mois; enfin les bulles 
consistoriales ne se délivraient pas au pied levé à des inconnus 
après une seule audience. 

IV. Aucune des personnes historiquement connues de cette 



histoire, sauf Mei*awiii, ne sait où demeure l'Anii de Dieu; 
Lmicune ne correspond avec lui autrement que par l'entremise 
Hâe l'ancien banquier. Par contre, tous les personnages non 
historiques, les chevaliers, Ursule, le maître, les frères du 
Livre des cinq hommes, les amis de Dieu de Hongrie, de Gènes, 
de Milan, etc., communiquent direct-ement avec lui et connais- 

Knt sa demeure. La fiction ici est évidente {p. 471 sa.). 
V. Les personnages dont l'Ami de Dieu raconte la vie dans 
„^ traités n'ont pas d'individualité; leur développement spiri- 
tuel, avec ses tentations et ses grâces surnaturelles, ne varie 
que dans son cadre extérieur ; ce sont des figures coulées dans 
le même moule. Des existences aussi automatiquement réglées 
l'une sur l'autre n'ont pas été vécues (p. 474 ss.). 

VI. Quandl'aiicienjurisconsulte vient s'adjoindre à lasocicté 

ke l'Oberland, l'Ami de Dieu lui apprend que ses frères vivent 
comme des prêtres séculiers qu'ils sont s [Livre des cinq 
nommes, p. 1 18). Or, à cette époque, il n'a pu avoir auprès de 
lui qu'un seul prêtre séculier au plus (p. 494). — J'ai constate 
moi-môme cette difficulté [Les Amis de Dieu, p. 299). A moins 
d'admettre, comme je l'ai fait, quel'ximi de Dieu n'est venu 
sur la montagne qu'avec une partie des compagnons qu'il 

Pavait en ville, à l'époque où le jurisconsulte est venu chez lui, 
ee qui n'est eu effet qu'une hypothèse, il ne restequ'àconstater 
que l'Ami de Dieu a varié dans ce qu'il dit de la qualité de ses 
frères, comme il a varié dans le récit de sa propre conversion. 

VII. L'Ami de Dieu raconte en 1371 qu'il n'a pas encore pu 
commencer ces constructions à cause de la guerre qui sévit dans 
le pays (lettre 4), Or, il n'y a pas eu de guerre notable en Suisse 
vers l'an 1371 (p. 489). 

VIII. L'histoire de lalettre divine tombée du ciel n'est qu'une 
imposture préméditée {ein kaltblutigef Betruij), inspirée par 
l'exemple des flagellants de l'an 1349; cette lettre est écrite 
dans le style de l'Ami de Dieu (p. 505). Du commencement à 
la fin de la vie de ce personnage nous ne sortons pas de la tic- 



7)0 l'ami de dieu 



Toutes réserves faites sur la question d'imposture soulevée 
dès à présent par le P. Denifle, je crois impossible de ne pas 
accepter la conclusion qui se dégage des arguments précédents : 
TAmi de Dieu de TOberland n'a pas existé. 

Je regarde par contre comme inexactes les critiques adres- 
sées par le P. Denifle à TAmi de Dieu sur les points suivants^ 
que je mets à part pour cette raison : 

IX. La migration de rAmi de Dieu vers la montagne est une fiction, 
car ce personnage se trouve en désaccord avec lui-même : 1) sur le fait et 
2) la date de cette migration, ainsi que 3) sur le nombre des frères qu*il a 
eus à cette époque. Examinons ces différents points. 

1) L'impression que font les récits du TÂvre des cinq hommes, dit le P. De- 
nifle (p. 490 ss.), est que les amis de Dieu de TOberland n*ont jamais 
changé de résidence, c II n'est besoin que de lire ce livre pour voir qu'il se 
meut dans un tout autre cercle d'idées que mainte lettre de l'Ami de Dieu. » 
D'après les lettres, l'Ami de Dieu a possédé en 1377 un domicile « sur la 
montagne >. D'après le Livre, qui est de la même année, il avait une mai- 
son et une chapelle : « mais où donc est-il écrit dans ce livre que cette 
chapelle et cette maison se soient trouvées dans la même localité que celle 
où les place la lettre 12», c'est-à-dire sur la montagne? — Voici deux 
écrits composés à quelques semaines de distance. Au Livre des cinq hommes 
(p. 129, 130) comme dans la lettre 12 (p. 314; voir plus loin n** 2) l'Ami 
de Dieu mentionne accidentellement son domicile. Dans la lettre 12 il fait 
allusion encore (dans un second passage p. 315), et tout aussi accidentelle- 
ment, à la montagne sur laquelle il se trouve, allusion qui ne reparaît plus 
dans aucun autre de ses écrits, aussi peu dans le reste de ses lettres qu'au 
Livre des cinq hommes. Et ce serait une preuve que ce Livre nous présente 
l'Ami de Dieu dans une autre localité que la lettre 12? que celui-ci n'a 
jamais changé de résidence? Mais il n'y a qu'à lire le Livre des cinq hommes 
pour voir qu'il ne s'occupe d'aucun fait de la vie extérieure de l'Ami de 
Dieu ni de ses compagnons depuis leur arrivée chez lui, qu'il n'y est question 
que de vie intérieure. C'est un livre d'instruction et d'édification que l'Ami 
de Dieu envoie aux Johannites ; il avait tout aussi peu à y parler de son 
changement de demeure que de ses voyages missionnaires, de ses fiançailles ^ 
rompues ou de son départ imminent pour Rome. De quel droit tirer une 
conclusion quelconque de son silence sur ce point? 

2) D'après les Notices, « qui s'appuient sur le témoignage de Merswin » , 
les amis de Dieu de l'Oberland ont commencé leurs constructions sur la 
montagne en 1366 ; d'après la lettre 4 de l'Ami de Dieu de 1371 ils n'avaient 



A-T-IL EXISTÉ? 



^u encore commencé lenni oonBtmetionfl à cette date fp. i89). — L'ob- 

fleiratioii est inexacte (v. Ami» de Dieu, p. 274). L'Aini de Dieu distingue 

nettement daua ses lottrea entre deus constructions entrepriBea successive- 

meut par lui sur la montague. Il j a d'abord sou ïustallation, son ermitage; 

n parle jamaia expressément, mais par allusions fortuites, considérant 

le une chose qui va de soi que des frères vivant en commun aient un 

domicile. Puis il 7 a la construction somptnetiae qu'il projetait d'élever ; 

a parle eiprcHaément ; elle a toute une histoire. C'est la nouvelle coua- 

traction (aiMer n&me» gebàtne, p. 313) qu'il a commencée • bien des années 

avant 1377 >, qui lui a coûté un millier de fiorius sana pouvoir être achevée, 

qu'il a ensuite oubliée et qu'il espère reprendre après aa visite à l'évêque 

«t &a magistrat de la ville voisine (lettre 12, de l'an 13T7). Il l'appelle une 

ttouvetle construction, évidemment par opposition à une autre plus ancienne, 

celle de sou domicile qui est achevée. Ce domicile se trouve mentionné en 

effet dans la même lettre 12, p. 314 : apréa la visite au magistrat < nous 

lentr&mea chex noiw • (do fuorent loir icider heiia). Le < chez soi • qu'il 

possédait se composait, d'après lea autres lettres de l'an 1377 et d'après le 

,JAvre des cinq liommet, d'une maison et d'une chapelle (p. 296 : tis dem 

hue; p. 129 : do die briider »i der kapellan taarettt... der koch in der 

iàchin; p. 130 : Ruopreht der uns das hasund ailes dos air hanl vîrsorgende 

Ùt). La lettre 4, citée par le P. Deniâe, fait déjà allusion à ce domicile. 

L'Ami de Dieu écrit en effet à Nicolas de Laufen : « Si vous venez cbes 

nous (zuo uns) et si vous restez auprèa de uous (bi idm), voua aurez beau- 

I coup pluH d'offices à célébrer et de messes k dire qu'à l'Ile-Yerte, car nos 

I ftères se livrent assidûment à ces actes de culte » (p. 295). L'installation 

■ar la montagne était donc terminée à cette époque; le P. Denifle m'ac- 

eorde ce point (p. 490) : les frères de l'Oberland avaient leur maison et 

' leur chapelle, comme le vent le passage des Notices, La construction que 

l'Ami de Dieu ■ n'a pas encore osé commencer à cause de la guerre qui 

I lévit dans le pays >, d'après cette même lettre 4, ne peut donc être que lu 

• nouvelle construction • de la lettre 12- Le désir de l'entreprendre ae 

rattache intimement, dans la pensée de l'Ami de Dieu, à son désir d'entrer 

avec ses compagnons dans l'ordre de saint Jean (p. 294 : vsir vtrtchtn un* 

ioK wir ouch den orden wellenl an uns nenten. Aber mieeenl, e« i'I allée aliO 

gar gros tiufride in unterme lande das wir necA nie getorsten angevohen euo 

I béweade), Songeait*il à devenir Johannitc après avoir bâti préftlabltment 

' une magnifique commanderie fi l'imago de l'He-Verte ? Les Johannitcs 

F ont confondu dans leurs Noticet lea deuï constructious en une seule dont 

la se sont arrangé l'histoire comme suit : les cinq hommes commencèrent 

I leur coustruction sur la montagne immédiatement après leur arrivée, et 

d ils y eurent dépensé un millier de florins il éclata une si grando 



52 l'ami de dieu 



guerre dans le pays qu'ils ne purent continuer à bâtir (nût fùrbas me ge- 
hàwen mohtent) ; les travaux restèrent interrompus pendant bien des années 
et bientôt ils ne pensèrent plus à les reprendre. De cette façon nos amis 
de Dieu n'auraient jamais été à couvert, et ils n'auraient même plus songé 
(et cela pendant des années !) à se mettre sous toit en terminant leur de- 
meure ! £t puis, voici un ermitage pour cinq religieux qu'on n'achève pas 
en dépensant mille florins et en mettant en mouvement le pape et ses car- 
dinaux, un évêque et son clergé ainsi que le magistrat d'une ville I Cela 
est- il assez déraisonnable? C'est cependant à cela qu'aboutissent les Johan- 
nites parce que, comprenant mal le passage en question de la lettre 4 (qui 
est ici manifestement leur source, et non une déclaration de Merswin), ils 
écrivent: « ils n'osèrent pas continuer à bâtir », quand l'Ami de Dieu avait 
dit : < commencer à bâtir » . Voilà bien nos deux constructions confondues 
en une seule; l'erreur des Jobannites est palpable. Quand donc le P. De- 
nifle, qui ne s'aperçoit diême pas de cette erreur, me reproche de combattre 
l'autorité des Notices (Jundt versucht die Autoritât der Notizen àbzusehwâ' 
chen und nimmt zwei Bauperioden an.,. Die Notizen hdtten nur beide Perioden 
zuaammengeworfen, Allein, stiitzen sich die Notizen nicht forttoakrend auf dos 
Wort Merswinsf p. 489), le lecteur est à même de rectifier tout ce qu'il y 
a de manqué dans ce jugement. 

3) L'objection du P. Denifle porte sur trois points : 

a) L'Ami de Dieu, dans deux lettres de l'an 1377 (lettres 5 et 14), appelle 
le juif converti « notre nouveau frère » , preuve qu'il n'était son compagnon 
que depuis peu d'années. Or les Notices des Jobannites, < qui partout 
s'appuient sur le témoignage de Merswin » , portent que les « cinq » amis 
de Dieu de l'Oberland ont émigré de la ville vers la montagne, plus de dix 
ans avant 1377 : ils n'eussent été que quatre, si le juif converti n'était 
venu que peu d'années avant cette date. L'Ami de Dieu se trouve donc ici 
en contradiction avec les Notices, c'est-à-dire avec Merswin, sur le nombre 
des compagnons qu'il a eus lors de sa migration (p. 491-493). — J'ai déjà 
répondu plus haut à cette observation (voir p. 42, note 2) : les Jobannites 
tenaient leur nombre cinq, devenu stéréotype chez eux, non d'une commu- 
nication de Merswin, mais, ils le disent eux-mêmes, du Livre des cinq 
hommes; ils se sont encore une fois trompés et avec eux le P. Denifle, qui 
continue à me reprocher de combattre ses chères Notices (Jundt bekàmpft 
einfach wieder die Notizen, p. 491). 

h) Mais il y a plus. Ce n'est pas seulement avec les Notices que l'Ami 
de Dieu se trouve en contradiction sur ce point d'après le P. Denifle ; il 
l'est encore avec lui-même. Dans le Livre des cinq hommes, écrit en 1377 
comme les deux lettres susdites, le juif converti ne fait pas du tout l'im- 
pression d'être un « nouveau frère » ; c'est un frère ancien et expérimenté 



A-T-IL EXISTÉ 

déjà. Depuis son ftirivée chez l'Ami de Dien, en effet, outre l'année qu'il 
■ iniBe à devenir prêtre et les deux ans qu'il a, paBsée dans les ravisBements 
eontiauels, il a encore traversé une période indéterminée d'agitations dou- 
lonrensea, qui, d'après la manière dont elle est racontée {Livre de» ettjq 
hommes, p. 128), a dû Être fort longue, bien plua long-ue que la durée d'nn 
on de deux ans que je lui ai attribuée {Les Amis de Dieu, p. 395, 2^^). 
Cette période indéterminée commence, eu effet, par une premLèro époque 
de tentations de tout genre, « tentations qui ont dépassé en intensitiS les 
•M surnaturelles précédentes et doivent avoir dur6 pour ce motif 
aussi longtemps qu'elles • {Aua dtm Vergleich der Virmtchmgen 
mit dien fraheren iLbernatUrlichen Bevarziigungen die Uber 2 Jahre dauerten, 
in âer StSrkejedoch von den Versuchungen Uberiroffen wurden, gekt hervor 
dau êie zum vrenigsteii ebenso lange gedaverl kabeii, p. 492); le juif coovortî 
les supporte aveu patience • jusqu'au moment où Dien trouve qn'il est 
temps ■ d'intervenir; depnis lors une senle tentation lui reste, et cette se- 
eonde époque dure encore en 1377 : nouveau laps de temps qui s'ajoute au 
■- Je ferai observer tout d'abord au P. Denifle qae ce qu'il 
dit des tentations qui dépassent en intensité les visions surnaturelles (?), 
est un enrichissement apporté par lui au texte de la page 128, absolument 
; point, L'Ami de Diea dit en substance qu'à des visions in- 
, extraordinaire ment douées, qui ont duri! environ deuï ans, 
ont succédé des tentations innombrables et variées, extraordinaire ment 
donloureuBes, rien de plus. Les deux années qu'aurait duré pour le moins 
la première époque tombent ainsi d'elles -mêmes. Comment donc éva- 
luer la période indéterminée dont il s'agit ï Je prends pour terme de 
BOmparaison une autre période du mSme g'enre dont la durée nous est 
connue, par exemple, la première période do la conversion de Merswin. 
Les phénomènes intérieurs les plus divers se rencontrent ici ; époques de 
nviesemcnts, de tentations, d'angoisses, etc. ; l'expression «jusqu'à ce que 
3>îeu vit qne le temps en était venu ., ou son équivalent, s'y rencontre à 
'<<inatre reprises, chaque fois à la fin de l'une de ces époques partienlières, 
comme elle figure une seule fois dans la période en question de la vie du 
^aif converti. La première période de la conversion de Merswin apparaît 
•éoae comme bien autrement longue que la période indéterminée qui nous oc- 
Nipe, et cependant etlo ne dure qu'un an. Je crois par conséquent avoir 
loTuié bonne mesure à celle-ci en la faisant durer un ou deux ans; rien 
l'oblige à ta prolonger davantage. 

c) Mais voici qui est plus curieux encore. An lieu d'arriver chez l'Ami 
le Dieu vers l'an 1372 ou 1373 comme je l'ai admis, notre juif converti, 
'd'sprès une autre combinaison du P. Deuifle, y serait vena dès avant la 
>fiindatioii de l'Ile-Verte, dès 13G4. Voici cette combinaison, L'Ami de Dieu 



54 l'ami de dieu 



écrit à Nicolas de Laufen en 1377 (lettre 10) : < J'ai dit il 7 a longtemps 
à Merswin bien des choses sur le compte de nos frères. » Le juif converti 
s'est donc déjà troavé chez TAmi de Dieu à Tépoque de la dernière entre- 
vue de celai-ci avec Merswin. Quand cette dernière entrevue a-t-elle eu 
lieu ? La lettre 8 de Tan 1377 va nous l'apprendre. Parlant deTépoquequi 
a précédé la fondation de Tlle- Verte (die Zeit um Ï366, dit le P. Denifle), 
TAmi de Dieu écrit : < Auparavant {vormoles) nous avions été souvent en- 
semble ». £t le P. Denifle conclut de la manière dont il « accentue cet 
auparavant » qu'il n'a plus été à Strasbourg dans la suite, de 1865 à 1377. 
Donc le juif converti a déjà été chez l'Ami de Dieu avant 1365 (p. 493). 
— Le raisonnement n'est que spécieux ; il pèche par la base. Un voyage 
de l'Ami de Dieu à Strasbourg entre les années 1365 et 1377 n'est nulle- 
ment exclu par le passage suivant de la lette 8 : « Après mon rêve du 
9 octobre (1364 ; voir plus haut, p. 30) j 'allai (ic^ wartfarende, au prétérit) 
à Strasbourg en dix jours. Il se trouva que Merswin avait eu le même rêve 
à la même date. Auparavant (c'est-à-dire avant octobre 1364) nous avions 
été souvent ensemble et nous avions souvent pensé (je souligne ces plus-que- 
parfaits : vnr worent gesin v/nd haitent gedoht) qu'il n'était pas utile de 
fonder de nouveaux couvents... De même nous rejetâmes encore (octobre 
1364) ce rêve et nous n'y pensâmes plus. » Le P. Denifle a pris dans ce 
texte de l'an 1377 le mot auparavant dans un sens absolu, conmie dit au 
point de vue de l'année 1377 même, et non dans le sens relatif qu'il a. 
L'Ami de Dieu eût été vingt fois à Strasbourg dans les années 1364 à 
1377 qu'il ne pouvait parler en termes différents de sa visite à Merswin en 
1364 et de celles qui ont précédé. 

J'arrive aux observations produites par le P. Denifle contre le caractère 
religieux de l'Ami de Dieu (ou de la personne qui se cache sous son nom) 
et contre la valeur théologique de ses écrits. 

X. L'Ami de Dieu enseigne dans ses traités et pratique pendant les 
quatre dernières années de sa conversion l'inertie morale et religieuse la 
plus complète; « ces choses-là se laissent dire, mais n'ont pas été vécues >. 
Ainsi, il représente la recluse Ursule et le second personnage du Livre des 
deux hommes cessant tout exercice et restant « sans aucune activité > (phne 
ailes Thun) pendant une période de leur conversion, ce qui est du quîétisme 
pur (nakter Quietismus) ; lui-même endure passivement les tentations 
pendant quatre ans, sans employer contre elles aucun remède sauf le signe 
de la croix : il reste inerte et c'est Dieu seul qui agit (In der That findet 
man auch in der vita des Gottesfreundes nichts was darauf schliessen làfst er 
habe etwas gethan, Er leidet die Versuchungen,,, und ist uberhaupt ohne 
ailes Thun, p. 479, 601 et 502). — Le P. Denifle a-t-il revu ses textes 
avant d'avancer une pareille assertion ? Je lis en effet : la recluse Ursule 



A-T-IL EXISTÉ? 55 



laissa tout exercice « excepté sa prière, qu'elle continua à dire nuit et jour 
dans sa cellule aux heures prescrites » (Les Amis de Dieu, p. 371); le se- 
cond personnage du Livre des deux hommes (p. 237) reste pendant la 
période susdite en communion de prière constante avec Dieu {ich ruofte 
Me zU got ane...) ; l'Ami de Dieu « communiait d'après l'ordre établi dans 
la chrétienté », ce qui prouve qu'il fréquentait les églises, et il s'appliquait 
en outre « à toutes les œuvres chrétiennes » (... mit allen christlichen werken; 
und weles ich aneving tmd es ueben wolte,.. Livre des deux hommes, p. 217). 
Je n'insiste pas. Les exercices auxquels l'homme doit renoncer d'après 
l'Ami de Dieu sont des exercices « qu'il s'est imposés lui-même et auxquels 
il trouve une satisfaction particulière » {aMe diner selhes angenummene lûst- 
liche werke und wisefi, die eigin lûstliche sinnéliche wisen, die sinnelichen 
gedenke, die eigenwilligen uebungen, etc.) ; ce sont les flagellations poussées 
jusqu'au sang, le port du cîlice, les veilles et les jeûnes rigoureux, la con- 
templation sous forme sensible des souffi*ances du Christ, les spéculations 
sur le ciel et ses habitants, etc. (Les Amis de Dieu, p. 370; Livre des deux 
hommes, p. 222 et passim). Ces exercices, dit-il, sont bons et utiles en eux- 
mêmes (Livre des deux hommes, p. 239) ; mais ils ne constituent pas la 
forme supérieure de la vie mystique (das neheste, ibid,, p. 222) à cause du 
« plaisir propre » (eigenschaft) que l'homme y trouve dans sa « volonté 
particulière » (eigenwilîe). Le vrai chrétien doit donc y renoncer, anéantir 
toute volonté propre en lui, s'abstenir des joies et des souffrances qu'il se 
crée lui-même pour se laisser entièrement diriger et exercer par Dieu, prêt 
à recevoir de sa main, avec une égale soumission, la soufirance et la joie, 
la tentation et l'extase, la maladie et la santé \ Le renoncement à de pareils 
exercices n'empêche pas, cela va sans dire, l'accomplissement des devoirs 
ordinaires de la vie chrétienne et de ceux de la vie monacale; c'est ce que 
prouvent précisément les trois exemples cités par le P. Denifle comme 
preuves du contraire. C'est ce que prouvent aussi les instructions données 
par l'Ami de Dieu aux Johannites sur ces questions (Livre des cinq hommes, 
p. 133 88.): il leur défend expressément d'attendre les grâces du Saint- 
Esprit dans l'oisiveté béate du quiétisme absolu. Cette doctrine est la même 
que celle de Tauler (v. par exemple sermons 7 et 29, Leipzig, 1498, f* 17*^ à 
18^, 84*; comp. Eckhart, sermons 1 et 3, p. 4 à 7, 22 et 23). Le reproche 
d'inexpérience religieuse adressé à l'Ami de Dieu sur ce point n'est donc 
pas fondé. Il l'est tout aussi peu sur le point suivant : 

XI. L'Ami de Dieu apparaît dans sa biographie comme un véritable au- 
tomate. Dès qu'une année de sa conversion est révolue, « Dieu juge que le 

1. Itfôme doctrine chez Tauler (p. ox. sorm. 70, f> 217I*) : der disen wogk wol 
leruete UDd begryGTe, und anders kein ubung thet dan das er on underloss iiidersohe 
In sein niltvermugon, do wurde die gnade gotes warlich geboren. 



56 . l'ami de dieu 



temps est venu * de lui enlever son épreuve pour lai en donner une autre, 
comme s'il remontait une horloge. « L'auteur de cette fiction prouve par 
là qu'il ne possède pas la moindre expérience des choses qu'il raconte > 
(p. 478). — Le P. Denifle ajoute (p. 502) : « C'est sans doute Suso qui a 
amené l'auteur à l'idée de diviser aussi symétriquement (abtuztrkeln) la vie 
d'un homme. » U paraît donc que la vie de Suso est aussi «symétriquement 
divisée 9 (abgezirkeït) que celle de notre «automate». En effet, 10 ans 
d'extases sont exactement suivis chez lui de 10 ans d'angoisses : il a le 
sentiment d'être damné ; puis viennent 9 ans d'incrédulité : aucune prière 
ne lui sert ; Dieu ne l'entend pas et le laisse dans son état « jusqu'à ce qu'il 
juge que le temps soit venu » de l'en délivrer; ici donc l'horloger intervient 
encore à heure fixe (voir plus haut, p. 17). Pour le P. Denifle, cette régu- 
larité symétrique est de l'automatisme chez l'Ami de Dieu, pas chez Suso, 
bien entendu. Merswin qui divise sa propre conversion en quatre années 
(dont la 1^" et la 4" forment deux périodes complètes), n'a pas pu prendre 
modèle sur lui-même pour composer cette vie de l'Ami de Dieu, car ces 
choses-là, qui en douterait ? ne sont pas de l'expérience chez lui ; elles ne 
sont de l'expérience que chez Suso, sur qui il a dû dès lors prendre modèle. 
Passons. 

XII. « L'auteur de la fiction, continue le P. Denifle, couronne son bou- 
sillage (^Machwerk) en faisant toucher le but à l'Ami de Dieu dès la fin de 
sa conversion. Le voilà confirmé dans la vie spirituelle (bewêret)\ ses péchés 
lui sont pardonnes ; il sait dès l'âge de quarante ans qu'il n'aura plus à 
soufîrir de purgatoire, que les anges recevront son âme à sa mort. Quelqu'un 
a-t-il jamais été assuré du salut de cette manière ? Désormais il n'a plus qu'à 
vivre comme un chrétien ordinaire ; il n'a même plus besoin du conseil de 
Dieu (Ja er hedarf nicht einmal mehr des gottUchen Baies) ^ car il a lui-même 
une intelligence divinement éclairée. Sa seule souffrance est la vue des 
égarements de la chrétienté, souffrance qu'il supporte avec un calme vrai- 
ment olympien (recht mit olympischer Buke) et qui n'est au fond que le 
sentiment de la justice propre (das Gefuhl der Selbstgerechtigkeit), Ces choses- 
là encore se laissent dire, mais ne sont pas vécues; une pareille stagnation 
spirituelle est étrangère à la nature humaine. Bien des mystiques ont reçu 
la certitude du salut par révélation directe, mais jamais leur sécurité n'a 
été telle que l'Ami de Dieu la décrit ; il y a souvent encore des heures bien 
sombres dans leur vie ; chez une Agnès de Henckenheim la certitude se re- 
nouvelait par intervalles : mais tout ceci (c'est-à-dire les péchés ultérieure- 
ment commis et ce qui s'ensuit) est exclu chez l'Ami de Dieu > (cUl dits 
ist beim Gottesfreund ausgeschlossen), etc. (p. 502). 

Pousser le sentiment de la justice propre ou l'orgueil spirituel jusqu'à 
déclarer que l'on peut se passer du conseil de Dieu, au nom des lumières 



A-T-IL EXISTÉ? 



[ divines qtie l'on poasède soi-mSme, c'est tomber dans une erreur qui porte 

D histoire un nom connu, l'héréale da libre-esprit {die ungeordnele rer- 

ùnflige utohe friheit den geisfes, comme l'appelle Merawïn ; v. mon Histoire 

I du pantliiiame pofiolaire, p. 230), oa rbérésie des * faui hommes libres >, 

I rangés soua la bannière de Lucifer (die valseAen frigen mciMcAen) contre 

I lesquels est dirigé précisément le Liore des hanniirce {yaii pl^iah&^it, p, 21)'. 

L Ceci déjà permet de mesurer k quelle distance la jugement du P. Deiiifle 

I ae trouve de la réalité des cboses ; l'Ami de Dieu un frère du libre-esprit I 

n'est besoin que de lire le texte pour voir que ce dont l'Ami de Dieu n'a 

I plus besoin d'après la voix céleste, qu'il entend pour la seconde fois à la 

fin de sa conversion, ce n'est pas du tout le conseil de Dieu en général, 

mais les communications divines exeeptioimeUo», eumalurelles {dovon da» 

) mime bedarfi, dovon toH du dise sUesse rede und das grosse iruitder,.. 

e befiiidim. Livre des deux hommes, p. 220) dont il a joui jusqu'à 

[ présent et qu'on ne rencontre pas dans la vie des < chrétiens ordinaires >, 

comme il en sera un désormais. L' • illumination divine de l'intelligence t 

qu'il possède, eet la même que celle que Taulcr attribue également aux 

s de Dieu, colonnes de l'Eglise et du monde, sans en faire pour 

cela des libertins spirituels : c'est une ■ connaissance divine > (ein war 

gotliehe beleenninite, serm. 21, f 62*) qui illumine l'bomme et l'élève à Dieu; 

c'est une • lumière divine > que reçoivent seuls les pauvres en esprit qui 

ontrenoncéieuï-mCmes (serai. 15, f° 45"). • Dieu, dit-il, illumineses vrais 

amis; il Init en eui avec puissance, pureté et vérité (er leuchtet m sie...; 

l tr sol in dir leueliten und loirien, serm. 7 et 11, f 18' et 31*); ce sont des 

hommes eurnaturels et divins. ■ Cette illumination, selon lui, donne à 

l'homme I toute vérité > (aile laarlieil), < un discernement merveilleux, plus 

parfait qn'il n'est possible à l'homme d'en acquérir ici-bas d'une antre 

manière > (gûhone munnigliche uiidersc/icif, mer daaii nymant stat mng liaben 

w dtMer tteit... von a/len artifhelmi des glauben, serm. 15, £"48"), ou comme 

L le dit l'Ami de Dieu : t Le Saint-Esprit m'apprend en nue heure plus de 

' vérité que tous les docteurs n'en peuvent m'appreudre jusqu'à la fin du 

inonde », et en une autre circonstance : • Je connus alora l'Écriture aussi 

parfaitement qne si j'avais passé toute ma vie â l'école, et cependant je ne 

is jamais apprise; cela dura trente semaines i (Livre du tnMre, p. 13; 

212)*. L'illnmination divine porte donc che^nos 



lÂere de» deux lioa 

1. ITiToir pt m besoin do tn grAco illvïne ni du secours du Salul-Eaprit asl una 
btrMa que Huysliruelc repructia elplicîlamuDt nui Frères du lïbre-espril. Voir mon 
HUl. (U panlkéUine popuiairi', p. us. Cunip. Tsular, serm. 7U, r* ll!l>. 
I. Comp. encore Tauler. serm. si, 1° m* : Der meatehe findet 'lier inné fn ym 
lier tiiua v>aren lebtadigtn gtauben, der yn do lauler und bau vitiiifl dot got ÏH, 
n ym aiia fflcMitr kunden gttagaa oder gevreisen. Marswin, do sou cûlâ, recoult, 
ii« sou aulobi^^raphle (p. tt), avoir reçu dnoa sa foi, à la snile d'un raTitsemani, 
les lumîaiHS bI complélcs qoa jamais depuis lors il na fui plus lounnanld par l'in- 
P erédulîlil •. C'esi toujours des deui paris la mâma doclrina. 



58 l'ami de dieu 



deaz autears sar les vérités de la foi chrétienne ; elle donne à l'homme la 
stabilité intérieure en chassant le dente. « Les hommes divins, continue 
Tauler, jouissent d'un entendement éclairé (etn erleucht bescheidenheit, 
serm. 46, f^ 144^ ; Texpression est la même que chez TAmi de Dieu) ; mûris 
par les tentations, ils possèdent le don de discerner les esprits : rien qu'à 
regarder leur prochain, ils distîngent son état intérieur, reconnaissent s'il 
appartient à Dieu ou non et entrevoient ce qui l'empêche d'avancer (serm. 
48, f* 152*); la rapide vision de la lumière étemelle a rendu leur âme si 
lumineuse qu'ils seraient capables d'instruire tous les hommes si besoin en 
était (serm. 81, f^ 251'); ils sont doués d'une connaissance parfaite de ce 
qu'ils doivent faire et laisser (serm. 84, f*259** ; 56, £* 172*); pour obtenir 
la paix et la joie dans le Saint-Esprit, ils n'ont besoin d'aucun exercice 
particulier : il leur suffit d'observer avec zèle les commandements de Dieu 
et les articles de la foi chrétienne, de vivre dans l'humilité et de se sou- 
mettre en tout ce qui leur arrive à la très chère volonté de Dieu » (serm. 
52, f 159**). Merswin n'a pas enseigné autre chose ; le lecteur a déjà ren- 
contré toutes ces propositions chez lui. — Cette illumination ne supplée 
pas, cela va sans dire, aux connaissances qu'on acquiert à l'école, comme 
il semble que nos mystiques se l'imaginent parfois; aussi Eckhart ap- 
pelle-t-il les savants qui la reçoivent, des hommes éclairés à la fois par 
Dieu et par l'Ecriture (gelêrfe und erliuhtete liute, die von got und von der 
schrift erltuhtet sind, serm. 3, p. 23, 30). L'Ami de Dieu fait également 
cette distinction, Livre du maîfre, p. 25 et 26 : Sider ir das lieht des hei- 
ligen geiêtes, und darzuo die heilige schrift hàbende sint. 

Ensuite, la possibilité pour l'homme de parvenir dans le cours de sa vie 
à un état de grâce permanent est parfaitement conforme à l'enseignement 
de Tauler. < L'homme céleste et divin, dit celui-ci, est placé par Dieu dès 
cette vie dans la vie étemelle ; il a déjà un pied posé dans le ciel : il y 
entrera plus tard immédiatement, sans passer par le purgatoire. Il demeure 
attaché à son origine ; Dieu ne peut pas plus l'abandonner qu'il ne peut 
s'abandonner lui-même ; dès à présent la vie céleste a commencé en lui et 
durera éternellement ^ (serm. 30, f* 87*^). Ai-je besoin d'ajouter que le fait 
de recevoir la promesse de ce salut ne dénote pas plus d'orgueil chez l'Ami 
de Dieu que n'en dénote chez une Elisabeth de Schœnau l'assurance qu'elle 
reçoit, bien des années avant sa mort, d'atteindre le sommet de la montagne 
divine et de ressusciter un jour avec Christ, ou chez une Mathilde de Mag- 
debourg la certitude d'une fin heureuse qui lui est donnée douze ans avant 
sa mort (voir plus haut, p. 1 1 , 12 et 16)? Cette promesse empêche-t-elle l'Ami 
de Dieu de s'avouer coupable dans la suite d'un péché mortel {cilso was dit 
totstinde in dem bœsen willen an mir vollebrokt, Traité de r échelle spirituelle 
encore inédit) et de se considérer jusqu'à la fin comme un c pauvre pé- 



A-T-IL EXISTÉ? 



ctieur * , comme une • pauvre et indig'ae créature * (Livre des cinq hommet, 
p. 133)? Voilà son prëteiidu < calme olympien • singulièrement troublé et 
Bon * sentiment da la justice propre • gravement compromis, La • vie sûre » 
, (dat sic/ier leben; Ejiître à la c/irétieii/é , p. 196) ciu'il mène et qn'il atljuro 
baon prochain d'acquérir, o'tst nutre que • la paii «t la joie dana le Saiut- 
r Esprit, la félicité immuable que Dieu donne >, par opposilioii auï biens de 
nonde; le chrétien ne s'y maintient que par un reuourâ incessant a. la 
f grâce divine. Je rappelle ici les prières qu'il n'a cessé d'enseigner à son pro- 
r ehain pendant toute sa vie active, jiiaqu'en 13S0. Il lui apprenait à dire le 



t matin : < Seigneur, 
telle œuvre péchere 



t selon ta c 
■ Seigiieui 



l'abstenir aujourd'hui de 
L cette journée encore k faire tontes mes 
ère volonté, que ma nature le veuille 
1 grand pécheur, une panvre et 



l^anvres & ta gloi 

.ou. > £t le se 

I indigne créature; sois miséricordieux envers moi et patdonue-moi aajour- 

rd'hni tous mes péchés, car je m'en repens, et je yeux sincèrement et avec 

I ton aide ne plus les commettre » (Die tove/e, Schrnidt, Kicolaui v. Batel, 

p. 202). Cea prières donnent au lecteur, s'il en e»t besoin encore, la vivante 

impression de ta piété et de l'humilité de notre auteur. J'assure enfin au 

P. Denifle que l'Ami de Dien est tont autant que Ini l'ennemi de la » sta- 

I gnation » spirituelle. Toute I» première partie de son Traité de l'etaah'er 

F tpiritite! est consacrée à cette question ; même ceux qui sont parvenus au 

r degré snpérieur de 1' (escalier», dit l'Ami de Dieu, pcuveut avancer 

encore sous la conduite du Saint-Esprit : ponreui • s'arrêterseraitreculer • 

{tiille flon û( hûjider eich gon) ' . 

XIII. La règle de piété ou les sept degrés de la vie spirituelle que l'auteur 
\ toblit aui pages 247 h, 251 de son lAvre de» deux hommes, sont entière- 
Inent manques {oollig miteglickl); c'est une œuvre de fantaisie pure, sans 
rkncune base expérimentale (p. 500). 

Avant d'eiaminei les critiques qui motivent ce jugement, il importe 
d'étudier ces sept degrés en les mettant en regard du développement inté- 
rieur de l'Ami de Dieu et de celui de Merswiu, seule manière d'apprécier 
Jenr valeur au point de vue de i' expérience mystique. Voici ces sept degrés : 
1, L'homme donne congé • au monde trompeur et à sa nature >. Mais il 
est encore comme un roseau agité par le veut des tentations. Il se demande 
•'il ne doit pas redescendre; l'hésitatioe, le décourageineut, le trouble sur- 
I Tiennent bien facilement chez lui; c'eet sa nature, aiguillonnée par le 
1 diable, qui le sollicite à retomber dans ses anciennes habitudes. Il reste sur 
a premier degré, comme sur les suivants, une ou deox années, aussi long- 
ttunpi qn'il plait à Dien. 11 persiste dans ses résolutions, 8. Sou sncc^ le 



I. l'Bl 



e KiUii Itar 



nrd citée é»nli 



60 l'ami de dieu 



remplit de joie et de courage. Les tentations sont plus fortes que naguère, 
mais Dieu le réconforte en présentant à son imagination le tableau de ses 
propres souffrances : il persévère encore. 3. Nouvelle joie et nouveau cou- 
rage ; il devient entreprenant, s'impose des prières et des macérations. Les 
tentations aussi sont de plus en plus fortes ; Dieu, pour le soutenir dans la 
lutte, lui fait prendre grand plaisir à ses pratiques ascétiques. 4. Sa joie 
et son courage ont encore grandi ; il renouvelle à Dieu avec une intrépi- 
dité complète (grosse verwegenheit) rengagement de renoncer à toutes les 
créatures. Cette intrépidité lui vient des trésors de félicité que Dieu lui a 
fait trouver dans ses prières et ses exercices, comme dans la contemplation 
des souffrances de Christ, ô. Toute jouissance intérieure disparaît; tous 
ses péchés se dressent devant lui ; il se sent destiné à brûler éternellement 
en enfer. Les ténèbres envahissent sa vie ; aucune œuvre ne le réconforte 
plus. Dieu lui apprend la pauvreté spirituelle : heureux ceux qui 7 persé- 
vèrent, qui demeurent fermes dans leur fidélité à Dieu et dans la tranquille 
attente de ses dispensations ! 6. Toute souffrance, toute angoisse disparaît; 
une joie profonde Tenvahit : souvent il a des visions. S*il persévère encore 
dans rhumilité, il parvient au dernier degré. 7. Le Saint-Esprit devient 
son guide ; toutes ses pratiques antérieures sont abandonnées ; il vit comme 
un chrétien ordinaire, inconnu au commun des hommes, prêt à tout ac- 
cepter de la main de Dieu et glorifiant son céleste ami par tous les actes 
de sa vie. 

Jetons un regard rapide sur la conversion de TAmi de Dieu, telle qu'elle 
est racontée dans ce même Livre des deux hommes, p. 206 ss. 1^ année : 
Il donne congé au monde trompeur et à toutes les créatures. En vain sa 
nature résiste et se refuse à quitter ses anciennes habitudes : il la domptera 
de haute lutte, car c'est un homme d'une intrépidité consommée (ein ver- 
wegen Icuene man) < comme on en trouve peu en «e monde >. Prières et 
flagellations, apparition du Christ souffrant et radieuses visions alternent 
dans sa vie intérieure. Mais il lui faut encore apprendre la vraie humilité 
(ou la pauvreté spirituelle). 2', 3*, 4® et 5* années : Tous ses péchés se 
dressent devant lui; il se sent destiné à brûler éternellement en enfer; 
l'angoisse de la possession démoniaque, la tentation d'incrédulité, les ob-' 
sessions de tout genre le torturent successivement; aucune œuvre qu'il 
entreprend ne le réconforte. Enfin, à la fin de la 5® année, toute souffrance 
lui est enlevée et il apprend en extase qu'il lui faut laisser à l'avenir ses 
pratiques ascétiques pour vivre comme un chrétien ordinaire. — La con- 
version de Merswin présente les mêmes phénomènes intérieurs, sensiblement 
disposés dans le même ordre. 1'^ année : Il donne congé au monde trom- 
peur, mais sa nature pécheresse résiste. Tous ses péchés lui sont présentés 
par le diable, les tentations l'assaillent, le trouble s'empare de lui; mais il 



A-T-IL EXISTE ! 



mpte sa nature par des mncëratioDS, aonteua qu'il est pur des visions 
ïs et par la méditatiou dea souffrances du Christ. Sans cesse il aban- 
a. volonté propre, 2° ot 3° aunôea : Toute joio a disparu, les tenta- 
impureté et d'incrédulité l'accableutj il se seut destiné à brûler 
éternellement en enfer et ne trouve aucune consolation ni ici-lias ni auprès 
de Dieu. 4' année : Toute BouSi'aiics a disparu ; il vit dans la j'oie et la 
paix du Saint-Esprit; il apprend en extase qu'il lui faut laisser à l'avenir 
ses exercices pour vivre comme un chrétien ordinaire ; sa vie intérieure 
restera inconnue aux hommes ; il acceptera tout de la main de Dieu avec 
humilité et soumission. 
H La comparaison de ces trois textes prouve que les éléments dont se com- 
^^bose la règle de piété, sont directement empruntés à l'expérience religieuse 
^^Be notre auteur, quel qu'il soit. Je montrerai plus loin que les objections 
^^BOnlevées par le V. Deuifle contre l'historicité de l'autobiographie de Mers- 
^^Mdn sont inacceptables. Le 5° degré de la règle (sur lequel on peut 
^BttBter des années, < aussi longtemps qu'il plait à Dieu •) correspond aux 
^^ quatre dernières anuées de la conversion de l'Ami do Dieu, à la 2' et à la 
3' de celle do Mersxvin. La description des deux derniers degrés concorde 
entièrement avec la iîu dos deux récits. Quunt aux 4 premiers degrés, ils 
ne représentent au fond qu'une seule période du développement mystique, 
celle pendant laquelle l'homme accompUt, avec une énergie et une joie crois> 
santés, sa rupture avec le moude et sa victoire sur les résistances de sa 
nature propre. Ils corrcspoudeut ainsi à la première année chez l'Ami de 
Dieu et chez Merswin. L'homme • d'une Intrépidité rare eu ce monde, qui 
s'abandonne absolument à Dieu dès le commencement et en qui Dieu peut 
■voir bonne confiance • , suit, en effet, un chemin particulier; a. sa sortie 
du filet de Lucifer il peut, aveu l'aide de Dieu, franchir plusieurs degrés 
d'un seul élan {Livre dea neuf roehei, p. 85 ; comp. Livre des deux hammee, 
^^p. 248). Chez • la plupart des chrétiens qui se convertissent •, cette pre- 
^w|iîière période dure plus longtemps (dix-sept ans chez le second personnage 
^^Bn Livre de* deux hommes) et exige une éducation progressive de la volonté, 
^■to que l'Ami de Dieu exprime par sa division en 4 degrés. Ce sont ces 
ebrëtiens qu'il a en vue quand il établit sa règle {ich wil dir sagen von 
iSitn ttaffelu die das meiste leil der menschen ujyst die tich ato ffoUe kerende 
tint). Il sait fort bien qu'elle ne s'applique pas à tous les hommes, mais à 

K partie des hommes seulement {eiit teil menschea, nût tille menichen), et 
Dion fait suivre à ses amis des chemins bien différents {eint «un, doê 
er so. Livre dea deux hom/aei, p. 251 ; coup, lettre II, p. 310 et la fin 
dn Traité de l'iihclle epiriluelle, encore inédit). Au point de vue de l'expé- 
rience personnelle, l'auteur du Livre des deux hommee, bien que simple 
Wqne, se montre ainsi bien supérieur à celui du traité Von dm drinfragen 



62 l'ami de dieu 



publié parle P. Denifle (voir plus haut, p. 45), qui se révèle dans son 
œuvre comme un théologien de profession de l'école d^Eckhart, et qui 
déclare qu'il n'existe pour tous les hommes qu'un seul chemin vers Dieu, 
celui qu'il leur trace dans les six degrés de sa règle (p. 141 : In diêen dryen 
fragen so sint sechs graete, die allen verstœ^ntltchen orecUuren tuohœretU, die 
wellent die hœchsten selikeit erkriegen). 

Ces explications données, les critiques du P. Denifle contre la valeur de 
la règle de piété de l'Ami de Dieu tombent presque toutes d'elles-mêmes : 
1. L'Ami de Dieu se trompe quand il s'imagine que la plupart des hommes 
suivent le chemin qu'il indique ; les chemins sont ici-bas bien différents, 
< comme il le dit lui-même à la fin >. — Pure querelle de mots. Si l'Ami 
de Dieu « dit lui-même » que les chemins sont différents, s'il a parfaitement 
conscience de ne parler, suivant sa propre expression, que pour une 
« partie » des hommes, que lui reproche-t-on? Sa doctrine est exacte, ce 
qui seul importe. 2. Les quatre premiers degrés ne sont pas des degrés 
vraiment distincts ; les éléments qui les composent, prières, tentations, con- 
templation des souffrances de Christ, exercices ascétiques, se rencontrent 
d'ordinaire ensemble. — La remarque est juste; seulement, si le P. Denifle 
avait comparé la règle de piété aux récits de la conversion de l'Ami de 
Dieu et de Merswin, il en eût trouvé l'explication dans le fait que les quatre 
degrés ne constituent ensemble qu'une période du développement mystique ; 
l'expérience même de l'Ami de Dieu et de Merswin lui eût éclaîrci ce que 
la règle de piété, systématisation particulière des données de cette expé- 
rience, lui présentait de suspect. 3. Il est rare d'être à la même époque 
tourmenté de tentations et gratifié de grandes joies surnaturelles ou d'ap- 
paritions du Christ souffrant. — C'est là une expérience que Merswin et 
Suso ont faites (v. plus haut, p. 17, 24 et 61); je n'ai pas de théorie à for- 
muler sur ce point. 4. « Le commencement de la conversion n'est pas toufours 
(nicht immer) accompagné d'incertitudes et de troubles intérieurs ; la priva- 
tion des grâces divines n'est pas toujours {nicht immer) le cinquième degré. 
— C'est ce que l'Ami de Dieu sait tout aussi bien que le P. Denifle puis- 
qu'il met bien facilement (gar geme) et non pas toujours (immer) dans son 
texte, que le P. Denifle a mal lu, et qu'il prend la peine d'avertir expressé- 
ment le lecteur que sa division en sept degrés n'est pas totyours applicable, 
à tous les hommes. Dans sa propre conversion comme dans celle de Mers- 
win, cette privation des dons de Dieu forme, en effet, le second degré, ce 
dont le P. Denifle se serait aperçu s'il avait fait la comparaison indiquée. 
5. Il est plus que douteux qu'un homme qui a reçu toutes les grâces sur- 
naturelles du 6* degré, puisse mener sur le 7*^ une vie à tel point simple 
que le privilège dont il a été honoré demeure inconnu au commun des 
hommes. < Les grâces divines ne vont-elles pas toujours en grandissant. 



A-T-IL EXISTÉ'^ 



63 



le le(ir manifeBlation extérieure (i!ir Auglrue/i) dans la vie de 

:?• — Je réponds que ces grâces divines, de nature purement 

ituelle, n'éclatent pas iiéccsaHiTemeut au dehors chez qui veut les garder 

erites, ce qui est le déair de tous les vrais amia de Dieu. Merswin n'est- 

il pas resté un mjatère pour son entourage jaaqu'fi sa mort? Vokid'aillearB 

comment Tanler s'exprime sur le compte des ainlfl de Dieu (aerm. 11, 

f'32''): I Sauhez. enf.ints, que ces hominee nobles et parfaita ressemblent 

au boia de la vigue qui extérieurement cat noir, dur, sec et méprisable ; à 

quinu le connaît pas il paraît suua valeur, tout au plus bonft être jeté un feu. 

Mais il l'intérieur de ce bois seu sont cachées les veinea vivantes oii circule 

la noble sève, pleine da force et de douceur. Abimés continuellement en 

Uieu, ces hommes n'ont pas plus d'apparence que le bois de la vigne, liesoat 

humbles, renfermes eu eux-mèmea (jndeiDendiff), extérieurement petits et 

aans éclat ; on ne trouve chez eux ni grandes paroles, ni grandes œuvres, 

ni pratiques spiritaelles particulières : la part qu'ils ont reçue est d'être les 

moins considérés d'entre les hommes. > 

_ Il ressort de ce qui précède qu'il est inexact d'appeler \a règle de piété 

^■éel'Ami de Dieu du < mysticisme mal compris >, comme le fait le 1'. Dc- 

^BÔfle. N'eat-on pas plutôt en droit de se demander dès à présent ai ce ne 

^■niait pas le P. Denifie lui-même qui comprend mal, et avec une persis- 

^Buco désespérante, la tendance religieuse de l'Ami de DicuV 

^ft XIV. L'Ami de Dieu est tombé daus le ijemipélagianiame. Le coumeu- 

H oonent de la conversion procède chez lui presque toujours de l'activité et 

des penséea propres de l'homrae. Voir Schmidt, Kieolauê v. Base!, p. 85, 

92, 154, 172, 19i, 206, 221, 26:i, 272 et la page 25 du Livre du mattre. 

Cea passages sont trop nombreux pour être de aimplea inexactitudes de 

Kdi4daction; ils révèlent les principes mêmes de l'auteur (p. 501). 

^^k Les doctrines sur la prédestination et sur le rapport de la liberté et do 

HIb grâce que l'Ami de Dieu expose p. 172 et 363 sont en effet celles du 

«emipélagianisme. Rappelons que ces question», incomplètement résolue» 

dans l'JigliBe au vi* siècle, sont restées ouvertes pendant tout la mojen 

âge ; ellea ont fait l'objet des plus vives controverses entre thomistes et 

scoliftes: un des prédicateurs populuircs les plus estimés du xiii" siècle, 

Bcrtfaold de Ratisbonne, a. mémo pu énoncer daus ses sermouH des proposi* 

lions singulière ment voisines du péingianisme pur (v. les citations ches 

C. Schmidt, Berlhold von BegcnthuTg, in Theol. Studten m. Krltiken, 1864, 

p. 30 sa.). Professer le aemipélagîanismc ne constitue donc paa nu biftme 

pour l'Ajni de Dieu, si l'on se place au point de vue de la situation théolo- 

giquc de son temps ; je n'ai pas à examiner la valeur de cette doctrine, ni à 

qui il l'a empruntée, tiur la question, qui seule importe ici, du commencement 

da 1» conversion, je constate, à l'encontre du P. Denifle, que nulle part, dans 



64 l'ami de dieu 



les passages ou il raconte ses expériences personnelles, et qui ont ici une 
valeor décisive, TAmi de Dieu n'attribue explicitement ce début à sa propre 
activité morale ou intellectuelle, comme il n*eût pas manqué de le faire 
si une pareille manière de voir avait été vraiment ches lui un « principe » 
arrêté. Si j*écart^ le passage de la page 272 comme étranger au sujet (il 
y est question de gens qui se convertissent sous la seule influence de leur 
imagination, mit ires selbes tinntliche vemunft, sans posséder le renonce- 
ment, et qui deviennent pour ce motif la proie de Lucifer), ainsi que les 
passages des pages 85 et 221 comme trop vagues pour qu'on en puisse 
tirer une doctrine quelconque. (P. 85 : Tamour divin commence dans celui- 
là seul qui regrette ses péchés et possède une entière volonté de n*en plus 
commettre. P. 221 : le second personnage du Livre des deux liomme» se 
livre le matin à des pensées sur le néant des choses terrestres ; il se lève, 
s*agenouille, promet à Dieu de renoncer au monde le jour même et com- 
mence ses flagellations), je ne connais que le passage de la page 92 qui 
puisse être interprété dans le sens indiqué par le P. Denifle, et encore la 
teneur en est-elle bien générale. L'Ami de Dieu y donne au chevalier, son 
ami d'enfance, les conseils suivants : « Commencez une vie nouvelle, une 
vie pieuse, simple et modeste avec votre femme et vos enfants ; soyez 
charitable, sobre, consciencieux, etc. Sitôt que vous aurez entrepris ces 
choses, sitôt que vos péchés vous peineront {zuo stunde so ûch uwere sûnden 
wûrderUrûwende ; l'origine do ce repentir n^est même pas indiquée) et que vous 
serez résolu de n'en plus commettre. Dieu viendra à votre secours, vous 
aidera à bannir tout amour terrestre et allumera en vous l'amour divin * . 
Dans les quatre passages qui restent (p. 194, 207, 153 et Livre du maître, 
p. 25) et dont les deux premiers se rapportent à la conversion même de 
l'Ami de Dieu, le repentir, premier moment de la conversion, apparaît 
toujours comme faisant irruption dans la vie de l'homme, comme surgissant 
d'une manière inattendue et spontanée des profondeurs intimes de son être, 
au milieu de ses pensées sur la fausseté du monde (und do ich in den ge- 
dencken was, do viel mir gar ein grosser rûwe in ou do kam mir ein rûwe 
und ein leitsin umbe aile mine sûndé). Impossible de déduire de ces textes 
que ce soient les propres pensées de l'homme qui provoquent le repentir en 
lui. La même expression (do wa^ ein starcker rûwe in mich gefaUen) se 
rencontre à la fin du Traité de l'escalier spirituel, sans que l'Ami de Dieu 
fasse mention d'aucun acte ni d'aucune pensée de sa part qui aurait pré- 
cédé son repentir. Outre ce dernier texte, j'en ajouterai trois autres à ceux 
que le P. Denifle a cités. Dans le Livre du maître, p. 12, l'Ami de Dieu 
attribue sa conversion à la lecture de la vie des saints ; dans le Livre des deux 
jeunes gens de quinze ans, p. 82, à l'ordre d'une voix céleste « dont la dou- 
ceur lui fait oublier et sa fiancée et le monde entier » , c'est-à-dire, dans 



A-Ï-IL EXISTE!" 



les deux cae, à une îuâneoce Bupérîeure : il ne sait rien d'une initiative 
qu'il aurait prise pour accomplir sa conversion. Je rapproche de ce dernier 
passage le récit du second personnage du Truite de FeieaUer spirituel. 
Après nue apparition de la Vierge il se sent pâiiétré d'une félicité si grande 
que tout amour du monde disparaît en lui ; ce qui l'émerveille, c'est qu'une 
si haute grâce lui soit écbue sans auuun mérite de sa part (alêe gar nnver- 
dienel). Pour lui aussi la vie nouvelle est un don céleste, purement gratuit. 
Si donc il est exact de dire que par sa pensée théologîque notre auteur 
appartient au semipélagiauiame, il importe d'ajouter que son expérience 
religieuse le place à l'extrême droite de cette tendance, sur les contins de 
l'augustinisme modéré. Parvenu au terme de sa conversion et embrassant 
du regard tout sou développement antérieur, il s'écrie : • Je sais et je re* 
connais, mon bïen-aimé, que je n'ai rien qui ne vienne de toï; tout ce que 
j'ai est à toi, rien n'est à moï. • Et plus loin ; ■ Tout ce que J'ai, tout ce 
que je suis et serai jamais vient du toi et non de moi ; ce qui vient de moi, 
c'est la maladie et le péché : fais de ce qui t'appartient ce que tu veni, 
ici-bas et dans l'éternité » {Livre des neufroclief, p. 123 et 131 : lek weù 
doch wnl ttnd bekfnne dock wol dae ieh nil ûnliabbe demie von dir, und niif 
min itl, et itl allea din... Ach herceliep mine, allée dae iVA habbe und allet 
dcu mA hin utid allée da» ieh werden mag, dae iet din und itt nûme min; daa 
minne dae ùt rrane wid fol gehreeten : do/an soit du tiud mahl dti d&n mit 
dem dirmen in cit und in eeinkeit mai da wilt). L'état de conscience que ces 
I deux exclamations révcleut me paraît inconciliable avec les • principes > 
l'^e le P. DeniQe attribue à notre laïque; celui-ci ne pouvait a'ciprimer en 
s termes, s'il s'était reconnu lui-même pour l'auteur de sa vîe nouvelle. 
XV, Le jugement de l'Ami de Dieu sur les tentations impures et cer- 
B particularités de son langage sont répréhensibles an point de vue 
)Boral (p. 486, 501 ; Taulers Bekehrung hrilisek uiilcrsucht, Strasb., 1879, 
b. 121), Examinons ces deux points. 

1. L'Ami de Dieu considère les tentations impures en elles-mêmes comme 

uses, comme des saggestions de la nature pécheresse et du diable aux- 

~ quelles l'homme doit résister, sinon il pèche. Au poiut de vue do l'éducation 

de l'homme par Dieu, elles lui apparaissent comme des épreuves que Dieu 

envoie au chrétiou par l'entreniise do sa nature et du diable pour l'uiercur 



|>k vaincre c 



ideu: 



et à souffrir à 1'. 



e il les appelle des grâces que Dieu accorde 
ifior et les avancer intérieurement, grâces dont o 
t de l'arrivée desquelles un doit se réjouir (vi 
■e des cinn koiiimes, p, 103, 115 et 11 



Clirîst. A co point 
ses amis pour les pu- 
doit regretter l'absence 
r par exemple lettre 2, 
, 119, 122, 128, 137 et 



I. Cette doctrine, que je n'aï pas à juger, n'est pas particulière à notre 
^nteur; je U retrouve chez Tauler (serin. 13, f SO' : E$ elel tjar mfutehe 



66 l'ami de dieu 



hekortmg auffyn dem menschen, yn luUur und amch im dem geiste. Ach hte 
ghein soldt man êich demutiglichen eingeen ma danekberkeit und êoU der 
mensch dos leiden /rolichen beiten, wann dan tzu mal ist der mensch stcher 
dos der ewig got mit im ist mil seinen gnaden) et chez Éliaabeth de Schœnau 
(Both, p. 107 : Indicavit autem mihi angehu e$êe hominem ... êuêtinentem 
ab adversario impugnationem casiitaiiê et rUmiiê ob hoc animam suam moles- 
tiis affligentem. Et ait : .., Hevocet in memoriam quod scriptum est de eleciis 
domini : tanquam in fomaee probavit eos, Gaudium êU ei, non tamen sine 
tristitia, Gaudium pro eo quod taie aiiquid dominus ei imponere dignalus 
est... Non autem insistât rogare dominum ut ab hoc stimula liberetur, sed hoc 
oret ut misereatur ei dominus) *. Catherine de Sienne déclare également aux 
diables qui Fassaillent de leurs suggestions immondes : c Ce n*est pas pour 
moi une peine, mais une joie de supporter ces tortures au nom du Sauveur, 
aussi longtemps qu'il plaira à Dieu de me les infliger » (Hase, p. 13). Toute 
critique du caractère moral de l'Ami de Dieu est donc ici hors de saison. 

2. Le P. Denifle lui fait encore un crime de mentionner dans ses récits 
la beauté des femmes dont il parle. Voici, Henri Suso fait de même. Il 
relève à trois reprises la beauté d'une pécheresse qu'il convertit, et il parle 
de son « bel et gracieux corps > dont assurément il n'aurait dû même pas 
s'apercevoir (H, Suso's Lehen u, Schriften, Batisb., 1829, p. 164 à 167). 
Je crois avec le P. Denifle qu'il tient ce langage dans la simplicité de sou 
âme : de quel droit dès lors juger différemment 1' c Ami de Dieu * » ? 

1. Si le P. Deoifle appelle la fin du Livre des cinq hommes un véritable hymne en 
l'honneur des tentations impures (p. 501), qu'il veuille bien nous dire ce qu'il pense 
du développement suivant de Tauler : x Si les méchants vendeurs (les tentations inté- 
rieures et extérieures) rentrent dans ton temple, chasse -les aussitôt; mais s'ils y 
demeurent quelque temps contre ta volonté, sache que cela ne t'est pas nuisible ; leur 
présence ne peut que te purifier et te préparer à recevoir le Seigneur et sa grâce. Plus 
ces tentations sont impures, malignes, inexprimables, plus l'homme est purifié par elles 
{so die selben bekorungen ye unreiner und ye boeser und ye unaussprechlicher sein, so der 
mensch hUdurch ye mer gereiniget wird). Si donc de mauvaises pensées vous assaillent, 
ayez bon courage et réjouissez- vous {hab gulen muth und sei frôlich) ; quelque malignes 
qu'elles soient, ne vous en inquiétez nullement (so keret euch zumal nichtes nit an). 
Endurez joyeusement... et avec résignation (gelassentlich... leide dich gutlich) toute 
cette souillure, par amour de la libre volonté de Dieu ; ne vous souulage2 vous-mêmes 
dans cette souffrance ni par des paroles ni par des actes (dar inné biss dir selber unbe- 
holfen; der mensch sol in disem leiden sich nicht behelfen weder mit worten noch mit 
werken, dann allein mil got) ; laissez Dieu seul vous consoler et vous délivrer quand 
il trouvera qu'il en est temps », et ainsi de suite, pendant trois colonnes de texte (serm. 
67, f<> 210^ à 21 ib). — J'ajoute que si le P. Denifle trouve que « supporter passivement (?) 
des tentations sans chercher à y porter remède, comme le fait l'Ami de Dieu pendant 
les quatre dernières années de sa conversion, est une chose qui se laisse dire, mais 
qui ne répond à aucune expérience » (p. 479 ; voir plus haut, p. 54), c'est affaire 
entre Tauler et lui, d'après ce qui précède. La vie de l'Ami de Dieu pendant ces quatre 
années n'est que la mise en pratique des enseignements qu'on vient de lire. 

2. Das kindesreine Gemûth kann sich keinen Begriff von der Grosse des Verderbens 
machen..., dit J. Gôrres du caractère personnel de l'auteur du Livre des neuf roches 
inlrod. à Tédition de Suso publiée par Diepenbrock, p. xliij). 



A-r-lL EXISTÉ? 



JtVl. L'Ami de Ken est au ignorant ; lea choses les pins aimplea lui 
échappent (p. 502 et 503): 

1. Il ignore qne l'Egliae n'admet pas dea la première année nn juif con- 
verti an sacerdoce (p. 486), et qae l'on ne peut pas sans péché mortel 
ïrrémiasible commuiiier avaut sa mort d'un cœnr impénitisut (p. 503). — 
Ces deux points sont accordéE. Un simple laïiine comme l'Ami de Dieo 
pouvait ne pas connaître ceg points, n'uvant jamais étudié la théologie. 

, n ignore, ce que savait même un Nicolas de Laufen, qu'on no pent 
I pas entrer dans nu ordre en posant des conditions à ses Biipériears. Il en- 
I gage Nicolas du Lanfen à prendre ses précautions avant de devenir Johan- 
nite, et quand celui-ci lui répond qu'i) ne peut se résoudre k une telle 
incorrection, ilee tire d'affaire ■ parmi pur subterfuge pour cacher fa décon- 
• (efne /eere Âusrede um seine lilotie zu rfecteii) ; il prétcud que Ni- 
10 de Laufen ne l'a pas compris, qu'il a simplement voulu dire qu'un 
in, obtiendrait pour luï du commandeur, sans son intervention, 
e qu'il ne serait jamais ni chargé d'à ne une fonction dans l'ordre, 
^i envoyé dans une autre commaoderic,perspecti\'eB qui l'efiray ai eut grande- 
ment. — ■ Voua me conseillez, lui écrit Nicolas de Laufen (lettre 3, p. 287), 
de ne pas devenir Johannite à moins qu'on ne ne garantisse préalablement 
ces points : sachez que je ne pourrais agir de la sorte eu bonne conscience. 
Car, lorB même qu'on obtiendrait d'eux (des Johaunites)jiour moi beaucoup 
de privilèges de ce genre (teee/ieAc ce ans man mir... en<T»rie), j'aurais à 
craindre encore de n'eu pas pouvoir jouir à la longue. » Qu'est-ce que 
I l'Ami de Dieu lui avait donc proposé, d'après cette lettre? Qu'une tierce 
I personne (on) obtiendrait pour Ijii lea garanties en question. Nicolas de 
Laufen, comprenant mal les paroles de l'Ami tin Dieu, s'est imaginé qu'il 
devait les demander lui-rnSme. L'Ami de Dieu, dans sa lettre suivante 
(lettre 4, p. 293), ne fait donc que maintenir sa vraie pensée; en rectifiant 
l'erreur de Nicolas de Laufen il n'a pas recours à un < pur subterfuge > , 
I comme le prétend le P. Denifle, qui encore une fois a trop rapidement lo 
MU texte et s'est trop pressé de conclure à l'improbité de l'Ami de Dieu. 

XVII. Enfin, l'Ami de Dieu ae montre, d'après le P. Denîfle (p. 503), 
« au plus haut point excessif et sévère > {/iSc/mt ûbertjramit uiid Hreug) dans 
lea trois paasages suivants du Livre dea deux hommes (p. 244, 2G2, 265): 

I. L'Ami de Dieu padse en revue les différentes catégories de chrétiens, 
depuis les hommes mondains qui ne songent jamais à glorifier les sonffrancua 
de Christ, jusqu'aux amis de Dieu accomplis, qui • romercient Christ de ses 
■onffrauces aussi parfaitement qu'il est possible à une créature {a!tt verre e» 
I muegetichen an der ereatwen Ul), jirÈtB qu'ils sont à livrer joyeustiment leur 
âme aux tortures du purgatoire jusqu'au jugement dernier, à la gloire d« cen 
Kuffranceg et pour lo salut de leurs frères > . — Je ne trouve rien d'cicu»»if 



08 RULMAN MERSWIN 



à préaeuter aax chrétieud, comme la forme suprême de Tamour de Christ k 
laquelle une créature puisse parvenir ici-bas, Théroïàme de la charité chré- 
tienne dont Paul donne Texemple. Le passage de TAmi de Dieu n'est en 
efiet qu'un développement mystique de Bom. 9, 3, ou d'£xode 32, 32 ; pour 
la forme comme pour le fond, il rappelle le langage de Tauler (serm. 42, 
f* 128'' : So êal unser lieber herre êprechen : vil lieber minmgitcher meruch, 
ich danck und lobe mich von dir daa du mir meines leidehs hast gedanckt, . . ; 
serm. 53, f IGS*» : Were et mugelich dos aile die sele dy in der heUe sein 
mochterU eslost werden, dise menschen geben sich gerne wiHehUch darein,,,), 

2. Le second passage traite de la moralité des gens mariés. Il paraîtra 
encore très bénin, si on le compare au chapitre consacré par Elisabeth de 
Schœnau au même sujet (Roth, p. 100 à 103 : Vir qui legali matrimonio 
junctam conjugem habet, occulte uxorem proximi poUuit et vice versa mulier 
allerius mariium suo swperducit. Hec est iniquitas maxima et magnus est 
eorum numerus qui offendunt in ea. Fomicationis autem immundicia plenus 
est mundus ; omnes (/) quasi sitienfes festinant ad eam, et vix invenilur qui 
non se precipitet infoveam ejus, etc.). Comme je l'ai montré plus haut, il est 
inexact de faire du rigorisme moral le caractère particulier de l'Ami de Dieu : 
toute la tendance mystique à laquelle il appartient porte ce même caractère. 

3. Le dernier passage se rapporte à la communion des indignes. Malheu- 
reusement encore pour le P. Denifle, il n'est que le développement d'une pré- 
dication de Tauler sur le même sujet (serm. 40, f* 119**, Leipz., 1498). Les 
deux textes sont trop longs pour être cités ici. Voici la suite des idées chez 
Tauler : Il est des gens mondains et grossiers, vivant dans l'impiété et le 
péché, qui communient à Pâques sans la ferme résolution de s'amender; mieux 
vaudrait pouf eux recevoir cent mille diables dans leur corps ; chers enfants, 
leur situation est terriblement grave ; quand ils arrivent à leur heure der- 
nière, Tangoisse et le désespoir les saisissent et ils tombent dans la perdi- 
tion ; leur exemple est une miséricordieuse instruction pour les autres ; ils 
auraient grand besoin de fidèles confesseurs qui leur défendissent la com- 
munion et les avertissent de la gravité de leur état. Voici à présent la suite 
des idées chez l'Ami de Dieu : Si j'étais confesseur, je serais très avare de 
la communion pour tous les gens mondains ; je ne la leur donnerais qu'au 
prix d'une sérieuse pénitence ; s'ils recommençaient leur ancienne vie, je 
la leur vendrais chèrement contre une nouvelle promesse; s'ils étaient 
encore infidèles, je ne la leur donnerais plus, car ce serait faire tomber 
chaque année une partie d'entre eux dans le péché et la damnation ; la 
crainte qu'on leur inspirerait ainsi en amènerait peut-être quelques-uns 
à la repentance ; continuer à leur donner le sacrement chaque année serait 
les fortifier dans leur fausse sécurité ; cher ami, prie pour eux, car leur 
situationest bien grave; il est souvent arrivé à de tels gens d'avoir à leur 



A-T-IL ÉTÉ UN IMPOSTEUR? 



henre demière des TÎsioua si efiraysnteB qu'ils oot étû saisis de désespoir 
et sont tombés dans la perdition. La corrélation entre les deux passages est 
manifeste; la conduite que l'Ami de Dieu tiendrait comino confesseur n'est 
que la mise en pratique du principe énoncé par Tauler '. Il est dès lors permis 
de se demander si ce n'est pas le P, Deuifle qui fait preuve d'une « séyérilé 
outrée > dans son appréciation du caractère religieux de l'Ami de Dieu. 
Voyons s'il est plus heureux dans l'apprédatiou de son caractère moral. 



IV 



Après avoir établi que l'Aini de iJieii n'a pas existé, le 
P. Denifle fait un pas de phis ; l'histoire de rAmi de Dieu 
n'est qu'une imposture, un mensonge intéressé de Mersivin. 

r^orsque la critique se voit dans la nécessité d'imprimer une 
flétrissure aussi grave sur le nom d'un écrivain jusque-là ré- 
puté honnête, ce n'est qu'à son corps défendant, quand toute 
autre explication est inacceptable, et après un examen appro- 
fondi des pièces du procès qu'elle doit ri^ndre son arrêt. 

Voyons par quels arguments le P. Denifle établit lu proba- 
bilité et la réalité'de l'imposture de Merswin. 

1) La fraude littéraire n'était pas étrangère aux iuibîtudes 
de travail de Merswin ; la preuve en est dans sa transcription 
du Livre de noces spiriludles de Ruysliroek : il parle sans gène 
à la première personne dans les interpolations qu'il y fait, et 
si les Johannites disent de lui qu'il s'est défendu d'écrire son 
traité par humilité, jusqu'à ce que Dieu l'y eût forcé, et qu'il 
l'a attribué par humilité à Ruysbrock, o c'est de Merswin même 
qu'ils tenaient ces renseignements » (p. 509). — Le lecteur va 
Gtre édifié une fols de plus sur le degré de confiance que mérite 
le témoignage des Johannites, dont la crédibilité forme la hase 
de l'argumentation du P, Denifle. Le traité en question de 



1 (ei jy . 

iiimila les eniol^emouls ie Tnuler, I 
I qui le dilRage ile ae> écrits esl, daos sos (raiU uasenliels, la reproduction de culle 
nvaal domiulcain par uo aimplu baurgool», récLiu (le In parole du grand prtdicn- 
dans le monde laiqijc. C'est ce qui lui donne un iniitr(>t inul parlicutier. 



70 RULMAN MERSWIN 



Merswin se compose d'une série de longs extraits du livre de 
Rujsbroek^ reliés entre eux par des transitions assez courtes 
et suivis d'une courte conclusion. Voici la rubrique du traité : 
Uvre de la grâce prévenante et de la grâce méritoire, dans le- 
quel il est aussi question des sept dons du Saint-Esprit. Notre 
cher fondateur Rulman Merswin a été contraint par Dieu d'écrire 
ce livre dans les tout derniers Jours de sa maladie... Comme il 
se refusait à l'écrire par grande humilité et prétextait sa grave 
maladie pour s'en dispenser, il lui fut demandé par Dieu com- 
ment sa maladie pouvait lui être un obstacle, puisque sa tête était 
restée saine. Il ne lui fut pas permis de se V attribuer à lui-même; 
il dut Pinscrire dans le Livre des noces et ^attribuer, en don- 
nant toute gloire à Dieu, au frère Jean de Ruysbroek, le saint 
ermite du Brabant, comme le dit le début et le titre de ce livre : 
Insùniction vraie, profitable et utile, extraite du commencement 
du Livre des noces qui a été écrit par un saint ermite du Bra- 
bant, le frère Jean de Ruysbroek, et envoyé par lui dans V Ober- 
land aux amis de Dieu, dans Vannée du jubilé 1350. Il y a dans 
cette rubrique deux titres : Tun provenant de Merswin, l'autre 
des Johannites. Le premier, dont la valeur est ici décisive, 
porte que Merswin, en remettant son traité aux Johannites, 
l'a appelé en toute sincérité une ce instruction tirée des Noces 
de Ruysbroek)). Le second, donné par les Johannites, est un 
pur non-sens. Un livre qui est inscrit par Merswin dans le 
livre d'un autre, tout en étant un livre écrit par Merswin : 
comprenne cela qui pourra. Retenons-en l'indication, singu- 
lièrenlent embarrassée assurément, que l'activité de Merswin 
a consisté à inscrire quelque chose dans le livre des Noces, 
c'est-à-dire à ajouter des développements de sa plume au texte 
transcrit par lui de Ruysbroek. Ces développements, très peu 
importants du reste, il s'est abstenu par humilité de les signa- 
ler au lecteur, désirant, selon son habitude, rester inconnu. 
Le traité ainsi obtenu, il a reconnu l'avoir composé pour les 
Johannites pendant sa maladie et sur l'ordre de Dieu, premier 
aveu d'une activité littéraire qu'il faisait à son entourage (voir 



t^ IMPOSTEUR ? 



71 



I 
I 



mes Amis de Dieu, p. 24, note l). Après sa mort, les Johao- 
nîtes, apprenant par la lecture de ses écrits combien grande 
avait été son humilité, se enirenten présence d'une nouvelle 
énigme dans cette existence si mystérieuse, et se demandèrent 
jusqu'où était allée son abnégation quand il avait écrit le titre 
de son traité, sans oser toutefois contredire ouvertement à son 
témoignage : de là les perplexités que révèlent chez eux les 
contradictions de leur titre. Ils ne comprennent plus du tout à 
cette époque comment le traité de Merswin pouvait à la fois 
être de lui et n'être pas de liû, si toutefois ils l'ont compris 
jamais. — La seconde question soulevée par le P. Denifle se rap- 
porte à la phrase d'introduction par laquelle débute la deuxième 
partie du traité : «Je commence à parler des sept dons du 
Saint-Esprit.... comme l'Écriture sainte me l'enseigne. » Mers- 
win y parle à la première personne : mais qui ue voit qu'il 
place cette phrase dans la bouche de Ruysbroek dont le texte 
Buit immédiatement? Comment, d'ailleurs, un laïque ac se- 
rait-il présenté au lecteur comme composant d'après 1' e Écri- 
ture » une étude scientifique sur l'activité du Saint-Esprit? 
Un ecclésiastique seul pouvait tenir ce langage'. Ce n'est donc 

1. Ui connaissance scientifique do In Ibdolagie ou ds l'i âcriture salnle i est, pour 
Hâ nwin cumme pour l'Ami de Dieu, le privilègo du Baeurduce : Livre det neufroehtt, 
p. 18, M ; Livre dei cinf liommei, p. Iso ; Livre du ntajlm, p. a, L'Ami de tlleu pix>- 
loste i l'idde d'une usurpation d'un laiquo Bur les altribulinas des ecclésiusliques 
{Livre du mn'fire, p. lO). Tout cb qu'il sa permai de donner esl nu . couseii ■, inspira 
pv l'amour de Dieu el la cliarité elirâlienne (ibid., p. is), — Si le P. DeniHu relève 
dans le Livre tia maître la laudance â • eiallar le muudo laïque iliaitré, mais illumiDd 
en lace des eccléaj as tiques pharisiens ■ [Taulert Bekehrang iritiih unler~ 
SS), il n'exprime qu'un cAid de la vdrilé. W. Sclierer ICeich. dtr dcuUchen 
UUtralur, Berlin, I8ei, p. ï4U), dans eut ordre d'idées, découvre taiiae chez Uerawin 
un esprit Je riilielliun contre i'aulorité sacerdotale {Die Myitik uiard in H'ilmaTtt 
Bànden eine Waff'e gegen die priettertiche Auloritàtj. ll.i □'□ni vu ni l'un ni l'uuira 
^e parmi las amts de Dieu dont il est quesliun cliez Uorawili, DU compte autant 
'ri'accl^iaBiiquus que de Iniques, C'est un ■ praire distingué par la science el hi piétâ » 
til Eckbul, après avoir élé introduit lui-même à ]'■ dcolo du Snitll-liaprlt • 
■fir un autre prâtro, tiuquel.ll s'est soumis en place de Dieu (voir mon llitt. dv piin- 
populaire, p. »11, iti) ; c'est encore sur les conaulis d'un > prêtre éclairé ■ 
jeane homme mondiiin de l'IIiitoire Hifiante, etc. (Jmii de Dieu, p. il) se 
eonvarlil, et, entre dans l'ordre leulonique el le aiieerdoce, devient lui-mSma un 
■ aalnl ami de Dieu ■, etc. La vraie doclrine de Uerawio oat donc la guivanle : Sans 
U lie iaidriaure, lu science u'csi rien el n'ëdiDe pas: Dieu clioiâil sa: 
où il lui pl.ilt; qu'il ^-oll occlâji.isliqiid ou laïque, i' i Ami àr Diuu ■ p^ 
lamporaiDS Irrâligieui. laïques »ii ecclûsiasliques. avec l'autocilé d'un t 



7*2 RULMAN MERS WIN 



pas Merswin mais Rujsbroek qui parle ici c sans gêne ]» à la 
première personne. 

2) Merswin s'est lui-même « pris au piège :». Il raconte dans 
son autobiographie, p. 74, que sa conversion s'est terminée 
au bout de la quatrième année, le premier mois de la cinquième 
année, par une extase, dans laquelle il lui a été annoncé que 
ses tentations ne reviendraient plus à l'avenir autant que par 
le passé, qu'il devait vivre désormais comme un chrétien ordi- 
naire, que la vue de la chrétienté égarée serait sa croix jusqu'à 
sa mort. Or, trois pages plus haut, p. 71, il raconte que l'Ami 
de Dieu est venu le voir et lui a remis le récit de sa conversion, 
son Livre des deux /tommes, dans lequel une extase analogue 
se trouve racontée à peu près dans les mêmes termes. Merswin, 
étant lui-même l'auteur du Livre des deux hommes puisque 
l'Ami de Dieu n'a pas existé, se trouve avoir raconté son extase 
avant de l'avoir eue ; il est pris ainsi a: en flagrant délit de 
mensonge )) sur sa propre vie intérieure (p. 508, 511). 

Le P. Denifle a été victime d'une simple illusion d'optique; il 
n'avait qu'à lire attentivement les pages 7 1 à 74 pour s'épargner 
le regret d'une aussi grave accusation. Page 68, Merswin com- 
mence à raconter « sa quatrième et dernière année d ; p. 71, il 
se trouve au milieu de son récit, quand la tournure de sa phrase 
(De toutes ces merveilles je ne pus dire mot à personne, jus- 
que l'époque où^ il plut à Dieu de révéler à l'Ami de Dieu 
l'ordre de venir chez moi . ..) l'amène à anticiper sur le reste de 
son récit et à raconter immédiatement un fait qui ne s'est passé 



Saint-Esprit. Ce que le monde laïque réclame par sa bouche, c*est le droit d*ezercer 
ce légitime apostolat, et non l'abaissement de la hiérarchie, auquel travaillaient les 
Frères du libre-esprit. Merswin n*est pas un de ces révolutionnaires religieux, mais 
un réformateur de TÉglise par le mysticisme, comme le xiv« siècle en a tant vus. 
C'est Tantithèse religieuse de la piété intérieure unie à nUumination divine et du 
formalisme extérieur uni à la science de ce monde, et non l'opposition sociale du 
laïque et du prêtre, qui domine sa pensée et constitue la tendance fondamentale de 
ses écrits. Sur ce point encore il est disciple do Tauler (voir, p. ex., serm. 67, 
(<* 223^ : Daz ist cUlen kunstreichen meistern dieser werlt unbekant und verborgen, des 
doch dy auserwelten menschen gotes ein gantz lauter wissen und bekennen htiben). 

1. ...unze an eine zit, aiso es got haben wolte, do gap got einen menschen in 
obberlanden zuo virttonde... 



A-T-IL ÉTÉ UN LMPOSTEUR? 



qu'après l' accomplissement de ce qu'il appelle ses « quatre 
années ». Ce que l'Ami de Dieu lui demande en effet, dès la 
page 71, en échange de son Livre des deux hommes, c'est l'his- 
toire des quatre années de sa conversion, qui par conséquent 
sont déjà révolues. D'après le P. Denifle, Merswin aurait ra- 
conté à son visiteur sa quatrième année tout entière, et même 
le commencement de la cinquième, dès le milieu de cette qua- 
trième année ! 

La visite de TAmi de Dieu racontée, Merswin reprend l'his- 
toire de sa quatrième année au point oii il l'avait laissée 
(p. 72 : Nuo ailes in diesemc selben fierden j'ore...) ; p. 74, noua 
sommes toujours dans cette quatrième année (Nuo isl ouch luo 
wissende das mirin dieseme vierden j'ore.. .) ; elle finit quelques 
lignes plus loin {Nuo do es beschach das dise fier j'or usko- 
Uienl...). Fuis il passe à l'extase qu'il a eue le premier mois de 
la cinquième année (je signale la précision de ce souvenir), et 
enfin, p. 75, il réunît le temps entier depuis la fin de la troi- 
lième année, un an et un mois, sous l'appellation sommaire 
de « quatrième année » (dis fierdejor). Ces « quatre années a 
ainsi délimitées composent le récit qu'il donne à l'Ami de Dieu. 
La visite de l'Ami de Dieu et la remise du Livre des dem^ 
hommes, bien que racontées déjà page 71, sont donc en réalité 
postérieures aux faits relatés dans les pages suivantes. Si par 
eonséquent piège il y a dans ce texte, ce n'est toujours pas 
Merswin qui s'y trouve pris par son inquisiteur. 

3) D'après le Livre des neuf roc/ies, dit le P. Denifle, la voix 
céleste annonce, après la dernière extase, qu'elle se taira dé- 
sormais et Dieu donne h Merswin les tentationsimpurescomme 
une croix qu'il devra porter jusqu'à sa mort. D'après l'auto- 
biographie, la voix reprend après la même extase, et Dieu en- 
ive précisément à Merswin ses tentations pour ne lui laisser 

mme croix k porter que la vue des égarements de la chré- 

;nté. Quelle créance mérite nn homme qui se coutredit ainsi 
sa propre vie intérieure (p. 509) ? — La même que méritent 

îO et Élisaheth de Schœnau, qui ne se contredisent pas 



74 RULMAN MERSWIN 



moins sur le même sujet (voir plus haut, p. 1 1 , 12 et 1 7). Comme 
Elisabeth et Suso, Merswin généralise sous forme de vision 
une disposition momentanée, et la règle ainsi obtenue se trouve 
contredite plus tard par Texpérience. Ce fait prouve précisé- 
ment sa sincérité ; le contraire serait suspect, si la généralisa- 
tion abstrait-e réglait une fois pour toutes le cours ultérieur de 
la vie. Quant à la contradiction que le P. Denifle signale entre 
les deux écrits de Merswin sur la nature de la a croix » qui lui 
est imposée, cette critique est encore inexacte. D'après l'auto- 
biographie (p. 75), la voix dit à Merswin après la vision : 
« Désormais tu ne seras plus exercé par les diverses tentations 
autant que par le passé, la vue des égarements de la chrétienté 
sera ta croix » ; c'est-à-dire, elle lui annonce pour l'avenir la 
persistance de ses différentes tentations, à un moindre degré 
seulement, et la prédominance de la souffrance morale susdite. 
Même prophétie dans les Neuf roches, Merswin est admis (p. 124) 
à regarder dans V « origine » et la voix lui apprend, sur sa de- 
mande, jusqu'à la fin du livre (p. 146), quelle est désormais sa 
condition, la condition de ceux qui ont regardé dans l'origine. 
Parlant des épreuves qu'ils ont à endurer, elle lui annonce 
(p. 134) qu'ils ont encore à souffrir, mais que leur plus grande 
souffrance (elle ne dit pas : leur souffrance unique) est la vue 
des égarements de la chrétienté. Les deux livres de Merswin 
concordent donc sur ce point. Arrive la page 146. Les explica- 
tions de la voix continuent; il est toujours question de ceux 
qui ont regardé dans l'origine, en particulier par conséquent 
de Merswin. Cette vision, dit la voix, est pour eux un moment 
de félicité absolue; saint Pierre Ta eue, saint Paul de même, 
et ce dernier l'a payée de la croix qu'il a portéejusqu'à sa mort 
et de son martyre. <( Toi aussi, ajoute-t-elle, tu porteras en toi 
une croix secrète jusqu'à ta mort : sache bien que Dieu n'agira 
pas autrement avec toi qu'avec ses amis jusqu'ici. y> Puis elle 
pi'end congé de lui ; les révélations sont terminées, et Merswin 
(il le déclare expressément) achève son livre. De quelle croix 
peut-il être question dans ces dernières paroles de la voix, si- 



A-T-IL ÉTÉ DN !MP09TBiST 



75 



Qon de la seule dont il est question dans tout son discours sur 
les amis de Dieu qui ont regardé dans l'origine, c'est-à-dire de 
la souffrance en général, tentations de tout genre et commisé- 
ration douloureuse avec le prochain, avec prédominance mar- 
quée de celle-ci? A moins de devenir ininteHigible à la fin de 
son discours, la voix ne pouvait qu'appliquer au cas partîcu- 
L lier de Merswin la règle qu'elle avait établie pour tous ceux qui 
I ont regardé comme lui dans l'origine; elle ne pouvait, sans le 
prévenir, changer pour lui la nature de leur croix. C'est ici 
que serait la contradiction, si, comme le croit le P. Denitle, la 
voix assignait à Mersivin une crois différente de celle des au- 
tres amis de Dieu qui ont regardé dans l'origine, les t-entations 
seules, ce qu'elle ne fait pas. La page 146 des Neuf roches con- 
corde donc avec la page 134, qui elle-même concorde avec 
l'autobiographie. Ce qui a induit M. Denifle en erreur, c'est 
la notice biographique supplémentaire que Merswin a ajoutée 
k ses Neuf roches au bas de la page 146, posiérieiirement à l'a- 
■iAêvement de ce livre. « Quand ce livre fut complètement écrit 
'{rfo dis buoch ganz und gar geschrieben wari), Dieu enleva à 
Thomme tous les dons joyeux de sa grâce, le jeta dans un dé- 
'laissement intérieur aussi grand que s'il n'avait jamais rien 
aenti de Dieu, et lui donna les plus grandes et les plusdoulou- 
iuses tentations '. » Cette notice ne figure qu'ici ; elle manque 
dans l'autobiographie. 11 se produisit donc un changement to- 
tal dans la vie intérieure de Merswin un certain laps de temps 
après sa dernière extase et l'adieu de la voix céleste, une réac- 

»tioD contre son exaltation joyeuse de cette époque, et à la suite 
tk ces nouvelles expériences il arriva à la conclusion, qui man- 



1. Le P. Deaifls considère 
mIm de la Toii el cita ainsi 
ilinen tôt... da uam gol diau 
iToia points reprénenie 



i riicil scpplâmenlnira comme In aîiuplo 9u[ta des pl- 
as loilua ; Eiu verborgen criitiu soll du Imgen unie in 
B muaachca allô die lûatlicbeii gobeu, etc. ip. tag). l.ci 
I mots : Do diaeri mensebsii dise groien 



ir aile wlder Cuorenl unil dla buoch giinz und gar geacliribso warl, qui ii 
hiil ainsi paeaiSs sous ailenca. sans quu leur impurlance ail éti] [emarqude, Diepen- 
~ ^ daiii son «dlllan de Suso (A qui ii HLtHbuo pur erreur le Utrt art ntvf 
Bit dsjii iit!llHiiioiil iniljquû, p. 5^n, par \i\\ eapnce vido al iiu Irait, la iu>1ii- 
Dliuuilii qui e%\*\B unira Icn iluni piirlIiiF ilv la pnua \it 



^ 



76 RULMAN MERSWIN 



que naturellement aussi dans Tautobiographie : c Et Thomme 
prévoit qu'il lui faudra garder ces grandes tentations jusqu'à 
sa mort. » Ici, ce n'est plus la voix divine qui révèle ; c'est 
Vhonime qui raisonne et suppose. L'homme interprète Toracle 
de la voix, mais à la lumière des nouvelles expériences qu'il a 
faites, ce qui modifie complètement la situation. A présent, ce 
sont les tentations seules qu'il relève dans ses vues d'avenir, 
nouvelle généralisation qu'il fait de son impression momen- 
tanée, et cela d'autant plus facilement que la persistance des 
tentations n'avait jamais été exclue par la voix céleste. Il n'y 
a donc pas contradiction entre l'autobiographie et les Neuf ro- 
ches sur la nature de la « croix » que doit porter l'auteur, et 
la différence entre les deux passages de la page 146 s'explique 
par les expériences nouvelles faites par lui dans l'intervalle. 
Ce point a échappé au P. Denifle, sans quoi il n'eût pas iden- 
tifié sur cette page T oracle de la voix avec le jugement de 
l'homme, et présenté cet oracle ainsi interprété comme contra- 
dictoire avec celui de la page 75 de l'autobiographie, qui, dans 
ces conditions, ne lui est même pas opposable comme terme de 
comparaison. 

4) Merswin « ment » dans tout le récit qu'il fait de la vie de 
l'Ami de Dieu qui n'a pas existé (p. 511). — Il ment tout aussi 
peu qu'a menti Elisabeth de Schœnau quand elle a raconté 
l'histoire du « saint pape Cyriaque » et des o: onze mille saintes 
vierges » qui n'ont pas existé davantage. 

5) L'Ami de Dieu (Merswin), qui parlait le dialecte de 
r « Oberland » mais connaissait le dialecte alsacien, écrit en 
\ 369 le Livre du maître en quatre jours, et il l'écrit ;dans le 
dialecte alsacien pur. En 1 377 il lui faut cinq jours pour écrire 
le Livre des cinq hommes, qui est de moitié plus court que le 
premier, et il ne réussit plus, dit-il, à l'écrire correctement 
dans cette langue, mais introduit par inadvertance les formes 
de son propre dialecte dans le texte. Il « s'oublie j> ainsi plus 
de huit cents fois en trente-sept pages : « C'est du charlata- 
nisme, dos ist Humbug ! » s'écrie le P. Denifle, qui décidément 



A-T-IL ÉTK UN IMPOSTEUR? 



77 



ne mâche pas les mots (p. 528, 537). — Le P. Denifle n'a pas vu 
que le travail de l'Ami de Dieu n'était pas le même dans les 
deux circonstances. En 1369 il copie Tancieu original de son 
traité (das aile buecheUn) écrit a à moitié n déjà dans son dia- 
lecte. En 1377 il compose un traité nouveau. Quoi d'iitonnant 
qu'il lui ait fallu deux fois plus de temps pour la composition 
que pour la simple copie, et que la préoccupation de la rédac- 
tion lui ait causé, en 1377, au point de vue de Torthographe, 
des distractions qu'il n'a pu avoir en 130!)? Encore fant-il 
ajouter qiie l'Ami de Dieu dit simplement s'être efforcé [ich 
Uel/i'te mich) d'écrire son Livre du matlrc dans la laiigne alsa- 
cienne; l'envoi d'un florin qu'il joint à son traité pour le 
faire « mettre au net » (zuo re/ile schriben) ferait croire qu'il 
n'était pas entièrement satisfait de son œuvre sur ce point. 
Mais c'est là une question qu'il n'est plus possible dextiminer, 
l'autographe envoyé à l'Ile- Verte en 1369 n'existant plus. 

6) L'orthographe de Merswin dans sou autobiographie dif- 
fère essentiellement de son ortliograplie dans les Neuf roches, 
et présente beaucoup plus d' analogie avec celle du Livre des cinq 
hommes de l'Ami de Dieu, de Tan 1377, qu'avec celle des Neuf 
rocltes. Merswin k a dune encore menti » quand il u prétendu 
avoir écrit ces deux livres dans la même année 135'2 (p. 531). 
Le P. Denifie énumère une dizaine de différences orthographi- 
ijaes, pour le détail desquelles je renvoie à son article. 11 s'agit 
notamment de l'emploi de Vu, de Vc, du c (avec la prononcia- 
làon du 2), du redoublement de certaines lettres, etc. Le P. De- 
aifle devait à ses lecteurs et à lui-même de ne formuler une 
fttUBsi grave accusation qu'à bon escient, toutes înlbrmations 
frises; il s'agissait d'une question de précision orthogra- 
.Jlhique à laquelle les manuscrits autographes seuls pouvaient 
répondre. Le P. Denitie n'en dresse pas moins son acte d'accu- 
tion sur les seuls textes imprimés sans les avoir contrôlés, 
1 risque de parler en l'air {p. 5!29). Quelque temps après, il 
içprend de Strasbourg qu'il s'est trompé sur plusieurs points. 
La difl'érence d'orthographe entre l'autobiographie et les 



78 RULMAN BIERSWIN 



Heuf roches, confesse-t-il alors^ n^est pas aussi grande que je 
l'ai cru :»^ et^ les rectifications faites, il maintient les autres 
points : Tautobiographie porte heiUig , fûrthende , herze, zù, 
unze, ct€. ; les Neuf roches écrivent helig et heiUig, ferthende, 
herce,cil, corn, unce, etc. {Zeitsch. f. deut. AJterthum, XIII, 1881, 
p. 117). Ces observations sont exactes; j'ajoute seulement sur 
le dernier point que Ton rencontre dans T autobiographie les 
formes sale, ganc, umlloc, kurclicA, cit (p. 67) et nûcber où le c 
est employé pour z, et dans les Neuf roches les formes zil (p. 7, 
8, 136), zitlichy zorne, zûme, erzûrne, unzûrne, enzûme où lez 
n'est pas remplacé par c. Le P. Denifle observe encore avec 
raison que le préfixe négatif des verbes est toujours un (nût 
unwûste, p. ex.) dans l'autobiographie, un ou en dans les Neuf 
roches, et que dans le premier livre muethe, muegent, dans le 
second mehte, meggent sont d'un emploi constant. A cela se ré- 
duisent les différences orthographiques entre les deux livres. 

Elles me laissent parfaitement indifférent. Ce que le P. De- 
nifie n'a pas remarqué, c'est que les autographes que nous 
possédons peuvent appartenir à n'importe quelle époque de la 
vie de Merswin, et leur texte remonter cependant à Tannée 
1352. Les Neuf roches (voir le fac-similé de leur texte, 
publié par M. Schmidt à la fin de son édition, Leipzig, 1859) 
portent des rubriques aux pages 10, 15, 64, 80, 85, 88, 94 
et 97, et des initiales rouges en tête des chapitres depuis la 
page 19; elles sont écrites, comme l'autobiographie, d'une 
écriture calligraphique très soignée, qui est la minuscule go- 
thique. Les autographes de ces livres sont donc des œuvres de 
calligraphe, des copies faites par l'auteur sur ses originaux, et 
non ses originaux eux-mêmes ^ L'étude du texte manuscrit con- 
duit au même résultat. Dans les Neuf roches, page 21, ligne 7, 
les mots Die enlwrte sprach avaient été oubliés par l'auteur 
et ont été ajoutés au-dessus de la ligne; p. 26 se trouve deux 

1. Les autographes que oous possédons de Merswin et le fait qu'il a transcrit plu- 
sieurs de ses traités sur des tablettes de cire, à Tusage dos Johannites, prouvent qu'il 
était calligraphe. 



A-T-IL ÉTÉ UN IMPOSTEUR? 



79 



fois de suite Der mensdte sprach: une répouse de la voix a été 
omise ; p. 76, I. 29, et p. 111, 1. 32, on lit : obbenan uf (dem 
bergp) dieseme /lohen berge, et nûlgUiben . {Die entw) Der mensche 
aprach (les mots entre parenthèses sont bifftis dans le manuscrit). 
Même particularité dans l'autobiographie, où jo lia p, 67, 
1, 32 : dus ich die selbe zîl die îch formules in der zit gelebbet 
ketfe, das ich die selbe zit die {ich formules in der zit gelebbet 
lictle don ich die) atie gettelicbfi minne, etc., et p. 76, 13: zuo 
stuont do ich das fûrstuont {do ich das fûrstuont) do lies ich. . . Au- 
tant d'indices que l'auteiii* copiait. Enfin j'ai déjà signalé à la 
dernière page des Neuf roches une addition faite au texte après 
l'achèvement du livre ; le même fait se reproduit à la dernière 
page de l'autohiographje. Merswin raconte qu'il a voulu brftler 
son livre, et qu' a à plusieurs reprises « {zuo manitigen zitcn) il 
a prié l'Ami de Dieu de le lui permettre; mais qu'à la suite 
d'un ordre divin il l'a laissé subsister. Au moment oti il écri- 
vait ce passage, le livre existait donc déjà et depuis longtemps. 
A quel intervalle les copies ont-elles été faites? C'est ce qu'il est 
impossible de dire, vu l'inconstance extrême, absolument extra- 
Ordinaire, de Merswin en orthographe. Je relève chez lui les 
variations les plus grandes, parfois sur la même ligne ou à peu 
énW^a^^àeàïSitWAce: fûrlomcvirsuometezit.fûrzage}! ,virzagen; 
gedochthe, gedochle, gedocle ; zwegen, zweigen ; krang, kranc, 
i eranc, kranckeii, krangkeit, krankcit, cranclieit; uebunge, geuebet, 
êbetc; mid, mit; von, van, fan, fon; mûhle, môhte; sftlle, soltc; 
zârblcgpt, zurblegget; wolte, wolUte, bcse, bese; fol, vol-.bishcfe, 
biahofe; coflûte, ko flûte; tlirifallikeit, trifalUkeit; fûrslest,fûrstost; 
nâme, nûmme; crisienheit, kristetiheit ; swindc, grswinde; 
sewehte, seewelUe, etc. C'est la fidcliti- eu orthographe qui est 
chez lui l'exception. Nous aurions iiinsi élucidé encore un des 

Kprétendus « mensonges capitaux » {Ilaupllvgen) de Merswin. 

B Les autres arguments produitsparleP, Denifle n'ontaucune 
valeur démonstrative dans la question même du « mensonge d ; 
Us se rapportent à des faits susceptibles d'une explication toute 
différente et que le P. Deuifle se croît autorisé à interpréter 



80 RULMAN MERS WIN 



en mauvaise part^ au nom de ce qui précède^ comme autant 
de tromperies de Merswin^ quod erat demonstrandutn. 

7) Toutes les doctrines particulières de Merswin, sa manière 
de penser, son style, sa syntaxe^ ses locutions habituelles se 
retrouvent dans les écrits de l'Ami de Dieu. Il a donc trompé 
ses lecteurs en présentant ces écrits sous le nom d'un autre, 
son caractère autorisant une pareille interprétation (p. 514 et 
suiv ; 526 et suiv.). — Je me borne ici à relever, avec le P. De- 
nifle, les curieuses particularités du style de Merswin, qui est 
intéressant au plus haut degré, quoi qu'en dise W. Scherer 
{Gesch. d. deutschen Lilteratur, Berlin, 1881, p. 241), plus en- 
core au point de vue psychologique qu'au point de vue litté- 
raire. Je doute qu'il existe ailleurs une prose aussi difPuse, 
aussi flasque, aussi enfantine que chez Tauteur des i\fett/rocA^^: 
Nulle part je n'ai encore rencontré les constructions brisées, les 
anacoluthes, en nombre aussi considérable; la pensée, dirait-on, 
est incapable de se supporter elle-même d'un bout de la phrase 
à l'autre; le discours fléchit à tout moment et se recommence 
en d'interminables eténervantes répétitions. Voir, par exemple, 
dans l'autobiographie, p. 58 : ich befant nût me wanne dos 
elne befant ich wol ich befant das mine ôgen...; p. 67 : ich 
befant in diesen selben zweigen joren anders nût wanne das ich 
aile zit ahollich we in mir befant, also das mich dâthe ich befûnde 
helleschephine.... Das was sache das ich von der gnoden gottes 
wol etthewas befunden hette die zit die ich formules in der zit 
gelebbet hette das ich die selbe zit ane getteliche minne fûrtribben 
hette, harumbe so was ich glôbende aile die zit die ich formules 
one getteliche minne fûrtribben und gelebbet hette das die selbe 
zit gar unwert were. . . ; et le début même de l'autobiographie : 
Ir sûllent vir wor wissende sin das es beschach also desselben jores 
do man zallete... do beschach es in dem selben Jore also das... etc. 
Les mêmes constructions vicieuses se rencontrent dans les écrits 
de l'Ami de Dieu, mais moins fréquemment à ce qui me semble ; 
j'en ai noté trente dans les cinq premières pages de l'autobio- 
graphie de Merswin et treize seulement dans les cinq premières 



A-T-IL ÉTÉ UN IMPOSTEUR? 81 

pages du Livre des cinq hommes ^ ; le style de TAmi de Dieu 
m'a toujours paru moins embarrassé et plus rapide que celui 
de Merswin. Les autres particularités du style de Merswin 
portent le même caractère; partout la même mollesse dans 
l'expression de la pensée. Il aflfectionne la tournure par le 
participe présent et l'auxiliaire {wissende sin, hassendewart, au 
lieu de wissen, hasste) ; dans les pages susdites je l'ai rencontrée 
vingt-cinq fois chez Merswin et vingt fois chez l'Ami de Dieu, 
Il aime encore les accumulations d'adjectifs synonymes, d'habi- 
tude au nombre de trois, comme s'il était incapable de trouver 
du premier coup l'épithète appropriée {grose mille grûndelose 
ûrbermede ; grose uebematturliche frèdenriche frède ; ueber- 
nattûrliche liehtriclie geUeliche minnenriche gnode ; grose wnder- 
liche lûstliche wnder), effort souvent malheureux qui aboutit à 
des tautologies {wnder liche wnder, frèdenriche frède). Je signale 
enfin chez lui une tendance digne de remarque à passer dans 
une même proposition du discours indirect au discours direct, 
le fait qu'il raconte s'imposant à lui avec un tel caractère 
d'objectivité au moment même où il le raconte, qu'il revit la 
scène et perçoit les paroles qu'il rapporte, et qu'après avoir 
commencé sa phrase dans le style du récit il la termine dans 
celui du dialogue. La page 75 de l'autobiographie présente un 
double exemple de cette disposition d'esprit : « Il me fut révélé 
que je devais vivre à l'avenir comme un honnête chrétien, 
sans qu'on puisse découvrir les œuvres secrètes que Dieu a faites 
rt fera encore en toi. Il me fut aussi révélé que je ne devais 
plus être autant exercé par les tentations que précédemment, 
parce que tu dois être exercé à l'avenir par le spectacle des 
brebis errant au milieu des loups que tu verras; ceci et ce que 
tu verras en plus, sera à l'avenir ton exercice et ta croix. Si 
j'avais voulu raconter toutes mes révélations (il ne faut pas 
moins de neuf lignes à l'auteur pour exprimer cette simple idée) 
il m'aurait fallu pour cela un gros livre j), etc. Le même trait 

1. Eo lisant, bien ontODdu, ce livre dons les Beilràge (p. 79 et suiv.), pour avoir 
des pages de même longueur que celles de rautobiographic. 

G 



1 



82 RULMAN MERSWIX 



se rencontre chez TAmi de Dieu (Épitre à la chrétienté, p. 181) 
et 190) : « Il me fut révélé que les plaies devaient frapper 
davantage les infidèles, juifs et païens, et qu'elles ne seraient 
point partout les mêmes. Quant à Theure à laquelle elles arri- 
veront, tu ne dois pas la connaître ; confie-/o/ sur ce point à 
réternoUe providence. » A la page 91 du Livre des deux jeunes 
gens de quinze ans TA mi de Dieu parle subitement à la première 
personne après s'être caché jusque-là sous la troisième, laquelle 
reprend p. 95. Voir encore le Livre des cinq hommes y p. 108, 
1.28; 127,1. 19. 

8) Le Livre des cinq hommes est écrit dans un dialecte parti- 
culier, différent du dialecte alsacien parlé par Merswin. La 
différence porte essentiellement (Les amis de Dieu, p. 213 et 
suiv.) sur la substitution de Va à Ve dans les désinences (p. ex. 
unsar au lieu de unser) ; c'est une des particularités du dialecte 
de la Suisse orientale, depuis Coire jusque vers la Souabe. Je 
fais remarquer que les mots ainsi transformés se rencontrent 
en quantités fort inégales dans les différentes parties du livre 
et même dans les diff'érentes parties d'une même page. De 44 
(p. 103) leur nombre descend à 18 (p. 110), remonte à 55 et 
à 50 (p. 114 et 116), retombe à 10 (p. 130), se relève à 32 
(p. 131 et 132) et redescend lentement à 16 où il s'arrête 
(p. 136 et 137). La première et la dernière page qui sont in- 
complètes, donneraient proportionnellement à leur longueur 
les chiffres 48 et 15. Nous suivons ainsi les oscillations 
grammaticales de l'auteur à travers son œuvre ; ces oscillations 
sont également celles de sa volonté et de son attention. Il veut 
écrire pour les Johannites dans leur langue, mais, dit-il, il 
« s'oublie » ; son propre dialecte se presse malgré lui sous sa 
plume, s'imposant à son esprit comme une obsession quasi 
insurmontable qui, vaincue un moment, reprend aussitôt son 
empire et ne cède finalement que devant l'effort soutenu et 
l'habitude acquise. Le P. Denifle reproche à l'auteur, comme 
autant de preuves nouvelles de son imposture, et le dialecte 
en lui-même, et l'usage plus fréquent qu'il en fait au commen- 



A-Ï-IL ÉTÉ UN IMPOSTEUR? 



83 



I cernent du traité, et suppose qu'il aura voulu frapper dès le 
I début ses lecteurs par l'étalage d'un parler barbare (p. 527, . 
l529, 539). Assurément, le dialecte eu question n'étaut pas la 
langue de Merswin, auteur véritable du traité, ces sortes 
d' a oublis b paraîtraient singulièrement suspects de la part 
d'un homme écrivant dans l'état psychique ordinaire, et pour 
qui rien ne devait être précisément plus facile que de parler 
sa propre langue. Ou Lieu donc Merswin est un imposteur', ou 
bien la question a une autre face que le P. Deniflc n'a pas 
I Kitrevue. J'ajoute, pour compléter la physionomie du livre au 
k point de vue grammatical, que les mots où parait ce dialecte, 
I ai on les souligne dans le texte (après avoir, bien entendu, 
I corrigé préalablement l'édition imprimée sur le manuscrit), se 
I détachent nettement sur le fond du traité eii une série de 
I groupes plus ou moins étendus ; entre ces groupes, ils u'appa- 
I rais:sent plus qu'à l'état sporadique, et il est même des passages 
I assez longs oii ils ne paraissent plus du tout, où la langue alsa- 
cienne est parfaitement pure. Tantôt l'activité du crayon qui 
souligne est nulle, tantôt elle se réveille pour marquer qk et 
là quelques mots, tantôt elle s'enfièvre sur le parcours de plu- 
sieurs lignes pour rentrer aussitôt après dans le calme. Comme 
exemples de ce curieux phénomène je citerai la page 102 (la 
première du traité), puis les pages 109 et 114; j'eu pourrais 
citer beaucoup d'autres. Page 102, 19 mots à souligner dans 
les 6 premières lignes; puis 17 mots seulement dans les 
20 lignes suivantes, avec plusieurs séries de lignes entière- 
ment correctes. Page 109, 9 mots dans les 5 pri-mières ligues ; 
bplns aucun dans les 7 ligues suivantes, puis de nouveau 
18 mots en b lignes, 3 seulement en 5, 2 seulement en 11, 
après quoi 6 mots en 2 lignes. Page 114 , (> mots seulement 
eu 1 1 lignes, puis l 'i en 'i ; 8 seulement en 9 lignes, et imrac- 
diatfiment après 17 eu 7 lignes, enfin 10 seulement eu 8 ligues. 
L Cette page renferme également plusieurs séries de lignes cor- 
Iroctes. Je me demande si une alternance aussi bien rythmée 
f peut bien être l'œuvre d'un faussaire, désireux uniquement 



84 R. MERSWIN A-T-IL ÉTÉ UN IMPOSTEUR ? 



de donner à son œuvre Tapparence d'un livre écrit à moitié en 
dialecte alsacien et à moitié en dialecte suisse? N'eût-il pas 
été amené tout simplement, pour produire Tefifet voulu sur le 
lecteur, à modifier un ou deux mots par ligne d'un bout du 
traité à l'autre? Cette alternance répond par contre parfaite- 
ment au cas d'un homme qui s'abandonne et se ressaisit tour à 
tour, placé qu'il est entre deux nécessités contraires, celle de 
parler la langue de 1' <( Oberland ^, puisque c'est en qualité de 
l'Ami de Dieu qu'il parle, et celle de rendre son langage intel- 
ligible aux Johannites, puisque c'est pour eux qu'il écrit. 
L'auteur cède tour à tour, et d'une manière plus ou moins 
complète, à l'une et à l'autre impulsion, suivant que la préoc- 
cupation de sa rédaction lui fait perdre de vue la forme qu'il 
veut donner à son discours ou que la pensée des destinataires 
de son écrit l'y ramène, suivant qu'il « s'oublie y> ou qu'il 
reprend conscience de son but. Ce sont là des phénomènes 
intérieurs qu'on n'imite pas. Mais, ajoute le P. Denifle, 
Merswin parle ce dialecte comme il n'a jamais été parlé dans 
r a Oberland y> ; il fait le changement de Ve en a dans des dé- 
sinences de mots où son usage n'est pas grammaticalement 
justifié; il le fait dans les désinences seules et jamais dans les 
radicaux, « preuve qu'il ne l'a fait qu'aux endroits où il croyait 
pouvoir le faire sans danger, sans avoir à craindre de n'être 
plus compris par les Johannites et d'avoir écrit son livre en 
vain y> (p. 539). Si toutes ces observations sont justes, pourquoi 
ne pas dire tout simplement que Merswin a parlé incorrecte- 
ment ce dialecte étranger parce qu'il ne le possédait pas com- 
plètement ? Pourquoi commencer par lui en supposer une 
connaissance parfaite (ce que la première des deux observa- 
tions contredit d'ailleurs), pour conclure ensuite du fait qu'il 
Ta mal parlé, qu'il l'a mal parlé intentionnellement? Voici 
cependant une série d'exemples qui montrent que Merswin a 
également introduit Va dans les radicaux ; c'est Vo qu'il trans- 
formait ainsi : virstande; warent; gnaden; jare^ fragenda; 
frage; gelasan, lasan, lasent, et les monosyllabes ^tof, sa, da, 



LES TROIS MANUSCRITS AUTOGRAPHES. 



I 

I 
I 



da van. Je n'ai rencontré qu'un exemple du cliangement de 
l'c en a dans un radical, le conditionnel hatle, employé au 
lieu de /letlc (p. 103, 1. 35; 106, 5; 129, 17 et 18; 130, 
38, etc.). 

i)) L'écriture du Livre des cinq hommes présente des diffé- 
rences notables avec celle des Neuf roches et de VHistoire de 
ma conversion ou de l'autobiographie. D'après le P. Denide 
(Merswin's Betrug tn der Gottesfreitndfrage in Deutsche Lilera- 
turzeilung, Berlin, J880, col. 545; Die Dtchlungen liulman 
Merswin's. Epilog, in Zeitschr. f. deiilsches AUerlhum, XIII, Ber- 
lin, 1881, p. 120), ces différences proviennent probablement de 
ce queMerswin, s'il n'a pas écrit lui-même l'exemplaire qu'il a 
remis aux Johannites, a fait copier son texte ii leur intention 
par un aide qu'il a dû avoir; la comparaison de la plupart des 
lettres du Livre des cinq hommes avec celles des deux écrits de 
Merswin prouve que cet aide a a demeuré dans le voisinage 
immédiat de Merswin (!) et qu'il a conservé dans sa copie les 
particularités de l'écriture de celui-ci, notamment la forme de 
ses m et de sesn». Et c'est tout. Ce que le P. Denifle nous 
donne est un jugement qu'aucune démonstration paléogra- 
phique n'appuie. On m'accordera que c'est maigre de la part 
d'un archiviste. Ce jugement porte une nouvelle atteinte, et la 
plus grave de toutes, à l'honneur de Merswin, qui n'aurait pas 
reculé devant l'emploi d'une plume étrangère pour mieux sur- 
prendre la bonne foi des Johannites ; il valait donc la peine de 
le motiver avant de le produire. De plus, il est absolument in- 
cohérent : l'intervention d'un copiste ne peut se rapporter 
qu'au désir que Merswin aurait eu de déguiser son éci'iture, et 
cette intervention devient superflue du moment que le copiste 
ne devait, que reproduire cette même écriture. Il renferme 
enfin une erreur matérielle : aucun m ni aucun n des livres 
de Merswin ne ressemblent aux mêmes lettres dans le livre 
de l'Ami de Dieu. Cela dit, je passe ii l'étude des trois auto- 
graphes, 

Lp Livre des cinq hommes est un cahier de 4 doubles feuilles 



86 LES TROIS MANUSCRITS AUTOGRAPHES. 



OU (le 8 feuilles simples in-folio, de 30 centimètres de haut sur 
SO^Yî de large ; l'écriture s'arrête au bas du recto de la 8* feuille 
(ou 15* page). Il se trouve intercalé dans le Livre épistolaire 
manuscrit des Johannites (Archives du Bas-Rhin, H 2185), où 
il porte comme pagination de date récente les numéros 4 à 1 1 . 
Déjà Tauteur en avait numéroté les 13 premières pages en 
chiffres romains, dans le coin inférieur gauche de chaque page. 
Aux folios 33 à 40 du même Livre épistolaire se trouve l'auto- 
biographie, cahier de 4 feuilles doubles ou de 8 feuilles sim- 
ples in-4% de 20 Vj centimètres de haut sur 15 de large ; récri- 
ture s'arrête au milieu du verso de la 8* feuille (ou 16* page) ; 
il a été numéroté par l'auteur d'un bout à l'autre de la même 
manière que le précédent. Le Livre des neuf roches, propriété 
de M. Schmidt, est incomplet ; il n'en existe plus que 58 feuilles 
simples, in-4*; mêmes dimensions que celles de l'autobiogra- 
phie ; pas de pagination de l'auteur. Le papier des trois auto- 
graphes est absolument le même, d'une pâte épaisse et fine, 
lustré, sans filigrane, aux vergeures longitudinales dans le 
Livre des cinq hommes, transversales dans les deux autres; il 
difiere complètement du papier dont est composé (sauf quel- 
ques feuilles de parchemin) le reste du Livre épistolaire. D'où 
je conclus que la feuille double du Livre des neuf roches et de 
V autobiographie est la feuille simple du Livre des cinq hommes 
pliée en deux. 

L'écriture du Livre des neuf roches et de \ autobiographie est, 
nous l'avons vu, une écriture de calligraphe, nette et soignée, 
la minuscule gothique, dont le Recueil de fac-similés à l'usage 
de ï Ecole des chartes (Paris, 1880, in-fol., fasc. I, n** 6) off're 
un intéressant spécimen. L'^ a toujours la forme d'une faux; 
le^ se termine par un appendice en forme de t que j'ai retrouvé 
au numéro 8 du même Recueil. L'w et \n ont d'habitude les 
jambages rigoureusement égaux; parfois le dernier dépasse 
un peu la ligne, d'un millimètre au plus, tant au milieu qu'à 
la fin des mots. \^e redoublé a l'apparence du c. Certaines 
formes de \a et les lettres b, d, g, k, l ont toute la rigidité de 



LES TROIS MANUSCRITS AOTOGRAPHKS 



87 



ce genre d'écriture ; il arrive cepeDdant îi l' auteur de s'oublier 
on écrivant, et d'employer pour le d, le g et Vh les formes plus 
îirrourties et plus liées de l'écriture cursive. On les rencontre 
constiiniment suus cette forme dans le Livre des cinq hommes, 
par la ruisou que l'écriture de ce livre est tout simplement la 
forme cursive de la minuscule gothique employée ihins les 
lieux autres. De là en partie l'ioipression trouhle que produit 
tout d'abord la comparaison des deux écritures; on est tenté 
à la fois d'iifliimer et de nier qu'elles proviennent de la même* J 
main. Cet embarras a nue autre raison encore;, l'exagératioa { 
extraordinaire de la forme de certaines lettres, du w, du ( final, 
de Vs et de Yf tant simples que redoublés, et surtout de l'm at 3 
de Vu, au milieu comme à la Un des mots. On peut dire que c 
deux dernières lettres donnont à l'écriture du Livre des cinq 
lionimes un caractère absolument unique en paléographie, ainsi 
que me l'ont affirmé des savants qui font autorité dans cette 
science. Le dernier jambage de ces lettres, ai timide tantôt, se 
prolonge à présent audacieusement et sans exception de 6 mil- 
limètres à '2 centimètres au-dessous de la ligne, traversant 
une ou plusieurs lignes et couvrant la page de hachures Ion-' 
gitudinales du plus bizarre eflet. Si ce n'est pas à lu paléo- 
grapliie qu'il faut di}m-<!.nder l'explication de ce singulier genre 
d'écriture, serions-nous en présence d'une supercherie calligra- 
phique, l'auteur ayant voulu déguiser sa main ? Serions-nous 
en présence d'une affection psychique particulière tlans laiiuelle 
l'écriture de l'homme se modifie et prend des aspects inat- 
tendus? Lu main de l'écrivain parait dès la première page 
entièrement habituée aux mouvements saccatlés qu'elle exé- 
cute; jamais elle ne se trompe, jamais elle n'ajoute après coup 
les traits ciiractéristiques à ses lettres, ce qui serait arrivé 
pins d'une fois dans le cas d'une supercherie préméditée : 
l'écrivain opère avec une sûreté et une régutariré absolues; 
son mystérieux travail est pour lui comme une seconde nature. 
Ridevoiifi encore dans les trois manuscrits l'abseiire de ponc- 
tuation et de majuscules, et dans le Livre des cii»/ hommes et 



88 LES TROIS MANUSCRITS AUTOGRAPHES. 

Fautobiographie Thabitude de terminer les lignes inachevées 
par un trait ondulé. 

Une particularité calligraphique tout aussi surprenante se 
rencontre à la première ligne des pages 1, 8 et 10 (P* 4*, 7** et 
9^). L'auteur a l'habitude de commencer sa page très haut. A 
la page 1, il commence sa ligne près du bord supérieur, puis 
mont<3 encore vers la limite du papier qu'il atteint dans les 
mots vil licban brader, si bien que l'extrémité des lettres /, h 
et même de Y a a été enlevée par la rognure très faible qui a été 
pratiquée sur le manuscrit; après quoi il redescend brusque- 
ment dans les mots mir wart. Le même phénomène est encore 
plus sensible à la page 10. L'auteur commence sa ligne à 
Textreine limite du papier, descend un peu, puis remonte 
rapidement dans les mots das Imt mich, et redescend plus rapi- 
dement encore dans les mots ein grossas wnder. On dirait que 
l'auteur se guide parfois dans sa ligne sur la sensation du vide 
que sa plume rencontre. Le commencement de la page 8 est 
particulièrement significatif sous ce rapport. L'auteur s'élève 
d'une oblique rapide, et sans voir où il va, vers la limite 
extrême de la page dans les mots wanne es dan beschehe, et 
c'est quand sa plume perd le contact du papier qu'il s'aperçoit 
de la fausse direction qu'il a prise ; il efface du doigt les mots 
qu'il a tracés et recommence sa page un peu plus bas. Je doute 
qu'il existe un autre manuscrit présentant ce même phénomène. 
Ici encore la psychologie seule peut nous donner le mot de 
l'énigme. 

J'ajoute enfin que le manuscrit est très correctement écrit. 
A peine çà et là un mot effacé, une faute d'orthographe, un 
mot oublié ou écrit deux fois, une addition interlinéaire pour 
réparer une omission. La pensée de l'auteur devance la plume; 
dès le début de la phrase elle a couru jusqu'au bout. Dogingent 
diejuoden und fingent dich an ein cruze, écrit-il (p. 123, 1. 25) 
et il ajoute entre les lignes les mots und hingenî dich qui man- 
quent. Page 134, 1. 19, il veut écrire : undlieban brader so ir 
under ugwern brûdern sint^ et il écrit : undlieban bràdern sint; 



I 

I 
I 

L 



il efface sint, laisse brûdern et ajoute so ir under ugwem 
br&dern sinl : autant d'indices de la hâte fiévreuse avec laquelle 
le Livre des cinq hommes a été écrit, d'un seul jet en quelque 
Bort€', L'écriture vive et tourmentée, cursive au plus haut 
degré, cumplète encore cette impression. 

Je publie dans l'appendice de cette étude les fac-similés 
pliotograpliiques de k page 1 (f 33') de l'autobiographie, 
de la page 12 (t*" 9''} du Litre des cinq hommes ainsi que 
du calque des premières ligues des pages 1, 8 et 10 du 
même livre*; plus un tableau comparatif des alphabets de 
Merswio et de l'Ami de Dieu, donnant les formes diverses des 
lettres simples, doubles et composées que l'on rencontre dans 
les autographes, les formes rares ttant mises entre parenthèses; 
enfin les trois traités inédits que j'ai utilisés dans le cours du 
présent travail. 

Sur la base de l'argumentation qui précède, le P. Denifle se 
considère comme autorisé à refuser tout caractère moral à 
l'auteur du réquisitoire contre la corruption de l'Église au 
quatorzième siècle, qui s'appelle le Livre des neuf roches, et à 
tracer de lui le portrait suivant, pour les détails duquel je 
renvoie aux articles mêmes [Taulers Bekehrung, Strasb., 1879, 
p. 134 et passim ; Die Dichtuiigen R. Merswin's, Epilog, p. 103 
et suiv.). Merswin (ou l'Ami de Dieu) est un égoïste, un am- 
bitieux avide de domination {er will lierrsclien ; das Uebe <i Ich» 
kommt immer zum Vorschein), désireux d'imposer ses idées aux 
autres. Il invente donc un « grand Ami de Dieu », chef mys- 
térieux de ces amis de Dieu qui sont les colonnes de l'Kglise 
et par qui parle le Saint-Esprit, et, se dérobant derrière lui 
avec une <i astuce remarquable «, il étend son autorité sur 
Jean de Schiiftolsheim et le^ Johannites ; il peut ainsi, co qui 
De lui eût pas éti- possible autrement, faire prévaloir son 



Au lieu ds tieber, Tautour dcrll fier, p. Idï, I, B. 

t. Les âimeniiana dsi pnges ont éM an peu diminué 

met fac-Rimilc!. — J'exprimo (ne* vifs ramarclmaals A ! 

du nas-lthiti, i>oiir l'nmahiliid nvec laijuullu il a bien vo 

Ml dl^pasilloii el in'niilorisor li Ibb fnlrB pliologniphiBr. 



} psr la pliolngmplila dnni, 
le D' Wl«giknd, Breliivlilo 
lu melira «■■ rDanuicrlti i 



90 RULMAN MERSWIN 



avis, leur adresser des conseils et des remontrances, et dire 
son mot dans la question du schisme. Il eût continué long- 
temps encore ses fourberies (diesen Schwindel) si Tâge et la 
maladie n'étaient venus ; alors il détruit sa fiction, mais 
préalablement, comme il se sent attiré dans son c extrava- 
gance > par la vie des reclus, il se fait prescrire par l'Ami de 
Dieu un pareil genre de vie, mais mitigé, pour pouvoir tou- 
jours intervenir dans les affaires de la maison ; d'ailleurs, le 
courage lui manque pour mener la forme stricte de cette vie : 
il la laisse à TAmi de Dieu et au seigneur Jean. Le P. Denifle 
oublie d'ajouter qu'il n'en pratique pas moins cett« forme 
stricte pendant ses deux dernières années, et non la forme 
mitigée que l'Ami de Dieu lui avait prescrite en attendant un 
ordre divin qui paraît être venu aussitôt 2i,'ÇTh^ {Les amis de 
Dieu, p. 316, 319 à 321 ; lettre 20, p. 336 ; Beitràge, p. 51 : 
Do er sich vierzehen wuchen also abegescheidenliche darinne 
geuebete one aile ergetzunge und trost der bruedere und aller 
wenschen...). D'année en année il a «espéré » (g^àofft!) que 
de grandes calamités fondraient sur la chrétienté et il les a sou- 
vent fait prophétiser par l'Ami de Dieu ; mais elles continuent 
à ne pas venir. Il n'a pas à craindre d'être tenu pour faux 
prophète par les Johannites, car il peut leur alléguer la prière 
des amis de Dieu comme cause de ces retards ; mais « il se sent 
déçu dans ses espérances y>. Il fait alors à l'Ami de Dieu de 
rOberland une belle fin en le représentant comme souffrant 
pour les péchés de la chrétienté, rompt toute relation avec 
lui, fait mourir aussi son messager secret, et laisse aux Johan- 
nites pour toute consolation la perspective de voir le mystérieux 
inconnu apparaître peut-être à l'Ile-Verte, après les trois 
années de réclusion imposées par la lettre divine. Après sa 
mort seulement les Johannites trouvent ses livres: il les a 
gardés secrets jusque-là c pour échapper à tout contrôle » 
(alors pourquoi les avoir écrits en général? Que pense le 
P. Denifle du même fait que j'ai relevé en commençant dans 
la vie d'autres mystiques, en particulier chez Suso ?). Il n'a 



A.-T-1L ÉTÉ UN IMPOSTEUR? 



91 



été qu'un cagot (ein Bctbruder) ' « volootaire, agité et exalté », 
ne voyant partout que dea a brebis galeuses » autour de lui, 
ne rûvantque de son dada {sein S/eckenpferdy , qnïétait de cor- 
riger l'Église de ses vices « réels ou imaginaires ». Peut-être 
n'a-t-il rien vu de coupable dans son iiopusture*, aveuglé qu'il 
était par le sentiment de sa justice propre, — Voilà Merawin 
arrangé de la belle manière. Je ii'a])précie pas ces imputa- 
tions ; il me suffit (qu'elles s'écroulent avec les argument-s allé- 
gués à leur appui. 

Le P. Denitie aurait dû faire un pas de plus ; Merawin lui- 
même n'a pas vécu ; son existence, telle qu'on vient de la lire, 
n'est qu'une fiction incohérente. Voici un homme jeune encore 
et riche, d'une haute famille bourgeoise alliée à la noblesse 
et rattachée à la mense épiacopale ; l'accès des fonctions réser- 
vées aux seuls ministériaux de l'évêque, celui des conseils et 
des charges de la république lui sont ouverts, et il est dévoré 
d'une ambition sans scrupules. Il n'a qu'à imiter son parent 
Jean Merswin qui était burgrave de l'évêque, qu'à faire ce que 
feront plus tai-d Nicolas Merswin, qui devint quatre fois 
Btettmeister de 1398 à I4IS, et Jean Merswin, élu sénateur 
en 14't6 et stettmeister en 1450. Pour assouvir ses instincts de 
domination il renonce au monde, à son privilège de mou- 
nayeur épiscopal et au commerce qui l'a enrichi, emploie une 
grande partie de sa fortune à acheter et à réparer un vieux 
couvent, et installe dans cette maison trois pauvres prêtres et 
■un ancien commis-négociant, auxquels il n'ose même paa, 

1. Oa diwil béghard au m' siècle. Taulsr diSji s'Indigne d'ontendra traller alnil 
laa amis de Diuu (serm. 40, ?• lîi^ : dei ipolen lie und tpreclient : a Ul eimpegharu 
rtdttj. Comp. serm. 13, f° Sa''; n, f" Sï^ 

1. Taulsr savait parler dittiïreinmont de l'upostolal dei amli du Dieu dans la clir4- 
tisDtd et du loura pluinu-s iueoauiaie) sur la carniplion de l'Ëglise. ■ Dispensés do 
pleurer «ur leurs propres pâchds, dil-il, ils va eaaaaol do pteiirur sur Isa piSctids el 
l'kveuglamenl du monde ; leur cœur se brise et leur moelle sa dessâclie i la vue de» 
MUtien pécilluLu dû cliemlae leur pracliola dans sa Tsusse sécurilii spiriiueilei al ilt 
vont l'avertir du sort terrible qui l'atlund s'il persâvi're dous ses vices • (serm. SI, 
P IBt'i ie, f Ui'-). U n'HÛt pu mieux dire s'il avail voulu déBnlr en parliculier 
factlvild apîrituella do Uerewiu. 

>. Celle aiDdnlId aussi e»! vieillu de cim) si^'-lea iTuuler, sana. »l, f uy : tit 
tprrclitn du *egil ein Iruganer). 



92 RULMAN MERSWIX A-T-IL CRU 



comme c'eût été son droit de chrétien, offrir directement ses 
conseils spirituels, encore moins leur révéler le secret de sa vie 
intérieure qui seul pouvait les amener à se soumettre à sa 
direction. Trois prêtres, un jeune homme et quelques pieux 
pensionnaires in spe: le beau domaine ouvert à son ambition ! 
En vérité cet ambitieux-là a été en même temps le plus désin- 
téressé et le plus discret des hommes. Ensuite, voici un homme 
astucieux jusqu'à déguiser son écriture et sa langue pour mieux 
tromper son prochain, habile au point de composer un roman 
auquel les Johannites et tous les critiques modernes, le P. De- 
nifle y compris {Der Gottesfreund im Oberlande und Nikolaus 
vonBasel, in Histor .-polit . y Blàltery LXXV, p. 1-86, Munich, 
1875), se sont laissé prendre; et cet homme n'a pas la plus 
vulgaire prudence qui convient à son rôle ; il commet toutes 
les maladresses propres à le trahir. C'est dans le voisinage 
immédiat de l'Ile- Verte, à bonne portée d'informations des 
Johannites, qu'il cherche le copiste dont il veut faire passer 
l'écriture pour celle de l'Ami de Dieu. Il ne reste nulle part 
identique à lui-même dans ses récits sur l'Ami de Dieu, ce qui 
est cependant la première préoccupation d'un imposteur; il 
n'avait pour cela qu'à ouvrir son tiroir et à se relire. Il fait 
délivrer à son Ami de Dieu une bulle consistoriale par Gré- 
goire XI, sans se douter qu'il fournissait ainsi au provincial 
d'Allemagne, Conrad de Brunsberg, un moyen infaillible pour 
découvrir sa fraude à Rome même, car il ne pouvait prévoir 
ni la mort du pape ni les désordres du schisme. Bien plus, il 
admet dans son ermitage trois subordonnés de ce même 
Conrad, trois Johannites, ce qui donnait encore à celui-ci un 
moyen sûr d'investigation. Un même homme peut-il être à la fois 
aussi habile et aussi maladroit? Enfin, un même homme pèut- 
il être à la fois un criminel et un saint? Voici un homme qui 
pousse l'égoïsme jusqu'à ce espérer » que de grandes calamités 
fondront sur le monde, des inondations, des tremblements de 
terre, des épidémies faisant périr et précipitant dans la dam- 
nation des milliers de malheureux qui mourront inconvertis ; 



• 



i l'ëiistence dk l'ami ue dieu ? 93 

ces catastrophes pendant lesquelles la chrétienté « se tordra les 
bras de désespoir », il en souhaite la venue dans un but 
personnel, qu'on ne peut même pas deviner tant il est odieux 
et coupable: et ce même homme achète, répare et dote de son 
argent une maison religieuse, par nmoiir de Dieu et des 
hommes, pour servir de refuge à tous ceux qui désireront 
comme lui fuir le niunde, et il ne cesse d'exhorter dans ses 
écrits ses semblables à la repentance. Je m'arrête : un homme 
dont la vie n'est qu'un pareil tissu de contradictions n'a pas 
existé; il n'est lui-même qu'une fiction des Jobannites — ou 
du P. DeniHe. 

J'arrive ainsi à ma conclusion : les preuves, sur la foi des- 
quelles le P. Denitle a cru pouvoir affirmer l'imposture de 
Merswin, ne supportent pas l'examen. Il nous faut revenir au 
point où le V. Denifle avait conduit la critique avant de l'en- 
gager dans cette fâcheuse hypothèse, et chercher la solution du 
problème par une voie nouvelle. 

Partant du fait de la non-existence de l'Ami de Dieu que 
le P. Dcnifle a le mérite d'avoir établi, je demanderai d'abord 
aux textes si Merswin a cru ou non à l'existence de ce mys- 
térieux personnage. Leur réponse est il deux reprises affir- 
mative. 

1. L'autobiographie est une confession écrite sous le regard 
de Dieu ; l'auteur en affirme l'absolue vérité, « comme si sa voix 
sortait de l'éternité pour l'attester », -dit-il en commencjant. 
Ce livre il le garde, revêtu de son sceau, dans une mystérieuse 
cachette jusqu'à sa mort. C'est bien là le secrettim mcum tnihi, 
la discrétion absolue qui garantit au point de vue catholique 
l'authenticité d'une révélation. Je rappelle les exemples de 
faits analogues que j'ai relevés en comnienf;ant dans la vie 
d'autres mystiques, et à la lumière desquels l'autobiographie 
doit être appréciée. Merswin y raconte la visite de l'Ami de 
Dieu. Pour qui donc écrivait-il co récit que personne de son 
vivant ne devait lire? Onue se munt pas à soi-même. Serait-ce 



94 RULMAN MERSWIN A-T»IL CRU 



pour les Johannites? Il ne songeait pas encore à eux en 1352 
et ne savait entre quelles mains son livre tomberait après sa 
mort. Sitôt qu'il Ta écrit, il veut le brûler pour que son secret 
disparaisse avec lui. Il avait donc un secret dont il craignait 
la divulgation. Ce secret n'est autre que la série des grâces 
divines qu'il avait reçues pendant sa conversion et la visite de 
FAmi de Dieu qui la termine. 

2. Toute sa vie intérieure est dominée^ comme celle de ses 
congénères en mysticisme^ par l'attente des calamités apoca- 
lyptiques. D'année en année il prédit leur arrivée; il l'espère 
même, d'après le P. Denifle. Or il annonce en 1379 (lettre 16, 
du 18 février, p. 323) que, lorsqu'elles viendront, l'Ami de 
Dieu doit se rendre ouvertement à l'Ile- Verte {so sol ich offen- 
licke zuo dem Gruenenwerde kumnien) ; la déclaration est for- 
melle. En février 1379 l'idée d'une manifestation de l'Ami 
de Dieu à Strasbourg était donc inséparablement liée dans sa 
pensée à la venue des calamités ; il croyait aussi sûrement à 
son existence qu'à ces calamités mêmes. 

Aux deux extrémités de la vie connue de Merswin nous 
rencontrons ainsi deux textes qui prouvent qu'il a cru à 
l'Ami de Dieu de TOberland. Comme d'autre part il est certain 
que ce personnage n'a pas vécu, il ne reste d'autre issue pos- 
sible à Tantinomie dans laquelle la critique se trouve à présent 
enfermée, que d'admettre que sa réalité n'a été que subjective 
et que le problème de son existence se réduit à un problème de 
psychologie religieuse. 

Ce n'est point là de ma part une simple conclusion théo- 
rique. Merswin livre lui-même à son insu la clef si longtemps 
cherchée de l'énigme de sa vie, à la page 76 de son autobio- 
graphie. La manière dont il est amené page 72 à écrire ce 
livre est la même que celle dont il est amené par la voix divine 
à écrire le Livre des bannières (p. 402) et le Livre des neuf 
roches (p. 8 à 9 et 147). Là, comme dans ces deux livres, il 
objecte son indignité, sa crainte de paraître s'attribuer ce qui 
n'appartient qu'à Dieu ; il ne cède qu'à une contrainte supé- 



A l'existence de l'ami de dieu ? 



95 



I 



rieure, celle du l'Ami de Dieu, comme à celle delà voix divine 
duns les deux autres livres. Il désire de même que nul ne 
connaisse son livre de son vivant et, comme diins le Livre 
des neuf roches, son humilité absolue est la seule excuse de sa 
résistance. Il converse it présent avec TAmi de Dieu comme il 
a conversé dans les deux cas précédents avec la voix divine ; 
nous assistons à un même dialogue qiii se répcte trois fois, 
L'Ami de Dieu ne serait-il donc que la voix divine qui lui 
parle sous une forme nouvelle? La probabilité sur ce point 
devient certitude à la page 76. Merswin supplie à plusieurs 
reprises V Ami de Dieu de lui permettre de brûler son livre et 
c'est la voix divine qui lui répond en lui ordonnant de le laisser 
subsister'. A la fin du Livre des neuf roches (p. 147) cette voix 
lui déclare, avant de prendre congé de lui, que « pour cette 
fois B (ziio dieseme molle) il a assez écrit; la fois suivante 
(autobiogi'apliie, p. 72) c'est l'Ami de Dieu et non plus la voix 
qui lui parle et qui le contraint de reprendre la plume; enfin 
(p. 76) la voix divine, répondant, à une demande adressée à 
£Ami de Dieu, reprend la parole, lui défend d'anéantir son 
livre et ajoute qu'il ne sera plus contraint à l'avenir d'en écrire 
de semblables. Nous sommes donc en présence dans ces testes 
d'un seul et même phénomène psychique; l'auteur converse 
dans les trois cas avec une seule et même réalité intérieure, 
qui tantôt se révèle à lui comme la a voix divine o de sa cons- 
cience, et tantôt lui apparaît sous la forme concrète et objective 
de l'Ami de Dieu de l'Oberland. 



1. L'expression do icuri mi'r zao fûrilonde gebeii, trùs fréquiitilo dani les dciiti de 
UerawÏD et du TAmi de Dieu, désigao toujours une révélslioa diviDo. Vuir. pur exem- 
ple, tulobioRr., p. T( 1 uud 'wart mir in rlieseoiB selbeu zuoge luo virsloode gelien 
leoinp. p. ifi 1 in dioaeute aelben taoge do warl mir aucli (jDOlIetiborel) ; Livrt du 
einlj Aommrt, p. I33 ; duo warl mlr \n dieseme zuope zuo Tiralonda gebban ; Èpitré 
i la dirétifnU. p. iso ; Ist es din wUle, eo gip mir zuo vintoiide... do wsrt mir in 
eln«t ùbernatùrlichon wiso luo vecatotide gebau ; Livre de» deux hommei, p. IDS : 
ieh begcre das du mir liûle zuo Terslondu gabesL. Camp. Hitloire île la fondation d« 
l'Itt-Verle. Beilràge, p. ils; autobiogr., p. Ti. iellre i, p. ib6, etc. La nature mima 
des iiiBlnidioaa que Merswin reçoit à celte page 7G de son aulobiogrephie, moatre 
d'tltleurs bien que c'est d'uue rdvétalion qu'il a'ugil. 



96 LA QUESTION PSYCHOLOGIQUE 



Les textes ne mènent pas au delà du point où nous soinnxes 
parvenus; mon étude historique est terminée. Et cependant il 
me faut encore répondre à une question qui se pose indubita- 
blement pour le lecteur : comment se représenter dans ces con- 
ditions le développement intérieur de Merswin ? Je vais essayer 
de le faire, au risque de m'aventurer sur un terrain qui n'est 
pas le mien, en tenant compte des récents résultats de la 
psychologie, mais en priant le lecteur de distinguer soigneu- 
sement entre les faits constatés jusqu'à présent et Texplication 
forcément subjective de ces faits qui va suivre. Une série 
d'observations nous introduira le mieux dans cette nouvelle et 
dernière partie du sujet. 

1. M. M..., négociant à Paris, légèrement anémique et pâle, 37 ans, 
s*est livré dans sa jeunesse à des rêveries solitaires dans lesquelles il se cons- 
truisait des châteaux en Espagne. D'abord éphémères et changeantes, ses 
constructions se précisent : il parcourt une série de carrières fictives, celles 
d'ingénieur, de militaire, de marin, etc. Il se marie en 1877, a plusieurs 
enfants, devient chef d'établissement. Ses rêveries le reprennent. D'abord 
passagères et variables, elles acquièrent bientôt plus de durée et d'intensité, 
et se fixent sous une forme définitive. Voici son rêve. Il se fait construire à 
Chaville près de Versailles, à la lisière du bois, un pavillon entouré d'un 
jardin. Puis, nouvelles constructions; le pavillon devient un château en- 
touré d'un parc, avec écuries, chevaux et pièces d'eau. Il vit là dans un 
parfait bonheur, en union illégitime avec une femme dont il a deux enfants ; 
l'ameublement intérieur est somptueux. Sa vraie famille et ses affaires, 
bien que prospères, ne l'intéressent plus. 11 devient morose et silencieux, 
et commence à avoir des € absences», bientôt journalières, au bureau, 
dans le magasin, et même à table pendant le repas. Il reste alors immobile 
et souriant, sourd aux interpellations ordinaires ; il faut élever la voix pour 
obtenir une réponse. «Où est M. M...?» lui demande brusquement un 
visiteur qu'il n'a pas vu venir. Il se trouvait dans le moment même à Cha- 
ville, occupé à surveiller un tapissier qui modifiait l'arrangement d'une 
tenture. « Il est à Chaville », répond-il (parlant de lui-même à la troisième 
personne), et pris de terreur à cette révélation de son secret, il s'enfuit 
derrière une cloison de son magasin où il demeure dans un état d'anxiété 



iESTlON PSYCHOU 



extraordinaire. RameDé dans son appartonient, il reprend son eipression 
béate et Hon rêve. Ce rêve, il le continuo même intérieorement pendant 
qn'il accomplie eitériiiurumeDt, avec nne lucidité parfaite, les actes de la 
yîe journalière et jusqu'à des opérations commerciales importantea, actes 
dont sa mémoire ne garde aucune trace. Il apprend avec étouuement que 
le dimanche matin 22 février 1S87 il est allé avec sa femme à la meese do 
dix heures; il affirme avoir passé ce jour-là h Chaville et être allé dans la 
matiuée à Versailles acheter des plantes vertes ponr remplacer celles qui 
étaient mortes dans la salle à manger de son palais. Signes pathologiques : 
vertiges avant le repas, congestions céphaliques notauimcut au cervelet, 
ballonnement du ventru. Cet état dure quatre ans. Traité par le D' Féré, 
M. M... parvient peu à peu à se soustraire à l'obsesBion de sou rêve jus- 
qu'à complète guérison ; mais longtemps encore il rencontre, en passant 
sur les boulevards, les objets d'ameublement dont il avait orné son palais; 
leur vne fait revivre aussitôt devant ses yeux la partie de l'appartement où 
illes avait placés (D' Ch. Féré, Note «ir ha nqijiorlM de Viaiogiaation et 
du délire, in Bévue de médecine, Paris, 1887. p. 882 ss.). — J'eiprîme à 
M. Ch. Féré ma vive reconnaissance pour le bienveillant concours qa'il 
m'a prêté dans toute cette partie de mon travail. Je dois notamment à son 
obligeance une série d'intéressantes observations et des expériences très 
concluantes faites sous mes yeux dans son service à la Salpêtrière. M. le 
D' Charcot a bien voulu m'assurer dès 1886 de la possibilité de mon étude 
an point de vue psychologique et m'admettre à ses séances ; je prie l'illustre 
professeur d'agréer l'hommage respectueux de ma gratitude. 

2) Félida X., hystérique, possède depuis l'ûgo de quinze ans une sorte 
de double vie alternante. Sans cause connue elle éprouve une douleur aux 
tempes, tombe en torpeur et se réveille spontané ment dans 1' • état se- 
cond t . Son caractère a changé ; ses facultés sont saines mais plus déve- 
loppées ; elle a des hallucinations ; ses sens ont acquis une finesse extrême ; 
les souffrances dont elle se plaint d'habitude ont disparu ; elle se souvient 
de tout ce qui s'est passé pendant sa vie normale et les états seconds pré- 
cédents. Au bont d'un certain teuips, nouvelle torpeur et retour dans l'état 
premier ; tout ce qui s'est passé dans l'état second est oublié ; elle recom- 
mence sa vie dans l'état premier au point précis ou elle l'a quitté. Peu 1 
peu la durée des piîriodes normales diminue et bientôt c'est l'état second 
qui occupe presque toute l'existence ; il est devenu eu quelque sorte l'état 
normal et persiste des trimestres entiers. Les crises de transition sont si 
eonrres qu'elle peut les dissimuler à son entourage : un instant elle ferme ^ 
les yeux et les rouvre dans nn • état > différent. Signes pathologiques : 
hypéréraies locales ot passagères, accès de léthargie (D' M. Âxam, Un eni> 
de didotihiement de la vie; Le dédoublement de lu personnalilé ; La ilouble 



98 LA QUESTION PSYCHOLOGIQUE. 



conscience ; La double penonnalité in Revue scientifique, Paris, mai et sep- 
tembre 1876, p. 481 et 265; août 1878, p. 193; mars 1879, p. 843). 

8) M"* B. L., hystérique et très myope, est somnambule depuis sua 
enfance. Pendant qu'elle coud le soir avec ses ouvrières, elle incline subi- 
tement la tête vers la table, la relève, et se trouve être une autre personne. 
Plus de myopie ; elle ôte ses lunettes et se place à un endroit moins éclairé 
pour travailler ; elle enfile une aiguille sous la table et assortit des nuances 
dans l'obscurité (nyctalopie). L'acuité de ses sens est extrême; ses facultés, 
l'intelligence et la mémoire surtout, sont eztraordinairement développées. 
Son langage a changé ; elle parle nègre. Son caractère aussi : naguère 
timide et réservée, elle s'est enhardie et fait à son médecin des confidences 
dont elle sait que « l'autre », « la fille bête », ne les ferait pas; elle prie son 
médecin de ne pas lui en parler. Elle parle, en effet, d'elle-même dans 
rétat premier à la troisième personne, comme d'une autre individualité 
bien moins douée qu'elle. L'accès revient presque tous les soirs. Restée 
seule, M"® R. L. remonte dans sa chambre, continue son travail dans l'obs- 
curité, se couche et s'endort d'un sommeil d'abord agité puis tranquille. 
Elle se réveille le lendemain dans l'état normal et s'étonne de voir sa be- 
sogne achevée. Tout souvenir de l'état second est aboli ; dans cet état au 
contraire sa mémoire embrasse toute sa vie (D' Dufay, La notion de la per- 
sonnalité, in Revue scientifique, Paris, juillet 1876, p. 69). 

4) Une jeune fille d'un esprit cultivé mène parallèlement et pendant 
plusieurs années deux existences absolument différentes, surtout au point 
de vue intellectuel. Dans l'une d'elles, elle a une écriture charmante, pos- 
sède telles connaissances, entretient telles relations ; dans l'autre, son écri- 
ture est indéchiffrable, elle ignore ce qu'elle savait naguère, mais possède 
des aptitudes nouvelles (D' Warlomont, Louise Lateau, Bruxelles, 1875, 
p. 114). 

5) La femme B. possède jusqu'à trois états de conscience différents; elle 
se détriple. Dans le second état elle s'appelle Léontine ; hypnotisée à nou- 
veau dans cet état, elle entre dans le troisième et s'appelle Léonore. La 
femme B. est sérieuse ; Léontine est d'une vivacité exubérante ; Léonore 
redevient sérieuse. La femme B. ignore absolument l'existence de Léontine 
et de Léonore, comme Léontine celle de Léonore. Cette dernière connaît et 
Léontine et la femme B., mais se distingue d'elles comme de deux personnes 
différentes. Léontine connaît la femme B., mais se distingue d'elle égale- 
ment en l'appelant « l'autre » , ou bien € une bonne femme qui n'est pas moi ; 
elle est trop bête » . Léontine réunit tous les phénomènes psychiques de l'état 
second pour en former l'histoire déjà loi^gue de sa vie ; elle attribue à la 
femme B. tous ceux de l'état de veille; la différence des personnalités est 
nettement accusée. Un jour Léontine promet à M. Janet de lui écrire certains 



Lk QUESTION PSYCHOLOGIQUE. 



détails de as vie. C'est la femme B. (état normal) qni exécute l'ordre, maia 
à son iusu ; d'uue inaîn elle coutinue k tenir sou tricot, de l'autre elle écrit 
U lettre promise, mais d'une manière automatique, tout on fredojiuant une 
ronde; en réalité c'est le personnage somimmbulique qui se trouve à l'état 
latent dans la femme B., Léontine, qui écrit la lettre, et la femme B. bien 
qu'éveillée n'est que son instrument passif; elle ne sait ni ce qu'elle écrit 
ni Même qu'elle écrit ; la promesse faite par Léontine est devenue pour elle 
un ordre auquel elle obéit inconsciemment, par autosuggestion, M. Janet, 
survenant sans être entendu, lui enlève le papier; elle se retourne et assure 
n'avoir rien écrit, mais avoir continué ?i tricoter. M. Janet reçoit ainsi 
d'elle de nombreuses lettres, toutes signées Léontine et que Léontine seule 
reconnaît avoir écrites : te D' Gibert en reçoit également. 0n jour, une 
seconde lettre, d'nn oaractèn; tout différent et signée Léonore, ae trouve 
jointe à la première ; Léontine n'en sait rien, mais dans le troisième état 
Léonore la reconnaît aussitôt pour son œuvre. Léontine a des rCvcs et des 
hallucinations. Un jour qu'elle parle avec volubilité à M. Janet, elle entend 
une voîx lui dire de se taire. Effrayée elle court à l'armoire pour voir s'il 
ne e'j cacbe personne. Sitôt que Léouoro reparaît, elle déclare k l'observa- 
tear : • C'est moi qui lui ai dit de se taire ; je voyais bien qu'elle vous eD- 
nu;ait. i Le personnage somnambalique que Léontine a son tour portait 
en elle, s'était manifesté sous la forme hallucinatoire d'une voix (Pierre 
Janet, te» aeten ineonecimU et la mémoiri: dans le gomnambulUme in Revue 
phUoêopAiqtie, Paris, mars 1388, p. 238), Comparer le cas du sujet H. R., 
écrivant ïnconsciemnieiit, dans l'état naturel, des lettres dont on lui a 
■nggéré le texte quelques jours auparavant dans l'état somnambulique 
{Ibid., avril 1886, p. 428). 

6) 1* jeune Janicaud, à l'école normale de la Creuse, entre presque 
chaque soir en somnambulisme, après une heure ou deux de sommeil nor- 
mal. Il se lève, va travailler dans l'étude obscure ou se promener dans le 
jardiu, puis se recouche. Sauf le timbre de sa voix quand il cbante ou ré- 
pond aux questions qu'où lui adresse, il a toutes les apparences de l'état . 
de veille. Naturellement timide et embarrassé, il s'enhardit alors, devient 
plaisant et parle avec la plus grande facilité ; son style est bien meilleur 
que dans l'état de veille. Un jour il apporte au directeur, à 10 fa. iH du 
soir, une longue lettre qu'il vient d'écrire daus l'obscurité on cinq minutes 
an plus, sans rature ni snrcbarge; elle doit partir par la dernière levée. Un 
antre jour, le directeur ayant indiqué a l'avance le sujet de la composition 
du lendemain, J. se dresse sur son lit vers 10 h. 30, prend un crayon et 
une feuille qu'il appuie sur le traversin, et le bonnet de coton enfoncé jus- 
qu'au menton, couvre en quelques minutes les deux pages d'une écriture 
très lisible. L'activité de ses facultés est alors extraordinaire. Sa mémoir» 



100 LA QUESTION PSYCHOLOGIQUE. 



est assez rebelle dans Tétat normal ; mais dans Tétat second, il sait réciter 
sans omettre une syllabe cinq à six pages d'histoire qu'il vient d'étudier 
dans son lit. Au réveil il n'a plus aucun souvenir de ce qu'il a fait, récité 
et lu pendant son accès ; mais, rentré en somnambulisme, il se souvient 
parfaitement de ce qui s'est passé pendant les accès précédents ; il connaît 
également les événements de sa vie normale. Il passe du sommeil au som- 
nambulisme et rentre par le sommeil dans l'état normal, sans se douter de 
la modification qui a lieu pendant la nuit (D' Dufay, La vision mentale ou 
double vue, in Bévue philosophique, Paris, février 1889, p. 205). 

7) Une jeune fille élevée dans le pays de Galles parle dans un accès de 
délire une langue inconnue à son entourage ; c'était le gallois, qu'elle avait 
complètement oublié, et dont elle ne put plus dire un mot après sa guéri- 
son. — Une fille complètement illettrée récite dans un accès de délire de 
longs morceaux de latin, de grec et d'hébreu ; élevée dans le presbytère de 
son oncle, savant pasteur, elle l'avait entendu réciter dans ces différentes 
langues des textes dont le souvenir s'était réveillé en elle après bien des 
années (Taine, De V intelligence, Paris, 1870, I, p. 149, 150). — Les 
prophètes cévenols s'exprimaient dans leurs extases non en provençal, leur 
dialecte habituel, mais en français, quelque étrangère que leur fût cette 
langue dans l'état normal. Les moins doués d'entre eux citaient alors la 
Bible « comme s'ils l'eussent sue par cœur » (Misson, Théâtre sacré des 
Cévennes, Londres, 1707, p. 14, 19, 31). — Le D"" Wildermuth, aliéniste 
à Stuttgart, me cite obligeamment le cas d'un pensionnaire de l'asile 
de Gœppingen dont la conscience présentait trois états différents, et pa- 
raissait ainsi divisée en trois personnes distinctes qui se querellaient sans 
cesse, chacune dans sa langue, en bon allemand, en dialecte suisse et en 
français. 

8) M"* G..., hystérique, pensionnaire à la Salpêtrière, était venue avec 
quelques camarades tirer le cordon de sonnette du D' Féré, le 17 août 
1886, pour s'amuser. Le lendemain, devenue par suggestion hypnotique 
M"* C... son amie, elle s'écrit à elle-même sous mes yeux la lettre d'aver- 
tissement suivante : « Tu sais qu'il faut demander excuses à M. Féré, ou 
sinon on te mettra à la porte sur-le-champ. Je te termine ces deux mots en 
t 'embrassant de tout cœur, ma petite amie G... — C... pour la vie. » Au 
réveil, elle ne reconnaît ni sa lettre ni son écriture. 

9) « J'ai vu une personne qui en causant, en chantant, écrit sans re- 
garder son papier des phrases suivies et même des pages entières, sans 
avoir conscience de ce qu'elle écrit. A mes yeux, sa sincérité est parfaite. 
Or elle déclare qu'au bout de sa page elle n'a aucune idée de ce qu'elle a 
tracé sur le papier; quand elle les lit, elle en est étonnée, quelquefois 
alarmée. L'écriture est autre que^ l'écriture ordinaire. Le mouvement des 



LA QUESTION PSïCHOLOGIQUE. 



101 



doigta et du crayon cat raîde et semble automatique. • (Taine, De VinteUi- 
genee, 3' édition, préface p, 16 et 17.) 

10) L'écritare d'un bomme varie d'ane mauièie surprenante euiyant 
l'âge et te caractère des personDages dans lesquels il se trouve transporté 
par BUggeetion. J'ai devant moi cjuq dictées d'un même teste faites en 
juillet 1888 par le D' Féré au somnambule C,.., pcueionnaire ^ Bicëtre, 
C'est une lettre imagiuairâ, éerite par Louis XVI it Maleaberboe. Dans 
l'état normal, l'écriture est de grandeur moyenne, très régulière; dans le 
rôle de Louis XVI, L'écriture gagne en ampleur ; VL de la signature affecte 
une forme nouvelle et caractéristique qu'on retrouve réellement dans la 
signature du roi, aiusi que dans certains écuseons des palais de Versailles, 
Dans le rôle de jeune fille, elle devient d'uno finesse et d'une élégance 
particulières. Cbangé eu enfant de huit uns, C... traue des lettres énormes 
et massives. Devenu octogénaire, il écrit d'une main tremblotante qui fait 
ressembler ses traits au tranchant d'une scie. — Les écritures obtenues de 
deuK antres sujets dans les personnages d'Harpagon, du paysan Jean Pierre, 
d'un vieillard et de Napoléon à Waferloo, et reproduites dans la Revue 
phUoeophititte (II. Ferrari, J, Iléricoort et Ch, Hicliet, La ptrionnalité et 
l'icrilure, avril 1886, p. 414; G, Koatèa,' A propos de graphologie, février 
1886, p. ltJ3), présentent les mémos caractères, dont l'eiplication est du 
domaine de la gnqibologie. 

11) L'activité créatrice du romancier est parfois involontaire, incons- 
ciente, nne vision immédiate de l'bistoire qu'il crée. Un poète parcourt 
l'histoire d'uno contrée qu'il a visitée et qui l'a frappé pat sa beauté ; su- 
bitement il voit se présenter devant lui la figure d'un jenne homme qu'il 
no connaît pas, qu'il appelle V., et dont le caractère et la vie sont 
ouverts devant lui comme un livre. L'histoire de V., qui n'a jamais eiisté, 
apparaît devant son esprit, inèlée à l'histoire de la charmante contrée, et 
avec toutes ses péripéties, comme une image qui sortirait du brouillard. 
Y a-t-il une partie obscure, une lacune dans le tableau, le poète n'a qu'à 
regarder pour voir auasitût l'image se préciser et se compléter. Bien plus, 
il reconnaît cette image pour l'avoir déjà vue ; sa création lui fait l'inipres- 
tion d'un rcBSOuveiiir (J, Kreyher, Die mystisfhen Erteheirtungeii detSeeten- 
lebeni, Stuttgart, 1881, I, p, 54). — Ce ressouvenir peut même prendre 
la forme concrète d'un texte qu'on n'aurait plus qu'à copier : • Je rêv» 
que je feuillette un album; l'auteur est devant moi. Je loue d'abord; mais 
en tournant les pages, je commence k critiquer les dessins qui me pa- 
raissent de plus en plus mauvais. J'imagine ainsi un article à fiiiro. Tout à 
coup, dans le môme rfve, je crois l'avoir fait, avoir déjà eu l'album entra 
les mains il y a un an, et en avoir parlé dans tel journal, à tulle page; je 
v.,iB l'article, trente ou quarante lignes, à la troisième colonne delà page », 
etc. (Taine, De VintfUigenrf. Paris, 1870, II, p. 194). 



102 LA. QUESTION PSYCHOLOGIQUE. 

12) Le cas du prisonnier de Mayence montre quel degré de fijdté une 
image mentale de ce genre peut prendre. Il écrit une lettre sur des feuilles 
superposées qu'on lui enlève successivement sans qu*il s'en aperçoive, puis 
signe au bas de la ô* feuille, et sur cette page entièrement blanche se met 
à corriger son texte en le relisant ligne par ligne à voix basse ; les virgules 
et les lettres qu'il ajoute correspondent à des lacunes sur les feuilles en- 
levées. Ses accès reviennent à peu près toutes les semaines et durent de 
15 à 30 heures. C'est par les « jeux intérieurs » qu'il voit; une allumette 
enflammée, qui lui brûle presque les sourcils, n'est point perçue par la 
rétine. (D^ Despine, Étude scientifique sur le somnambulisme y Paris, 1880, 
p. 362). — Le D' Despine cite encore le cas d'un ecclésiastique qui se 
levait la nuit endormi et rédigeait ses sermons. Il avait les jeux fermés, 
relisait couramment dans l'obscurité tout ce qu'il avait écrit, corrigeant 
ses phrases, raturant les mots qui ne convenaient pas. On interpose un 
corps opaque entre sa figure et son papier : il n'en continue pas moins à 
écrire, à relire, à faire ses corrections avec la même netteté (Ibid,, p. 152). 

Ces quelques observations suflSsent pour nous laisser entrevoir 
de quel genre a pu être la vie psychique de Merswin, dans les 
limites où elle se trouve circonscrite par les textes. 

Sa conversion commence par un accès de lévitation parfai- 
tement caractérisé. Il ne sent plus le poids de son corps, devenu 
subitement d'une légèreté extrême; il fait plusieurs fois le tour 
de son jardin en planant dans les airs (de Rochas, La lévitation, 
in Revue scientifique, sept. 1885, p. 336 ss.). Un an après, accès 
contraire de paraplégie. La moitié inférieure du corps lui paraît 
tuméfiée, plus volumineuse et plus lourde qu'à l'ordinaire ; il 
ne peut plus remuer. De pareils troubles de la sensibilité mus- 
culaire sont des symptômes d'une affection du système nerveux 
(Th. Ribot, Les maladies de la personnalité, YsLvis, 1885, p. 36). 
Une voix divine lui annonce que l'accès de paraplégie va pren- 
dre fin (autobiographie, p. 64) ; un autre jour, elle prédit à 
r « Ami de Dieu y> la formation, sur le côté gauche de la poi- 
trine, d'une enflure qui persiste pendant une semaine (lettre 13, 
p. 317). Il est possible à l'homme, dit le D' Liébaut (Du som- 
meil et des états analogues considérés au point de vue de l'action 
du moral sur le physique, Paris, 1886, p. 140, 157 à 159 ; comp. 
Kreyher, o. c, p. 108 et 109), de ressentir pendant le sommeil 



L\ OUESTIOK PSYCHOLOGIQUE. 



103 



un travail de reparatioQ organique ou d'incubation morbide 
imperceptible dans l'état de veille, sensation prémonitoire qui 
peut devenir le point de départ d'un rêve on d'une hallucina- 
tion ; il est aussi possible au donneur de faire congestionner 
incoasciemment des parties circonscrites de la surfîice cu- 
tiinée, constriction du tissu capillaire qui peut être portée jus- 
qu'à l'exsudittion sanguine des stigmatisés. Nouvelles angoisses 
et nouveaux accès de paralysie chez Merswin avant la fondation 
de rile-Verte ; fréquents retours, pendant les trente dernières 
années de sa vie, de la « grande maladie mystérieuse dont il 
n'est guère possible de parler n, de 1' a oppression géuérale » 
qui étreint son corps (lettre 19, p. 33 ! ; Livre des neuf roches, 
p. 9). Nombreux accès de céphalalgie ; il soutfre de la tête au 
]Toint de craindre pour sa raison (autobiographie, p. 61). A 
tout moment il se sent pris de faiblesse, il croit qu'il va mou- 
rir. II mène un genre de vie singulièrement débilitant, évite 
toute occasion de sortir, se nourrit à peine, s'inflige toutes 
sortes de macérations, se fait saigner fréquemment jusqu'à ce 
que syncope s'ensuive. Après quelques années de ce régime il 
se sent à tel point épuisé que sa famille lui interdit en 1350 le 
voyage de Rome, et qu'il s'effraie lui-même de son état de fai- 
blesse et de maigreur. Autantd'indicesd'unétatphysiologique 
profondémeiit troublé, auquel il ne sera pas étonnant de voir 
correspondre un état psychologique anormal lui aussi. 

Il ne peut être question cliez Merswin, j'ai hâte de le dire, 
d'une affection mentale altérant la rectitude de son jugement. 
Une pareille supposition est exclue par les textes de la manière 
la plus formelle. D'un bout à l'autre de sa vie il apparaît 
cunimo un homme de sens rassis, ennemi de toute exagération 
intellectuelle comme de toute extiavagance pratique, qui, s'il 
se laisse entraîner par certains côtés de sa nature aux ardeurs 
d'un mysticisme maladif et aux jugements absolus du pessi-. 
misme, s'efforce toujours de réagir contre cette tendance eo 
venu d'une ferme sugcsse qui ne le quitte pas et qui se mani- 
foste notamment dans les différents actes de sa vie extérieurt'. 



10 i LA QUKSTIOX PSYCHOLOGIQUE. 



Nature exceptionnellement impressionnable, il souffre plus que 
d'autres de la corruption très réelle de l'Église de son temps 
et la a: voix divine y> lui en trace un tableau singulièrement 
sombre dans les Neuf roches; mais ce n'est là, ce que le P. Denifle 
n'a pas vu, qu'un côté du jugement qu'il porte sur son époque : 
r a homme » s'efforce d'atténuer le rigorisme de la « voix », 
relève les exceptions qu'il peut découvrir à ses généralisations, 
s'efforce d'établir qu'il est encore des chrétiens dignes de ce 
nom dans les différentes classes sur lesquelles la voix lance 
Tanathème ; il envisage même à un certain moment cette sé- 
vérité comme un péché, et prend la résolution de considérer 
à l'avenir son prochain non plus tel qu'il est, mais tel qu'il 
peut devenir encore par la pénitence (autobiographie, p. 74). 
Sévérité tempérée par la miséricorde, telle est l'impression que 
nous laisse son jugement sur la chrétienté dans ses écrits de 
Tan 1352 *. Il veut devenir ermite dans un bois ; mais son bon 
sens rejette aussitôt ce désir. Il ruine sa santé par l'ascétisme, 
mais il ne tarde pas à entendre le cri de sa nature qui proteste, 
et il renonce à ses exercices pour vivre comme un chrétien or- 
dinaire. Il se règle d'après des visions et des songes, mais il 
répète à tout moment qu'il ne faut pas se fier aveuglément à 
ces sortes de révélations, parfois trompeuses. Il donne sa for- 
tune à Dieu, mais il sait en faire un meilleur usage que de la 
distribuer aux mendiants des rues ou de fonder un couvent de 
plus ; il continue à l'administrer en qualité de a trésorier » de 
Dieu, prêt à l'employer à telle fin qu'il plaira à son céleste 
« suzerain y> de lui indiquer, et il la dépense à fonder et à do- 
ter une maison de refuge pour ses semblables dans les temps 



1. C'est ce que J. Gôrres a déjà entrevu dans le jugement qu'il porte sur l'auteur 
des Neuf roches : Hier (in dem Bûche von den ueun Felsen) isl ailes objektiv ; es 
wird Gericht gohalten iibbr die ganze Christonheit, iiber aile Stânde und Geschlech- 
1er ; die Sache selbst rodet, oder vielmehr Gott redet, und was Er spricht, widerhallet 
sich bewâhrend in dem Gewlssen Aller und Jeder. Der Sehcr ist gieichsam uur cala- 
mus scribae, und auch dies ungern genug. £r darf also hier nicht hervortreten, sich 
nicht namhaft machon, dass uicht die 'érnste, strafende Wahrheit durch seine Per- 
sônlichkeit in gehâssigom Lichte erscheine. Nur flehen darf er um Schonung, utn Er- 
barmung fiir die arme Christonheit (introd., p. xvij). 



LA iJL'EâTION PSYCHOLÛtilClUE. 



105 



I 

I 



graves oCi l'on vit. La mâme modération, la même sagesse pra< 
tique se niunifeste dans les règlements qu'il donne à la maison 
del'Ile-Verte en vue de sa destination particulière et que les 
Johannîtes ont acceptés sans diÊBculto, dans les conseils aussi 
prudents que discrets qu'il offre à Jean de Schaftolsheim, aux 
prûtres de l'Ile-Verte, à Nicolas de Laufen, aux Johannites. Il 
engage Jean de SchaftolsUeim à ne pas s'effrayer de ne pas re- 
cevoir les « grâces surnaturelles du Saint-Esprit a et à persé- 
vérer dans le renoncement ; il l'invite a calmer les scrupules 
que lui causait la possession de quelques livres et de quelques 
deniers en se soumettant, dans l'interprétation de son vœu de 
pauvreté, à l'avis de ses supérieurs; il n'ose décider si le vi- 
caire général du diocèse de Strasbourg doit accompagner ou 
Don son évoque à Cologne et retient son jugeaient sur ce point. 
Il exhorte les prêtres séculiers de l'Ile-Verte au support mutuel, 
à l'apaisement de leurs discordes par la soumission à tel chef 
qu'il leur conviendra de choisir parmi eux. Il conseille à Ni- 
colas de Laufen, dont la situation comme prêtre séculier était 
devenue difficile à l'Ile-Verte depuis l'arrivée des Joliannites, 
d'entrer dans l'ordre de saint Jean ; mais connaissant son at- 
tachement à l'Ile-Verte et son désir de mener une vie tranquille 
et contemplative, conformément nu caractère de la maison, il 
lui offre de conclure en dehors de lui, avec ses futurs supérieurs, 
on arrangement d'après lequel il ne serait ni éloigné do Stras- 
bourg ni chargé d'aucune fonction dans Tordre, ce qui lui per- 
mettrait de prononcer sans restriction son vœu d'obéissance 
tout en étitnt rassuré sur l'avenir; Nicolas de Laufen n'eut 
qu'à se féliciter dans la suite d'avoir accepté cette proposition 
(lettre 6, p. 299). Quand les Johannites parlent d'agrandir lo 
chœur de lenr église, c'est encore lui qui trouve le plan de cons- 
truction le plus pratique, celui qui est exécuté iinalement; 
misis il met si peu d'obstination et d'amoiir-propre à faire pré- 
valoir son idée, comme on l'a prétendu, qu'il commence par 
'dépenser -200 florins « par affection pour le commandeur » qui 
ivait une construction beaucoup plus somptueuse, bien qu'il 



106 LA. QUESTION PSYCHOLOGIQUE. 



desapprouve son projet; puis^ devant l'impossibilité matérielle 
de persévérer dans cette voie, lorsque son propre plan paraît 
s'imposer, il Texaiuiiie à nouveau, le modifie en même temps 
que le commandeur modifie le sien, soumet à T c Ami de Dieu ^ 
les deux plans ainsi transformés, donne même pendant quel- 
que temps, au détriment de sa propre autorité à Tlle- Verte, 
la préférence au plan du commandeur par la bouche de ce 
mystérieux personnage, et enfin revient à la forme première de 
son propre plan, qui était décidément le meilleur et le moins 
coûteux. Lors du schisme, il donne à Henri de Wolfach et à 
Conrad de Brunsberg le conseil sensé de régler leur conduite 
ecclésiastique sur celle de Tordre entier pendant la captivité 
du grand-maître Jean d'Hérédia, retenu prisonnier par les 
Turcs à Corinthe. Il exhorte sans cesse les JohannitesàTobéis- 
sance envers le commandeur ; par égard pour celui-ci, il leur 
recommande, en leur envoyant son Livre des cinq hommes, de ne 
le lire qu'après en avoir obtenu Tautorisation de leur supérieur. 
Enfin quand il s'apprête à t-erminer sa vie dans la « captivité 
divine », il commence prudemment par s'imposer une forme 
moins rigoureuse de la réclusion, quitte à rendre son genre de 
vie plus sévère si rien ne s'y oppose à l'Ile- Verte et s'il s'y sent 
poussé intérieurement, comme ce fut le cas immédiatement 
après. Une pareille conduite et un pareil langage dénotent 
chez un homme la pleine et entière possession de ses facultés 
spirituelles. 

Ce qu'on appelle état second, variation de la personnalité 
dans le somnambulisme spontané ou provoqué, est un état 
psychologique particulier qui assurément peut amener, en 
s'exagérant, la dissolution du moi dans la démence (tel est le 
cas du pensionnaire de Gœppingen qui se sentait être simulta- 
nément trois personnes distinctes, et du malade qui se croyait 
composé de deux individus, dont l'un était au lit, tandis que 
l'autre se promenait; voir Th. Ribot, Les maladies de la per- 
sonnalité, p. 40), mais qui se trouve situé encore en deçà de 
la limite où commence ce genre d'aliénation. Le rêve en est la 



LA 0DB8TION PSTCHOtiOGIQUB. 



107 



I 



forme élémentaire, première dissociation qui s'opère entre le 
moi et une série particulière d'idées, émergeant du fonds mé- 
morial sous forme d'images objectives et donnant rillusion de 
sensations véritables. A l'état de veille il a'sppella l'hallucina- 
tion. Que le moi, au lieu d'être simple spectateur de son rêve 
ou de sou hallucination, en devienne l'acteur, qu'il vive son 
personnage au lieu de le regarder vivre, qu'il rentre ensuite 
dans l'état normal de veille pour reprendre bientôt après la 
suite de son rêve sous cette forme active, et il se produira chez 
lui l'alternance entre l'état premier et l'état second ou le dé- 
doublement de la personnalité, c'est-à-dire la variation de la 
forme contingente, extérieure du moi, comprenant le nom, 
l'âge, le domicile, le genre d'activité, la position sociale, etc. ; 
le moi lui-même n'en est pas atteint dans son unité fondamen- 
tale (Paul Janet, La notion de la personnalité, in Revue scien- 
tifique, Paris, juin 187b, p. 574). Ce n'est là au fond qu'une 
variété du rêve, mais une variété pathologique, puisqu'elle 
aboutit à créer dans les états de conscience du sujet deux cen- 
tres d'association ou deux mémoires, qui parfois sont complè- 
tement distinctes l'une de l'autre (voir le cas de la dame amé- 
ricaine chez Taine, De tintcliigcnce, Paris, 1870, I, p 180), 
parfois aussi s'emboîtent en quelque sorte l'une dans l'autre, 
la première embrassant la totalité des états de conscience, la 
seconde seulement un groupe restreint de ces états, lesquels se 
séparent des autres par suite d'un triage naturel et s'unissent 
entre eux comme les anneaux d'une chaîne qui se rejoignent 
(Th. Ribot, Les maladies de la mémoire, Paris, 1881, p. 8'2). 
L'altération psychique du sujet se réduisant ainsi ù la seule 
dissociation des états de conscience conservés par la mémoire, 
à l'apparition d'un second état de veille et d'activité consciente 
parallèle au premier, il est naturel que le jeu normal de ses 
facultés n'en tioit affecté ni dans un état ni dans l'autre. La 
puissance intellectuelle paraît au contraire exaltée dans ces 
cas; de la ce* prodiges de mémoration, ces passages de cin- 
quante vers ajipris après une seule lecture, ces instructions 



108 LA QUESTION PSYCHOLOGIQUE. 



catéchétiques répétées mot pour mot, ces reviviscences de lan- 
gues oubliées, ces travaux exceptionnellement difficiles, com- 
positions littéraires, problèmes de mécanique et même opérations 
chirurgicales, exécutés dans Tétat de veille somnambulique , 
mais dont l'auteur n'a gardé aucun souvenir, une fois rentré 
dans rétat normal (D' Warlomont, p. 113, 116; D' Despine, 
p. 106 ; Th. Ribot, Les maUidies de la volonté, Paris, 1883, 
p. 95, 139; D' Liébaut, p. 91). A la surexcitation de la vie 
psychique correspond une suractivité des fonctions organiques ; 
la respiration et la circulation s'accélèrent, la fonction géni- 
tale s'exalte (tentations impures si fréquentes chez Merswin et 
l'a Ami de Dieu »), et malgré une grande dépense de forces, l'in- 
dividu ne ressent aucune fatigue (Th. Ribot, Les maladies de 
la personnalité, p. 64, 65). Les contradictions inhérentes à la 
nature humaine, les deux âmes qui demeurent dans notre poi- 
trine selon le mot de Gœthe, les deux lois qui se combattent 
dans notre âme selon celui de saint Paul, antagonismes que les 
romanciers et les poètes excellent à mettre en relief dans leurs 
drames, peuvent contribuer puissamment à produire le dédou- 
blement de la personnalité chez un sujet qui s'y trouve prédis- 
posé, et donner à ce phénomène psychologique un haut intérêt 
moral et religieux. Suivant que tel ou tel élément de notre 
personnalité prime les autres, elles engendrent déjà dans la 
vie quotidienne des transformations momentanées et partielles 
du moi, dont la banalité nous dissimule l'importance philoso- 
phique, mais entre lesquelles et les états plus graves dont il est 
question ici il n'existe qu'une différence de degré (Th. Ribot, 
ibid.^ p. 69 à 79)*. Le phénomène de la double personnalité 
ainsi défini me paraît être la solution naturelle et satisfai- 



1. Voir oQcore, sur touto cette partie du sujet, Pierre Janet, VAutomatiême psycho- 
logique, Paris, 1889, p. 117 : Les diverses existences psychologiques successives; modi^ 
fications spontanées de la personnalité ; p. 205 : Le caractère des individus suggeslibles ; 
p. 223 : Les actes subconscients ; p. 305 : La désagrégation psychologique; p. 314 : Les 
existences psychologiques simultanées; p. 324: Les existences psychologiques simulta- 
nées comparées aux existences psychologiques successives ; p. 444 : La faiblesse et la 
force morale. 



santé dn problème psychologique qui se trouve posé par nos 
textes. 

Les écrits (le l'aniSââ permettent d'entrevoir la genèse de 
la seconde personnalité ou de « l'Ami de Dieu » dans la vie 
psychique de Merswin. 

J'ai déjà relevé chez lui, dans l'étude de son style, la ten- 
dance à substituer le dialogue au discours indirect, c'est-à-dire 
à se diviser, au milieu de sa relation, en un sujet qui écoute et 
en un objet qui parle; c'est là un indice d'une disposition au 
dédoublement de la personnalité qui n'est pas à négliger. J'ai 
signalé en outre l'absence complote d'énergie que révèle son 
style : même atTaîssement de la volonté, même aboulie dans 
toute sa vie spirituelle. Son caractère est d'une mobilité 
extrême; des périodes de joie délirante alternent pendant sa 
conversion avec des périodes d'horrible souffrance et de déses- 
. poir. Son intelligence est débordée à tout moment par un flux 
incoercible d'idées qui s'imposent à elle sous forme d'images 
mentales ; réagir contre cette exubérance cérébrale, contre ces 
obsessions lui est impossible. Voici des « images étranges n 
qui lui apparaissent contre son gré ; pins il s'oppose à elles, 
dit-il, plus il en vient; il lui faut « endurer » (usliden) ces 
images aussi longtemps qu'elles persisteront dans sa pensée, 
endurer « toutes les créatures, pures et impures, » c'est-à-dire 
toutes les formes d'ûtres imaginables, qui passent comme un 
torrent devant son esprit ; il lui faut « voir t tous les vices de 
la ciirétienté, malgré la douleur que ce spectacle lui cause, voir 
tous les tablcau.i du Livre des neuf roches passer et repasser 
devant ses yeux, malgré ses résistances. C'est là une maladie 
de la volonté parfaitement caractérisée, maladie qui réduit 
l'homme à l'état de passivité vis-à-vis de ses propres créations 
intellectuelles, et le scinde ainsi en deux êtres dont l'un subit 
irrésistiblement l'action de l'autre (Th. Ribot, fjes maladies rfc 
la volonté, p. 49, 98, 1 1'2). Ces images mentales se pi-ésenteut 
à l'esprit de Merswin avec toute l'objectivité de réalités con- 
crètes. L'une d'elles offre ici uiï intérêt particulier, celle qui 



110 LA QUESTION PSYCHOLOGIQUE. 



termine la gigantesque vision de la montagne aux neuf roches 
et du monde captif sous le filet de Lucifer : c'est l'image idéale 
de TAmi de Dieu^ travaillant sous le filet au salut de ses 
semblables. Nous touchons ici au point de départ du dévelop- 
l)ement psychique particulier de Merswin : il entrevoit l'Ami 
de Dieu au centre de son activité missionnaire dans le monde. 
Cet Ami de Dieu est monté sur la neuvième roche^ il est parvenu 
jusque devant la porte de V ^ origine ^ ; mais il est redescendu 
volontairement sous le filet pour secourir ses frères, et il lutte 
à présent au sein de la chrétienté contre toutes les puissances 
du mal : il a déjà toute une histoire. Le récit de sa conversion, 
celui de ses rapports avec les amis de Dieu de son pays, avec 
difiërents chevaliers, avec les recluses de Vérono, avec le maître 
de l'Ecriture sainte, etc., ne sont que les développements de 
cette donnée première. 

Mais il ne se contente pas d entrevoir l'Ami de Dieu dans 
son activité missionnaire; il se met à vivre lui-même le per- 
sonnage qu'il a créé, dans le cadre historique et géographique 
où il l'a placé. Nous rencontrons en effet chez lui le sentiment 
très prononcé de sa propre vocation missionnaire. Dès le début 
de sa conversion il veut aller chercher une mort glorieuse en 
évangélisant les païens. Puis c'est à la chrétienté même qu'il 
veut consacrer ses forces, prêcher à ses semblables, la plume à 
la main, l'évangile mystique de Tamitié divine. Mais alors deux 
hommes apparaissent en lui, le courageux missionnaire inspiré 
de Dieu et le bourgeois timide et illettré ; le critique impétueux 
et acerbe des vices de la chrétienté, et l'indulgent et paisible 
ami de Dieu et des hommes ; la « voix :ù qui commande d'écrire 
le livre et V (c homme y> qui s'y refuse. Un moment, c'est la 
conscience missionnaire personnifiée par la « voix » qui l'em- 
porte sur les résistances de 1' <( homme » ; le livre s'achève : il 
est destiné à « tous les chrétiens » ; l'auteur sait que la lecture 
en sera souverainement utile à quiconque le parcourra; et 
puis, défection inattendue, il le cache pour le reste de ses 
jours : la timidité de 1' « homme », la crainte de voir le nom 



LA QUESTION PSYCHOLOGIQUE. 



111 



de l'aiiteiir coDim du public, l'a emporté sur le sentiment du 
I devoir missionnaire exprimé par la « voix ». Alors apparaît 
I l'Ami de IMeu ; il tient h Merswîn le même langage que la 
c voix B céleste à T « liomme » ; il le pousse à écrire un nou- 
[ veau livre, l'autobiographie; même résistance de Merswin, 
ime ordre formel de TArnî de Dieu. La conscience du devoir 
\ missionnaire, qui parle à présent par la bouche de ce person- 
I nage, triomphe encore une fola des résistances de Merswin ; 
l'autobiographie s'achève ; elle aussi est adressée à a tous les 
chrétiens », et puis, nouveau triomphe de la timidité et de 
l'humilité de l'auteur, elle est mise sous scellé et va rejoindre 
' les Neuf roches (f t le Livre des bannières) dans leur cachette, 
l 'et ce n'est que trente ans plus tard qu'on l'y découvrira. En- 
r suite, Merswin rentre dans l'ombre pendant une quinzaine 
d'années, jusqu'à la fondation de l'Ile-Verte. Mais dans cet 
intervalle on apprend dans les cercles pieux de la ville qu'un 
I Amide Dieu demeure dans l'Oberlaud, un homme d'une activité 
I missionnaire infatigable, qui écrit en 1356 VÉpUre à la chré- 
P tienlé, qui envoie ses conseils à toutes les âmes travaillées qui 
s'adressent à lui ; plus tard les Johannites reçoivent de Merswin 
toute une littérature venue de l'Oberland, prédication écrite du 
. mystérieux missionnaire. Qu'est donc devenue, demanderons- 
I noua, chez Mersivin, l'activité spirituelle et littéraire si intense 
I avant 1353, et qui s'arrête alors comme par enchantement? 
Qu'estdevenu chez lui le besoin d'activité missionnaire, naguère 
encore si impérieux, et à présent disparu sans traces? La 
réponse, me paraît-il, s'impose: c'est dans le personnage de 
l'Ami de Dieu, dans une seconde personnalité, que Merswin a 
continué son activité littéraire et donné satisfaction à son 
besoin d'activité religieuse, en parcourant idéalement une car- 
rière de missionnaire qu'il n'avait pas l'énergie de parcourir 
dans la réalité, h' « homme » des Neuf roclifis continue à vivre 
en Merswin : la « voix » ([ui prend congé de l'homme et déclare 
qu'elle ne lui parlera plus, revit sous une foi'me nouvelle dans 
l'Ami de Dieu, comme le veulent nos textes {voir plus haut, p, 95) . 



112 LA QUESTION PSYCHOLOGIQUE. 



Le troisième et dernier moment de cette évolution psychique 
n'est qu'un complément du premier.. Il ne suffit pas à Merswin 
d'entrevoir TAmi de Dieu dans son activité lointaine ; il entre 
en rapport direct avec lui. Il y est poussé par une contrainte 
irrésistible, le besoin de communiquer à autrui les merveilles 
de sa vie spirituelle, qu'il lui est interdit de révéler à aucune 
créature humaine. Sitôt que l'Ami de Dieu parait, la défense 
est levée, c Tout homme, dit le D' P. Radestock {Génie und 
Wahnsimi, Breslau, 1884, p. 21), éprouve le besoin de traduire 
ses idées et ses sentiments en paroles ou en actes. L'artiste, le 
génie pratique manifestent leur pensée par l'action; le poète, 
l'homme religieux se soulagent par la confession : alors seule- 
ment le calme rentre en eux. Quand cet allégement n'est pas 
possible, Foppression intérieure va en augmentant et peut 
mener à la folie. Ce danger est surtout grand chez les natures 
silencieuses, disposées à garder secrets les sentiments et les 
émotions qui les. consument, ou décidées à les taire parce 
qu'elles n'osent ni ne peuvent les révéler. » Nous avons ren- 
contré ce phénomène psychologique chez Hildegard et Elisabeth 
de Schœnau. Dès la seconde année de sa conversion, Merswin 
trouve intolérable le fardeau du secret qu'il porte en lui. 
« Dieu ne me permit pas de parler à qui que ce fût, ni de 
quelque manière que ce fût, des horribles souffrances que j'en- 
durais. Je ne pus m'en plaindre à personne ; je dus les porter 
seul, les supporter seul jusqu'au bout, sans secours ni consola- 
tion d'aucune sorte i> (autobiographie, p. 68). Il continue à 
gémir sous ce fardeau jusqu'à la fin de la quatrième année; 
alors seulement arrive le soulagement : T Ami de Dieu parait 
devant ses yeux, et il lui fait son récit. C'est la nécessité 
psychologique éprouvée par Merswin de se révéler à autrui, 
alors qu'une pareille révélation de lui-même lui était interdite 
dans la vie réelle, qui a amené le mystérieux missionnaire 
dans sa maison, évidemment sous la forme d'une image men- 
tale ou d'une hallucination. L'Ami de Dieu s'est encore souvent 
présenté à lui sous cette forme dans la suite; Merswin a con- 



LA QUESTION PSYCHOLOGIQUE. 



113 



I 

I 

I 

I 



vei-sé avec lui comme Elisabeth de Schœuau avec son ange 
familier, comme Catherine de Sienne avec le Seigneur Jésus- 
Christ assis devant elle sur un banc ou se promenant à côté d'elle 
dans sa chambre '- 

La série des états de conscience dans lesquels Merswin est 
successivement entré pour parcourir sa carrière idéale de mis- 
sionnaire, a constitué en lui la personnalité nouvelle de l'Ami 
de Dieu. C'est dans ces états qui s'enchaînaient entre eux, 
mais dont il ne gardait aucun souvenir dans l'état normal, 
qu'il a composé ses traités et ses lettres, avec l'écriture 
entiévrée, saccadée que l'on sait, et dans le dialecte de 
rOberland. La direction énigmatique de certaines lignes ini- 
tiales dans son autographe ferait croire qu'il lui arrivait 
d'écrire la nuit, dans l'obscurité. Du moment qu'il croyait à 
l'existence de l'Ami de Dieu, il a dû lui assigner une localité 
géographique réelle pour demeure et lui donner un nom. 
Quant à savoir comment il a connu la ville de tJoire qui se 
trouve nettement indiquée dans les textes, ainsi queledialecte 
de la vallée supérieure du Ehin qui s'imposait à son esprit 
pendant qu'il écrivait, toute conjecture sur ces points est per- 
mise, les quarante premières années de sa vie étant inconnues. 
Ces états méritent d'arrêter notre attention pour plusieurs 
raisons encore. L'Ami de Dieu s'y distingue de Merswin comme 
une personnalité plus énergique, mieux instruite que lui, mais 
qui embrasse dans sa mémoire et la vie de Merswin et la sienne. 
Trois ans avant d'avoir re(}u sa confidence, en 1349, ill'appelle 
déjà un a commençant b, un homme i jeune et novice dans 
la grâce » {lïisloire du chevalier captif, p. 185) ; il connaît à 
fond son caractère et sa vie intérieure. De même en 1377, il 
l'appeiieunhommea très timide ))*{reA/i/«(/(7, lettres, p. 303), 
et il sait parfaitement que Merswin n'apas encore osé raconter 



t. Ja nippelle lu curieuse remarqua qui se ti 
IHl, d'apréB laquelle le livre auruil pour BUtoi 
Khâohteruea uud ingatUciiBs Prauanzinimer ; 
ttUtn. Imrod., p. vj). 



ive dans l'ijdiiion dus Kevfroehtt do 
une ramma limjde ei eraiulJTe (ela 
, Schmidt, Dat Buclt von dtn niun 



114 LA QUESTION PSYCHOLOGIQUE. 



aux Johaonîtes les € miracles » qui ont précédé la fondation 
de rile-Verte. 11 Tose à sa place^ comme il avait déjà osé, 
en 1369, faire allusion à la vie intérieure de Merswin dans sa 
lettre aux prêtres séculiers de Tlle-Verte, allusion discrète à 
coup sûr, si discrète qu'elle n^a pas été comprise, mais qui ne 
serait jamais sortie de la plume de Merswin même (lettre 2^ 
p. 284), car on sait avec quel soin celui-ci c cachait sa vie i». 
Dans ces états, TAmi de Dieu correspond avec Merswin au 
moyen de messagers secrets qui emportent ses lettres et rap- 
portent les réponses; il vit réellement dans TOberland, à 
Coirc, puis dans l'ermitage sur la montagne, au milieu de ses 
compagnons, et de cette situation centrale dans la chrétienté 
il étend au loin son influence, des Pays-Bas à Rome, de Gênes 
en Hongrie et jusqu'en pays musulman, sur les chrétiens et les 
juifs ; il jouit de l'estime de son évêque, convertit le pape 
Grégoire XI, assiste aux diètes divines au milieu des monta- 
gnes, reçoit la lettre céleste écrite dans la langue que les 
apôtres ont parlée à la Pentecôte, et s'enferme dans la « capti- 
vité divine », le tout sans sortir de la maison de Merswin à 
Strasbourg ou de son étroite chambre à l'Ile- Verte. C'est une 
bilocation d'un nouveau genre, qui pourrait bien fournir 
l'explication de maint phénomène analogue, réputé miracu- 
leux par l'Église. Dans ces états, il vit dans un commerce 
continuel avec les personnages de ses rêves; il lui arrive même 
de leur associer, dans ses constructions imaginaires, des per- 
sonnes réelles de son entourage, à condition que leur présence 
auprès de lui reste idéale. Il voit ainsi entrer dans son ermi- 
tage les gens de Strasbourg qui étaient partis à sa recherche; 
il s'entretient avec eux, les héberge pendant une nuit, sans 
quitter son incognito. Mais que l'une d'elles menace de faire 
irruption dans ses rêves, lui demande le lieu de sa demeure, 
parle de venir le trouver en réalité, et aussitôt, comme mû 
par une terreur instinctive, il prend contre elle la défense de 
son secret; il voit se dresser des obstacles de toute sorte à la 
réalisation d'un pareil projet, et il répond par un ajournement, 



LA QUESTION PSYCHOLOGIQUE. 



115 



I 

I 



Toire même par une ioterdiction formelle (lettre 4 à Nicolas de 
Laufen, p. 295, 293 ; lettre 16 à Henri de Wolfacli, p. 323); un 
seul homme doit connaître ici-bas sa demeure, son nom et sa 
vie, c'est Merswin. Dans ces états enfiu, l'Ami de Dieu mpporte 
à ses constructions idéales tout ce qu'il se souvient d'avoir lu 
et entendu, doué ({u'il paraît être alors d'une mémoire extraor- 
dinaire {Livre du maître, p. 7} ; il y rapporte aussi les copies 
de sermons, de traités religieux, d'histoires édifiantes qu'il a pu 
faire précédemment. Plusieurs de ixs histoires lui apparaissent 
à présent comme des notices personnelles (semblables à celle 
qu'il demande à Merswin en 1352) qui lui auraientété remises 
par les personnages mêmes qui y figurent ; il les transcrit avec 
des développements nouveaux, k l'usage de Merswin et des 
Johunnites; ce sont autant de chapitres qui s'ajoutent à sa 
propre histoire. — Je m'arrête à ces aperçus génériiux, ne 
prétendant pas expliquer ici par le menu toutes les particula- 
rités de la vie psychique de Merswin. 11 eût fallu vivre à l'Ue- 
Verte, dans son commerce journalier, pour pouvoir recons- 
truire toutes les associations d'idées, renouer toutes les trames 
brisées que présentent ses écrits. A cinq siècles de distance, la 
lumière ne peut plus être fuite sur une question de cette nature 
que dans une certaine limite ; cette limite, je sens l'avoir 
atteinte. 

A qaelle époque ces états de conscience ont-il commencé 
chez Merswin? C'est ce qu'il est impossible de préciser. Quand 
l'Ami de Dieu lui apparaît pour la première fois en 1352, il 
tient à la main son Livre des deux hommes qu'il vient d'écrire. 
L'activité littéraire de Merswin dans le rôle de l'Ami de Dien 
commence donc avant la première venuede ce personnage dans 
sa demeure. En effet, dès 1349, il compose de cette même ma- 
manière l'Histoire du chevalier captif. A cette époque déjà l'Ami 
de Dieu, personnification de la meilleure partie de lui-même, 
de sa conscience religieuse, dirigeait du haut de i'Oberland le 
développement de son intime ami à Strasbourg. 

Ces états se sont prolongés jusque vers la fin de la vie de 



116 LÀ QUESTION PSYCHOLOGIQUE. 

Merswiii ; la dernière lettre de l'Ami de Dieu est de 1380^ son 
dernier envoi aux Johannites^ de 1381. Pendant cet espace de 
plus de trente àns^ la figure de l'Ami de Dieu a pu varier dans 
certains détails ; elle est restée dans ses grandes lignes d'une fixité 
et d'une cohésion remarquables. Depuis 1377 on constate cepen- 
dant chez Merswin un certain relâchement dans ses relations 
avec l'Ami de Dieu; en 1380^ le pacte de l'an 1352 est définitive- 
ment rompu^ les deux amis ne doivent plus s'écrire ni se voir ici- 
bas. Un grand apaisement se produit ainsi chez Merswin^ vers 
la fin de sa vie^ dans son activité psychique jusque-là si in- 
tense ; depuis le voyage de Rome et la conversion du pape, la 
carrière idéale du missionnaire est achevée : l'Ami de Dieu 
peut disparaître. Mais^ phénomène singulier^ dans la mesure 
où l'activité missionnaire s'affaiblit dans la vie idéale de 
Merswin, elle renaît dans sa vie réelle ; il se sent intérieure- 
ment contraint de remettre aux Johannites la plupart des 
traités qu'il avait soigneusement tenus enfermés jusque-là, et 
d'en composer de nouveaux à leur intention. Enfin, sa prière 
ardente avait été, dès l'époque de sa conversion, de pouvoir 
donner sa vie en sacrifice pour le salut de la chrétienté : à côté 
de l'accomplissement du devoir missionnaire, une pareille mort 
expiatoire fait également partie de l'obligation terrestre du 
véritable ami de Dieu. A présent que la première moitié de 
cette tâche est remplie, c'est la seconde qui se place au premier 
plan de la vie spirituelle de Merswin ; il meurt avec son ami 
de rOberland, dans la ce captivité divine », pour le salut de 
la chrétienté. Sa fin et celle de l'Ami de Dieu reposent donc, 
comme toute cette double existence en général, sur une néces- 
sité psychologique d'une haute valeur religieuse, sur le besoin 
de pratiquer ici-bas en son entier l'évangile mystique de 
l'amitié divine. 

« Il semble, écrivais-je en 1879 (Les Amisêde Dieu, p. 185), 
que l'Ami de Dieu et Rulman Merswin aient vécu, à partir de 
leur entrevue de l'an 1352, d'une seule et même vie spirituelle, 
répartie en quelque sorte en deux foyers distincts, mais suivant 



LA QUESTION PSYCHOLOGIQUE. 117 

de part et d'autre un développement homogène, de manière à 
produire chez les deux hommes les mêmes manifestations de 
rimagination et de la pensée, et jusqu'à des troubles physiques 
analogues. » L'explication que je présente aujourd'hui est le 
développement de cette manière de voir, sur la base des ré- 
centes découvertes de la psychologie médicale. • 

Le poème delà vie de l'Ami de Dieu, succédant à celui du 
Livre des neuf roches, assure à son auteurune place marquante 
parmi les écrivains chrétiens du moyen âge. Ses livres restent 
pour l'historien, le théologien et le philosophe un intéressant 
sujet d'étude, et son caractère redevient digne d'estime : la 
flétrissure morale qui lui avait été imprimée est effacée. Telle 
est la conclusion de ce travail, qui, s'il présente une solution 
nouvelle du problème de la vie intérieure de Merswin et de 
ses rapports avec l'Ami de Dieu de l'Oberland, n'a cependant 
d'autre ambition que de replacer cette question sur son véri- 
table terrain historique et psychologique, et d'encourager la 
critique à des recherches ultérieures dans le sens indiqué, si 
les résultats qu'il offre ne devaient pas paraître satisfaisants. 



TRAITES INEDITS DU L'AMI DE DIEU DE L'OBERLAND 



L'Escalier spirituel. 

Dis iBt die geiatliche Bteg:e die dem lieben gottee- 
ffrùade in Oeberlaat in eime eloffe geoFfenboret wart, 
I alee er selber eeite eime andern grosst'n gotteafrûnde 
I fier iQ do frogele noch eime fur sich goiide wege, in dem 
[ iubiliore do meii gen Rome fuor, in dem iore do raan 
l Kalte von goties gebûrte dritzeheii liuudert und ftinitzig 



S^fT^wBNB gottegfrùnde die sich ein ander gar liep hettent, 
(^xzJkoraeal zuo einen liten zuo aamene noch dem sii wol eilf 
ioren einaoder lipliche nie gesehen hettent, und sii worent ouch 
do wol ufTe zwentzig tage und natit bigeiiauder und wurdent do 
xwÛBciient gar vil milteinriiider redende und aile ire lieimelicheit 
einiiiider offenboreiide, weiine sii gar wol eiiiander getriiwetenl. 
Und noch vil uQil Innger rede eprach einre zuo dem anderû : 
Lieber frûnt goltes uud dermine, icU biltii dich iissi-r goijttelicbei- 
miunen dae du mlr sagest von einre sauhen die ich dich frogen 
wil und mich ouch dar us berihteBt uud bescheideet aise dir es 
got gebeude ist. Uni die meinungs der sachea ist also, obe ein 
Dientiche r-iih gotli; verwegenliibe gelossen und gegeben hetle und 
Bich garalzuomoie mit got vereinhert lietto und hicii durch aile 
tugeiide genebel hetle, und uût wuete \vo er nuo me diirch aolle 
oder Kàn er ane voben und tuon Holte altto das er fi'ir fticli gon 
•moehte, w^mne er etlewas vorhie da» ime mU geri>ht were, wamie 
.«lille bloa sprichet men dae siga liùndur sich gon. Uo Mprach 
der ander go ttesfr tint : Das iet oucli »'or, Hlillu ■■imi ial liinder 
Bich gon, wnnne der mt'nBi he hoI ont sLlUn itoii, ulle* filr aich 



120 l'escalier spirituel. 

gon. Und wissest^ ich frowe mich dirre rede in gotte die du nuo 
geret hast, wanae ich getriiwe und geloube das es dich selber 
aneget, und wùrde es mit zuo vil und zuo lang, so wolte ich dir 
wol mit der helfe gottes gar einen hùbeschen sin mit guoteme 
underscheide sagen, wie mir selber beschach und was mir in 
eime sloffe in einer visiunen geoffenboret wart. Do sprach der 
ander : Das kunde nùt so vil noch so lange gesin, ich solte es 
gar gerne hoeren. 

Do sprach der ander : So wil ich dir in dem namen gottes 
sagen also das du wissen soit das ich mich eines nahts noch der 
mettin nider satte und wolte ettewas ruowen ; also gingent mir 
die ougen zuo und slief nùt rehte und wachete ouch nùt rehte. Und 
in der visiunen do was mir gar eigentliche wie das ein gar erber 
man zuo mir keme und spreche : Du soit nùt Ion du gangest mit 
mir, wanne ich sol dich lossen sehen alsoliche froemede ding die 
dich ettewas wunder habende werdent. Âlso duhte mich der man 
aise gar erber das ich ime wol getrùwete und ging mit ime. Unde 
er fuorte mich uf ein gar schoenes hohes hus und tet mir do ein 
venster uf und sprach : Nuo sich nshin, und sich wite umbe dich. 
Und ich sach wite umbe mich, und sach nùt anders danne schoene 
garten und burnen dinne, und vil lûtes in den garten und obe den 
burnen und die lùte lebetent rehte noch alleme inné muotwillen. 
Dis worent man und wip, mùniche und nunnen, pfaffen und leyen. 
Do was aller hande menschen. 

Nuo do ich dis wart gelossen sehen, do sprach ich zuo dem 
erbem manne : Was soit mir das gesin? ich enweis nùt war zuo 
es nùtze ist. Do sprach der erber man : Es ist dich dar umb 
gelossen sehen zuo einre glichnisse einre figuren wie das die welt 
60 gar muotwillikliche gegen got lebende ist. Und es ist noch nùt; 
du muost noch me dinges sehende werden. Nuo gang her ùber an 
dise ander site, und sich zuo diseme andern venster hin. Und ich 
tet also und sach hin us, und sach eine hohe mure und wie das 
ein gar kleines enges tùrlin durch die mure ging. Und ussewendig 
des tùrlins do ving ane eine stege uf zuo gonde, und was die stege 
des ane vangs hie nidenan aise gar enge, also das ein mensche* 
kume dar uffe geston moehte. Aber je hoeher die stege was, ie. 
witer su was. Und mir was wie das die stege aise gar usser mossen 
hohe were, aise das ich ir hoehede nùt ùber sehen moehte. Und 



L ESCALIKR SPIRITUEL. 



nidenan an der stegen uBBeweadig des tûrlîns, do etunl gar eio 
erber rnan ane zuo Beliende und der was huetende des engen 
[lirlins, also das niemaii durch das tûrUo ginge die stege hiniif. 

Also kam zuo stunt ein gar schoene herliche iung wip mit ire 
iungfrowen an das tûrlin, und wolte rehte zuo stunt durch das 
hirlin hin in. Do epiacli der erber man, der des tdrlin liuote, mit 
einer gar min nenklic lien geberden : Ach, vil liebe schoene iunge 
zarte frowe, was zihent ir lich aelber? ich verbiinne es ûch das ir 
ùch selbev aUe gar toerliche tuon wellent, und icb widerrole es 
lîch in alleu tn'iwen. Und das ir do meinent und suochen welleut, 
das kummet ûber zwentzig ior, so ir uwer iugent mit froeiden 
vertribent, rehte aise wol aise ietient ane. Und sehent ane durch 
dis tiîrlin, wie ein herte strenge leben hie ist, und wie gar 8Ûre 
es dem menschen werden muos durch dis tùrlin zao kummende, 
wanne der weg, die stege uf zuo gonde, ist gar smal und gar euge 
und gar herte uf zuo gonde. Und dar zuo, liebe frowe, so ir wol 
durch dis tûrlin kement, wûrde danne das lûrliu beslossen und 
wilrde mil verbotten das ich ûcli danne her us liesse, so hette ich 
sin danne keinen gewalt me. Und do von so rote ich ùch in allen 
tn'iwen das ir l'ich mit aise iung nnberoteus dinges in dise 
gevengnisse lossent wisen. Sehent wider hinder ùch, wie gar 
froelich die zit an ir selber hie usse an dem witen ist, do der ■ 
innge mensche nocb eime muotwillen geleben mag. Also ging die 
schoene innge frowe hinder Bich, und sprang froelicbe her wider 
us, und ging froeliche wider in die welt zuo irre geselleschari. 

Alsolicher dinge wart ich gar vil von allerhande menschen 
gelossen sehen, beide von mannen und frowen, von mùuichen 
und von nnnnen, von pfaiTen und von leyen, von aller bande 
menschen die aile an das enge tùrlin koment und woltent hin in; 
do rette der erbere alte man mit sunderheile aise vil und also wol 
lùit eime ieglichen menschen aise im zuo gehorte, und wider riet 
es in aise vil das ir gar vil hinder sich gingent, also das under 
zwentzig menschen kumo eins durcb dis tûrlin uf die stege kam. 

Also wart ich frogenJe was mannes der erbere aile man were, 
dem do aUe gar ernst waa zuo huetende das nieman durch dis 
enge tûrlin koeme. Do wart gesprocben, es were der tùfel. Do 
sprach ich wie das nioehte geein das der tùfel einen aise gar 
ert>eren monschlichen srhtn moehte an sich geuemmen. Do wart 



122 l'escalier spirituel. 



gesprochen : Er kan der dinge vil ; er nimet wol in den lùften in 
maniger hande weg schin an sich^ do mitte er geme den menschen 
zuo den sùnden zùge oder in in den siinden behuebe. Do sprach 
ich : Wie kumet es das die stege nidenan nohe bi dem tùrlin aise 
gar enge ist? Do wart mir zuo gesprochen : Tuo uf das dirte 
venster, so sihest du die stege, von nidenan uf untze obenan dar 
ane ; dar ùber maht du nui gesehen. Und wurst sehende aile die 
menschen die durch das enge tùrlin kummen sint und der welte 
urlop gegeben haut und dem tùfel entronnen sint. Und ich sol 
dich ouch bescheiden wie ieder mensche leben ist in din*e welte, 
die do wandelent uf dirre stegen von nidenan untze zuo aller 
oeberst us. 

Also det ich das dirte venster ouch uf und sach hin us. Und 
sach das nidenan uf der stegen gar vil menschen sossent die ir 
wonunge do hettent, mit vil staffelen uf. Und das worent aller- 
hande menschen, und ir das meiste teil worent weltlich die in der 
e worent, beide man und wip, und do bi worent ouch vil andere 
menschen, pfaffen und leyen, mùniche und nunnen. Do was mit 
vergessen von allerhande menschen die in der kristenheite sint. 
Do ich das gesach, do sprach ich : Lieber, nuo sage mir durch 
got was menschen sint dis, oder wie ist ir leben gerihtet gegen 
gotte, das su die stege also gar lùtzel uf gegangen sint und ire 
wonung also not bi dem tùrlin haut? Do wart geantwurtet : Es 
sint menschen die sich vou der welte gebrochen hant, und mit 
ruwen irre sùnden den tùfel ùber kummen hant, also das su durch 
dis enge tùrlin kumen sint, und doch die stege nùt verre uf 
gegangen sint, und sint allerhande menschen die sich hie nidenan 
uf der stege nider hant gelossen und meinent su wellent also 
bliben und wellent sich hùten vor totsùnden ; und dise menschen, 
das sint noch kalte minnelose menschen, und blibent su also, das 
su die stege nùt fùrbas uf gont, und sterbent also, so muessent iu 
noch gros fegefùr liden. 

Nuo do sach ich aber fùrbas die stege uf, und sach aber men- 
schen do die ire wonunge haben fùrbas me undhoeher staffeln uf, 
wanne das ir minre was wanne der die nidewendig wonetent. 
Und ich frogete aber was menschen das werent. Do wart geant- 
wurtet also, das es menschen werent die sich von disen nideren 
menschen gebrochen hant, und sint die stege fùrbasser uf gegan- 



L ESCALIER SPOUTUEL. 



gen in etrenger herter uebungen, und eint die sehs werg der 
erhermede und ouch andere minne werg fast und vil uebende. 
Aber ire werg die einl noch nût voUekomen uni 6int noch vaste 
und eere vermuschet, wauue bû in allen iren wercken noch mit 
got lùtertiche minnende und meinende sint, wanue sii Buoclienl 
eich noch eellier und luont aile ire guoten werg dar iimb das Bii 
voerhtenl die helle und das Bwere fegefiir, uud meiuent oucb das 
su gerne vil grosses loues umbe ireu dieneet in ewiger selikeît in 
selber beltent. Dise menBchen heissent noch koufhite, wanne bu 
minueut got amb das ir imd dienent ime umb gewin also das in 
grosse pine abgenommen werde und in ouch grosser Ion dar umb 
werden sol; uud das heisset ouch noch gottes lonknehte, den er 
ouch loucn wil ; aber sterbent sil in dem tuonde, so muessent su 
ouch noch vil vegefùres liden. Und ist das sache, das su noch mit 
habent der fiigen miuuen. 

Nuo do sach ich aber die siège noch hoeher uf, und sach aber 
do menschen wonen, gar vil staffeln uf. Do frogete ich aber was 
menschen das werent ; do wart geantwurtet : Es sind menschen 
die dise stege nidenan her uf durch dise wege gestigen haut uf 
dise obersten staffelen, und sich sere gauebet bant obe das su liet 
zuo kummen sint, wanne su sint in alleme irme tuonde und los- 
sende nût anders suocheude wedar minnende noch raeiuende 
wanne den aller liebesten willen gottes zuo vollebringende, und 
stont nuo m aime grossen histlichen juMlierenden lebende. Aber 
dirre menschen tuon ist noch niena do, wanne sii muassent uoch 
gar verre fiirbasser uf, soelleut sii zuo irme nelieaten kummen. 

Nuo Bacb ich aber fiirbasser die stege lioeher uf. Und ich sach 
gar hohe uf hin, gar usser mosscH vil staiTelen uf. Und sach ein 
gros gembele einar gar grossen vinsternisse uf der slegeu, und 
Bach oucb das menschen ire wonunge do heltent, die menschen 
ich doch gar kume vor vinslernisse geseben moehte. Und Ich 
sprach aber was menschen ilas werent die do die stege aise gar 
hohe uf kummen sint, und douh in einer aise gar grossen vinsler- 
nisse ire wonunge habande sint. Do wart geantwurtet das ich 
wissen solte das aile menscben die do soellent kummen zuo dem 
nehesten do zuo in geruotTet ist oha sii wellent, »o nmesseut sd 
dise stege holie hin uf dun-h dise vinsternisse, durcli dis grosse 
lidende getrenge, wanne men bas bewerci mil mag werden danne 



^ 



124 l'escalier spirituel. 

durch liden. Do sprach ich : Was menschen sint das oder was 
lidendes hant su ? Do wart géant wurtet : Es sint gotte gar liebe 
menschen , wanne su hant sich alzumole gotte gegeben und zuo 
grunde gelossen, untze în den tôt. Und su wellent nùt me ir selbes 
sin, su wellent nûo allzuomole gottes sin. Do sprach ich : Sider 
nuo dise menschen alzuomole gottes sint, wo mitte uebet su denne 
got in dirre grossen vinsternisse aise hohe uf dirre stegen? Do 
wart geantwurtet also : Das tuot er mit gar vil manigvaltiger 
grosser swerer bekorungen do ir vil dem menschen zuo manigen 
ziten alzuomole gar unbekant sint. Aber welhe menschen dise 
grossen bekorungen in goettelicher gelossenheit durchlident aise 
lange aise es got haben wil, wenne es denne zit wurt, aise er wol 
weis, so nimet er eime solichen menschen aile sine bekorungen 
abe, wie gros das su sint, und vergit ime dar zuo aile sine sùnden. 
Und wenne su denne usser diseme grossen lidende dirre grossen 
vinsternisse kumment, so werdent su denne froeliche sehende die 
stege uf untze zuo aller oberst, und werdent denne stetikliche die 
stege uf gonde ie von einer tugent zuo der andem, und ouch ailes 
in grosser demuetiger froelicher senftmueliger getultiger gelos- 
senheit, ailes fur sich die staffeln uf, in grossen minnewercken, 
in uebungen der tugende, wanne der untugende der habent su 
nit me, wanne su sint in aile abe genummen in der vinsternisse 
der grossen manigvaltigen lidenden bekorungen die su aile durch- 
litten habent. Und gont zuo aise lange dise staffeln uf in allen 
tugentlichen minnewercken und in goettelicher liebe, untze an 
die zit das die minnenrichen tugende aile voUebroht werdent. 
Danne so zùhet su got in der minne des heiligen geistes uf in sich 
und erlùbtet su ùber aile nature, also das su eins mit ime werdent 
und got von gnoden werdent das er von naturen ist. Und hie sint 
dise menschen obenan uf der stegen die do obenan get an das slos 
der iemer werenden ewigen froeiden. Und der mensche der har 
zuo kummet, der weis es mit, aber er vindet sich in aller siner 
consciencien voul friden und froeiden. Er vindet ouch in ime 
sinen glouben aise gar gros erliihtet, aise were es ein gewor 
wissen in ime. So ist die zuoversiht aise gar gros in ime, das er 
anders nùt enweis, wanne das er gottes alzuomole ist. Nuo so ist 
die minne so gros und so starg in ime worden das er geme wol te 
einen strengen bitterea tôt liden sime tode zuo eren. Und ie 



LESCâXIER SPIRITUEL. 



125 



I 



hoeiier der mensche dise stega iif kiimmet, ie me er her wider 
iinder sich her abe versinket ; das luot er in der groaaen tugent der 
demueiikeit, wanne er duucket sich eelber aller goettelichen gohien 
gar alzuomole unwirdig ; in duncket nijt das er wirdig ei das iu 
das erti'ich Iragen eol. Nuo so dirre mensche durch alie tugeude 
dise hohe stega uf kummen isl, bo enweis er noch danne mit fur 
wore wo er di-an iet, Aber ei' mercket wol das ime gol gehoKeu 
hel aile sine uutugende liberwinden und dogegen aile tugende sin 
weten sint, und eitael also unwisBende obenan nf dirre hochwir- 
digeii stegen und sprichel in ime eelber zuo gotte alee der prophète 
sprach : Min got und min herre, waa wilt das ich nuo tuon? 
wanne icli nuo luU me enweia wae ich aiie volien soi, wanne men 
Bprichet : slille eton, das sîge liinder aich gon. 

Hie lot got tiUelichen menscheii zuo aller obérai uf diser hohen 
Btegea eine zit etoa one allen underscheit was er tuon sol. Aber 
were es das er in der aelben zil e atùrbe ebe das ime der under- 
scbeit wùrde, so were er uf dirre hohen aiegen an der himel 
porlen, und ime wùrde zuo etunl die himelporle uf geton und fùre 
one ailes mittel in die iemer werende ewige froeide. Aber dis 
bescbibt gar Ititzel menschen, wanne, so sii kument durch aile 
tugende uf dise erwirdige hohe stege, und unwisaende vor der 
himel porte stont, ao werdent su doch ie verre me danne daa merre 
teil bewiset, mid wui't lu zuo veralonde gegeben alao das su nul 
Boellent stille slou und fur sich gon soellent, und wurt iu geoffan- 
boret, also das su iu grosser minneuder demnetiger gelossanheit 
uuder aich wider abe soellent gon mit grosser begirde zuo bege- 
reude fiir dii; gefangenen selen und sicli von minnen erboeten in 
das vegefûr zuo lidende den selen zuo helfe. Und gont ouch danne 
her abe mit grosser minnen und meinuugen imd mil grosser 
erbermede zuo biltende fur die sùnder und fur heiden und fur 
ludea und fur aile mcnscheu dia deu cristin glouben nul babent, 
das su voo irme unrehten bekerel werdent, also das gotte desle me 
ereu erbotleu nioeble werden. Und hie fur so erbiitet sich ouch 
dirre selbe gotminnende mensche, mit grosseme willeu und mil 
allen dem dus er mit der helfe gotles vei-mag, gewillekliche und 
gerne in den tôt zuo gcbende fur aile sdnder, also das au kertent 
Ton irme sûntliclien lebende, do mille gotte sinea lodea deste me 
gedanckel werde. 



1 26 l'escalier spirituel. 

Nuo dar, lieber gottes frùnt und der mine, nuo habe ich dir 
geseit eine lange rede die dich ettewas verdrossen haben mag. 

Do sprach der andere : Ach, lieber frùnt gottes und der 
mine, do soit du wissende sin das es mich nùt verdrossen het, 
und ich habe es alzuomole gerne gehoert, wanne ich getrûwe 
und geloube es rehte wol das dich got uf dise zit umbe dise selbe 
sache aller meist zuo mir gelriben und gesant het, also das ich 
von dirre rede wegen in der grossen tugent der grundelosen 
demuetigen gelossenheit wider abe nuo fûrbasser getriben soelle 
werden, wanne ich vormols bin gesLn. Und, lieber frùnt gottes 
und der mine, ich bitte dich das du mir durch gottes willen sagest 
ebe du zuo stunt bewisen wurde noch disem troume wider abe 
under die sùnder zuo gonde mit minnen fur su zuo bittende und 
ouch fur die selon die im fegefùr sint und fur heiden und iuden und 
fur aile sùnder, also das du dich gar gerne in den tôt fur su wol- 
test geben also das die selen getroeslet wùrdent und der sùnder 
leben gebessert, in solicher meinunge das gotte sines todes deste 
me gedancket wùrde. 

Do sprach der ander goetteliche mensche : Ach, lieber 
frùnt gottes und der mine, du soit wissen das mir diser troem in 
fùnf morgen sleffen nohenander aile morgen getroemde und in 
visiunen fur kam, und ich enwolte doch nùt vaste zuo grunde 
vollekomenliche dar ane gelouben habende sin. Und an dem 
sehsten tage, do enpfing ich unseren lieben herren in dem wirdigen 
sacramente, und kerte mich do mit grossem erneste zuo gotte und 
bat in mit fliessenden weinenden oagen, were es sin wille, das er 
mir donne mit underscheide gebe zuo verstonde obe dirre Lroum 
dirre visiunen gereht were und men sich dar ane halten moehte. 
Do wart ich von der gnoden gottes ettewas verzogen und wart 
gefueret ùber die sinne und mir wart in dem zuge mit imder- 
scheide zu verstonde gegeben das es von goUe kummen were, also 
das ich nùt wunder dar abe nemmen solte das es mir also in disen 
bilden und in einer stege wise fur kummen were; wanne, solte 
men die ding lossen sehen aise su in der worheite an in selber 
sint, so moehte es menschlich sin nùt begriJEfen noch verston. 
Und du sprichest ouch, men spreche : stille ston das sige hinder 
sich gon. Das ist ouch wor, und dar umb soit du ailes fur dich 
gon^ wenne stille stonde menschen, das sint aile die, die do in in 



L HSCALIEE SPIRITUEL. 



127 



Belber sprechent 9Û enwissentnùtme zuo tuondej wanne Biihabeût 
' aile untugentte uberwundeii uiid sint zuo allen lugendei! kummen, 
und sii bedoerfeut der tngende oùt mar war neinmen, wanne sii 
I sint iiuo rehte ir weseu woi'den, Wer die mBuscheu sint, die 
fuert der tùfel selber gebunden an siine aeile, und su Btont niit 
alloine Blille, sunder sii gont aile zil hiudef sich deni tùfel noch, 
wanne su gont niena des weges den uuser lieber herra iThesus 
Crietiifi vorgegangeu ist, der do aile zit und aile sliinde tugeiide 
und tugeutlicbe werg uebete untze in ainen tôt. Har umb aoellent 
wir aile zit Uigende ueben nud nùt stille ston. Unaer lieber lierre 
JhesuB CrÎBlus der lerete uns selber das pater noeter bitten; bo 
wir das getuont, dar umb doerfent wir ntit spreciien wir hant es 
geton, wanne er het uns geheissen aile zit belten und allewegent 
lugende ueben und ime leren uoch gon. 

Do gegene spracli der ander goelleliche menscbe : 
Aber nuo, aage mir, lieber frùnt goLtes und der mine, soi ich 
domitte nul gnnog haben aise du mir geseit hest iu duT visiunen 
dines troumes? Do eprach der ander goltes frùnt : Ich 
gloube nuo wol das ich von der Belbeo t^achen we^en nuo zuo mole 
har umb zuo dir getriben bin. Aber doch bo rote ich usser goette- 
licher minnen das wir morne fruege zuo dem alter BOeitenl gon, 
wanne es fritag iBt aise unser lierre die marier leit, und scellent 
beide das aacrammte enpfohen und soellent uns mit grosseme 
erneste zuo ime kereu, und soellent in demnetiklicbe in giosser 
' geloasenheit billen, si es eiu wille, das er deune ère sinen bitteru 
tôt und uns mit underscheide zuo vuratonde gebe was dir in diseu 
eachen zuo tuonde oder zuo lossende si. 

Uod des morgens do wir beide daa heilige sarramrnl enpfln- 

I gent, do warl uns beiJea iu Vibernaiùrlicher wise zuo gesprochen : 

I AIbo sint ir beide zuo kindern worden das ir nul jnerckent noch 

I Terstont das es also ist also licli die visinne des Irounies bewiaet. 

Und noch dem inibisse des selben fritaî^ea, do BOseent aber dise 

ïwene goltesfrunde heimelichi! bigenander und wurdent eiaau- 

der offenborende unil sagende was in beîden geotTenbor'-t warl ; 

und was ir beider olfenborunge des selben tages reiite glich eine, 

und wurdeni beide bewisetalao das su beide under sich in groseer 

demuetiger minnender gelostenheit soltenl gon aise su ouch 

bewîset woreut worden in der visinnen de^ troiimea. 



128 l'escalier spirituel. 



Und do zuo stunt wurdent dise zwene gottesfrùade fûrbasser 
mitteinander redoiide und sprach der eine zuo dem andern: 
Yil lieber frûnt gottes imd der mine, ich begere usser goetteli- 
cber minnen das du mir ettewas wellest sagen ebe dir es got zuo 
luonde git, wie es nuo uf dise gegeuwertige zit stande umb die 
cristenheit. 

Do sprach der ander frûut gottes : So rede ich es mit 
dem urlobe gottes das ich voerhte imd geloube das es gar soerg- 
lich stande umb die cristeuheit. Und also wir nuo sint in dem 
iubel iore, do geloube ich, wele dise filnftzig iore des andern iubel 
iores gelebent, das die danne vil wunders in dirre soerglichen zit 
beûndent und befunden haut, also das die zit danne also swer 
wurt sinde, do nùt ein voUekommener gelossener mensche ist 
dem wurt aise angest und aise we in der zit, also das er lieber 
usser der zit were danne in der zit. Wanne es ist ouch zuo voerh- 
tende das in disen fùnftzig ioren die minne der cristinen men- 
schen, die su zuo samene haben soellent, gar aizuomole loeschende 
wurt, wanne die menschen werdent danne alzuo mole uf sich 
selber gekeret werden, das iederman sich selber alleine suo- 
chende wurt one aile goetteliche minne und cristenliche brueder- 
liche trùwe. Do sprach der andere : Ach lieber frùnt gottes 
und der mine, wie ist dis eine so gar herte rede und eine so klege- 
liche iemerliche sache, das dis die cristenheite so gar wenig 
ahtet noch war nimet, wanne mich duncket wol das die herte zuo 
iezent an hie sige und ane gefangen habe. Aber, lieber frùnt, wir 
sùUent es gotte lossen, das mag besser sin wanne das wir vil der 
von sagent. Do soellent wir sine grundelose erbermede ane ruoffen 
und soellent mit erneste bitten fur die crislenheite. Und das ist 
ouch notdurft das aile gottesfrûnde, beide in zit und in ewikeil, 
dar fur bittent. 

Und do sprach aber der eine goetteliche mensche zuo 
dem andern : Yil lieber frûnt gottes und der mine, du soit 
wissende sin das es nuo in der zit gar soergliche stot in aile wege 
und wise, das nieman so wol dar ane wenet sin, ime tuot noch 
danne gar not das er sich selben aile zit in grossen huoten habe, 
und sin selbes mit erneste war nemme und luoge das er nùt 
erfalle. Wanne wissest, lieber frùnt gottes und der mine, das 



l'escalier spirituel. 



I 



guoter huole gar not tnot ; wanne ich wae aelber noch verfallen, 
uiid ich wil dir sagen wie. 

Ich Wiis eine frowen Qamme bekennende, und bekenue sii noch, 
in 80 gi-osBer ItilLerre kûscher megeliicher reinikeit, und habe 6Ù 
von icgenl uf bekaiit in einie grossea voUekomenen lebende, daa 
BÙ alee kiter reines lebendee von iugent uf iet gesin, aise deheine 
Irowen uamme die ich nuo in der zit lebende weis. Und der was 
ich von ires reinen voUekomenen lebeailes wegen ettewie vil zitee 
giir heimelich gesin, wanne icli was allea ir leben von kint uf 
wol bekennende, wanne su verbarg mir nul was su wnste, su 
offenborLo mil' es aile sament, wanne ich was ir ouch zuo etleli- 
chen ziten mines lebendes ettewas offenborende. Also beschach 
es zuo einen ziten das ick von der vermanuoge gottea von eînre 
Bachen wegen muoste fai'un in ein froemede lant und muoste wol 
fiehs woehen oder me nsse ain. Und ich ging zuo ir und seite ii" 
die sache, und icli nain urlop zuo ir und su bot mil* die hant ugser 
dem manlel und uomeul hende in hende, uud eu trukte mir mine 
haut giir eere vasle, und mit dem selben do giagent ir die ougen 
liber. Und btnnt ir daa gar ueser mosseu froweliclie und zerlliche 
ane, aiso das ich in der naturen aise gar groesliche von mir selber 
kara und beweget wart also das ich minen wiUen verlor und 
minen wiUen dar in gap, moehte ich su an eine heimeliche stat 
baben broht, ich bette su ane gegriffeii und belle mit ir gesiindet. 
Also was die totsùnde in dem boeseu willon an mir voUebroht. 
Doch half mir got das ich an keine heimeliche stat uf die zit 
kummen moehle. Und beschach ouch von der gnodcn goltes noch 
do bi dem selben tage das ein gar grosser ruwe in mir wart und 
bihtete noch do und nam ouch des morgens «nsern heiTon und 
fuor ouch zuo Btunt enweg und was wol ahte woehen us. Und do 
ich ber wider kam, do kam su nût zuo mir das si'i mich hiesse 
wilkonien ein, aise su vormoles allewegeut ptlag tno luonde, und 
das helte mich ettewaa froemede was sii do mitte meinde. Also 
gedohte ich : du soit ouch eine zit beiten. Und beitfte wol eilf 
tage das icb nul noch ir frogete und ouch mit zuo ir kam. .\Iso 
gedoble ich : ir mag villihle von ires kùschen reinen voUekome- 
nen Ifbendes wugen geotTenboret sin was dir in dinen boeten 
unreinen willen kam, Also wart ich rchte mil mir selben zuo 
rote, und ging des niorgi^as z«o prime zit zuo ir in die kyrche. 



130 l'escalier spirituel. 



Und su ging mit mir her us und hies mich mit gar betruebeteu 
weinenden ougen wilkomen sin. Do frogete ich su was ir were. 
Do sprai'h su niit weinenden ougen : So sage ich dir und bitte 
dich das du got fur mich bittest das er mir zuo helfe knmme, 
wanne ich von dinen wegen mit eime boesen willen in gar grosse 
totsiinde gefallen bin. Do sprach ich : Was ist demie der sachen? 
Do sprach sii : Das wil ich dir sagen. Do jdu dise vart enweg von 
mir varen woltest, und urlop neme, und mich gesegnetest, do 
noment wir hende in hende. Und in der selben stunden do wart 
ich aise bekoret von dinen wegen und beschach mir aise gar we 
und wart aise gar hitzig in der fleischlicben sûntlichen unreinen 
naturen, der ich doch nie me aile mine tage gewar wart. Und ich 
gap mich zuo der selben stunden mit gantzeme willen dar in, wo 
ich zuo dir an eine heimeliche stat kummen moehte sin, ich bette 
dich frevenliche anegegriffen und bette dich gelossen mit mir 
tuon was du heltest gewellet. Do sprach ich : Sage mir, hest du 
es nùtgebihtet und geruwet? Do sprach su : Jo, der bihtere be- 
satte mir gar lùlzel buosse dar umbe ; aber ich besatte mir selber 
vil me und habe mir selben uf gesetzet das ich ein herin hemmede 
an mime blossen libe untze an minen tôt tragen sol ; und dar zuo 
habe ich allen minen lip mit yserinen gescheln gar sere durch 
howen und durch schlagen, das das bluot von mir floB. Do sprach 
ich : Si der ich nuo dis selber von dir gehoeret habe und ich dich 
donne aise gar reine von kint uf one aile befleckete bekorunge 
bekenne untze das du nuo zuo dinen fùnftzig ioren bar kummen 
bist, und dir donne nuo in dime alter also ergangen ist, so wil ich 
nuo dir und allen wibes nammen usser goettelicher minnen rolen, 
also das su aile mannes nammen schùhent und aile ire heime- 
licheit, su sint ioch wie heilig das su wellent. Noch danne ouch 
ire bihtere, so su bihlen wellent, so sùUent su ire slehte schulde 
einfaltikliche sagen und bihten und soellent andere wort dar noch 
under wegen Ion. Wellent su aber gerne geleret werden, so soel- 
lent su an offene bredien gon, do seit man in rehte gnuog. Do 
sprach su : Das soit du wissende sin, das ich ouch das nuo tuon 
wil, und wie liep du mir bist und wie vil du mich usser goetteli- 
cher minnen gewiset und geleret hest, noch danne so wil ich dich 
nuo lossen und aller manne heimelicheit. Und wil aile wibes 
nammen, die mine guoten frùnt sint, warnen das su sich huetent 



l'escalier spirituel. 131 

vor heimelicheit aller manne, su sigont iochwie heilig su wellent. 
Do sprach ich : Das wil ich dir roten, und du tuost vil rehte dar 
ane ; und ich wil ouch aile mannes nammen warnen, die ehtc 
mine guote frùnt sint, das sii sich huetent vor aller wibe heime- 
licheit, su sint ioch wie heilig das sii v^ellent. Und wil dir ouch 
nuo sagen was mir von dirre heimelicheit wegen wider faren ist, 
und wie mir zuo dirre verte von dinen wegen beschehen ist. Wir 
sint wol zehen ior bei einander gar heimeliche gesin in guoter 
1ère und bewisunge. Und luoge nuo wie der tùfel, der schalg, 
geswigen het und ist nuo in dem eilften iore kummen und brohte 
zuo das wir beide in tôt sûnde sint gefallen. Und du soit wissende 
sin, uffe die selbe stunde aise dich der tùfel bekorte gegen mir, 
uffe die selp selbe slunde wart ich ouch bekoret gegen dir. Nuo 
luoge, moehte uns do der tùfel heimeliche zuo samene broht 
haben, was danne drus worden moehte sin, sider das uns der tùfel 
one aile getot beide mit unserme willen in tôt sùnde het broht. 
Aber mit dem willen in tôt sùnde fallen, das ist gar vil besser und 
lihter zuo buessende und mit gotiç zuo versuenende danne do es 
mit willen und mit wercken beschiht. Har umb soellent wir uns 
nuo beide vor aller heimelicheit hueten, wanne grosse propheten 
in der alten e verfallen sint und ouch grosse propheten in der 
nùwen e verfallen sint. Dar umb so genegene dich got, wanne wir 
wol gewarnet sint worden, also das wir mit me einander aise 
heimelich sin soellent. Aber were es das unser eins not ane ginge 
in liplichen oder in geistlichen sachen, do mag unser eins dem 
andern wol roten und helfen mit briefen sendende, ohne heime- 
liche zuo samene zuo kumraende, es were denne in todes not wo 
eins des anderen begerete, so mag es wol die sehs werg der 
erbermede uebende sin. Also nam ich urlop, und gingent slehtek- 
liche von einander. 

Nuo dar, lieber frùnt gottes und der mine, nuo habe ich dir 
geseit wie das es mir mit miner heimelichen frùndin ergangen 
ist. Dar umb rote ich dir usser goettelicher minne und in aller 
cristenlicher bruederlichen trùwe das du dich huetest vor aller 
heimelicheit an allen wibes nammen, su sigent wie heilig das su 
wellent. 

Do sprach der andere : Das wil ich gcrne tuon, und heltet^t 
du mir es nùt usser aise gar grosser minneu geseit, noch danne 



132 l'escalier spirituel. 



liet mil' die geschrift ouch geseit das vil schaden beschehen ist 
von heimelicheit wegen, wibe und manne. Und das habe ich ouch 
bi minen ziteu bevintliche befunden, das es mir wol zuo fùnf mo- 
leu beschehen ist, das ich weis, one das ich nul enweis. Har umb 
tnot uns und allen menschen not das wirunsers selbesmit erneste 
war nement und uns huetent vor zuo vil heimelicheit aller crea- 
turen und sûnderlingen man vor wibe und wip vor mannen. 

Ach, iieber frùnt gottes und der mine, lont wir dise sachen 
valien und nement wir eine andere fur, uns zuo sagende von goet- 
telicher minne und liebe. Und ich bitie dich das du den tôt 
unsers herren erest und mir nuo do von sagest also dir es got 
gebende ist. 

Do sprach der ander: Do kùnnent aile menschliche sinne 
noch die heilige geschrift mit voUen kummenliche genuog von 
gesprechen, wanne wissest do ein mensche ist in der grundelosen 
ùberwesenlichen unbekanlen wùtenden bùrnenden minnen, und 
sich selber verlorn het und aile creaturen mit ime, wer einen 
solichen menschen horte reden, der horte alsoliche wunderliche 
froemede wort, die er do redende ist zuo sinem geminneten hertze 
liebe vol froeiden, dem einigesten eine ; wo die wort ein mensche 
horte das mit ùbernatùrliche erliihtet were, der wonde mit der 
mensche rette usser eime touben houbelen oder er were von den 
sinnen kummen ; und were er ioch ein wol gelerter pfaffe, er 
kunde noch danne mit wol verstoa was die minnende sele durch 
einen alsolichen got minnenden menschen redende were zuo irme 
geminneten, wanne eines solichen menschen wort die sint gar vil 
und verre froemeder denne die wort von den die geschrift seit. 
Wanne ein solicher mensche der wurt zuo ettelichen ziten aise 
gar minnentruncken das er sin selbes vergisset und aller creaturen 
mit ime, und enweis anders mit wanne das er bi gotte ist ; und 
was er danne ufTe die zit redet, die wort sint denne ùber aile 
menschlichen sinne. Har umb so enkan noch mag nieman in der 
zit gnuog gesagen von goettelicher minnen. Hie mitte so sige uns 
gnuog geseit. 

Do sprach der ander frùnt gotles : Du soit wissen das 
ich dise wort gar gorne von dir gehoeret habe, und ich begere an 



L ESCALIER SPIRITUEL. 



I 
I 

I 



dich daG du mir von gosttelicher minna sagest, wer der a 
were der dir zuo goetlelicher minne half, und wer dlr urab got 
erwarp daa dir goetleliche liebe also gar vaste worden ist. Do 
Bprach er : Das wil ich dir eagen, also das du mir ouc!i sagest 
wer ouch dir dar ziio geholfen het, uud in welei' wise div dar mo 
geholfen wart. 

Do aprach er : Das wil ich génie tuon. Und huop an imd 
Bpracli : 

Du Bolt wisBen, do ich. erst zwoelf ior ait worden was, do huop 
ich in miner kintheit ane und hette die liebe muoter und maget 
Maria, die liolie kùnigiii liimeli'ichs iinJ ertriehes und aller crea- 
turcn, gar liep, und diende ir ouch gar einfaltikliche in minre 
kiiitlicheu wisen aise vil ich do kunde. Und bat sil gar sere und 
vil mit erneste das su mir zuo helfe keme nud mir ires lieben 
kindes buLîe erwi'irbe, daa ich in sine minne und in sine liebe 
keme. Und do ich also lange getreip das ich wol achtzehen ior ait 
waa worden, do woltent mir min vatter und min muoter ein wip 
2U0 der heiligen e geben. Do gap ich ouch minen willen in und 
was nùt wider mich. Also beschach es in den aelien winnhlen, in 
einre naht do ich also !ag und wachete und gnuog geslolTen hette, 
do horte ich eine stimme aise wachende und aach docli mil. Und 
sprach die stimme alsus : Stant geawinde usser dem belle uf, 
wenne din gespuntze die du do minnest und liep hest, die kiinigin 
himelriches und ertriehes und aller creaturen, die knmmel do her 
und bringet mit ir ir Jiebcs kint, und wil dir das geben in bilziger 
ûbematùrlicbep bûrnender minnen zuo hekennende, also das du 
dinerfleischlichen natilrlichen minnen wider sagen und ahe gon 
8oIt und eolt in nuo alleine minnen und liep liaben obe allen 
dingen. Also stunl ich von dem bette uf «nd viel uf mine kni'i und 
Terzoch sich das gebet also lange unlze das es tagele, diis icii nul 
weder sach aoch horte. Und do ich muede wart, do gedohte ich : 
du soit rehte nider ligen und ettewas ruowen, ea mag Hlitn aine 
tnignisae sin, das dich der tùfel gerne wolte irren das du mit zuo 
der heiligen e kemest, Und do ich also lag nnd ruowole uml mir 
die ougen worent ziio gegangen das ich doch nûtvnate sliof, und 
in dem aelben was mir wie das ich gar eine schoeno minni-MiIslii'hi» 
frowe aehe die do gleiUîele aise die sunni> und hetti* gnr a'm 
Bchoenes durchlichlendes kint in irme aime, und was do zuo mir 



134 l'escaxier spirituel. 



sprechende : Nuo se, lieber friint und lieber gespuntze miner, und 
nim hie min liebes kint, und habe es zuo einem gemahele und 
soit in nuo liep liaben und minnen ùber aile naLÙrliche minne die 
du oucli nuo durch sinen willen abe lossen soit und soit in alleine 
liep habeu und minnen vor allen creaturen und ùber aile crea- 
turen. Und tuost du das, so wurst du in kurlzen ziten befindende 
das dir gar grosse Iruntschaft in grosser ùbernatùrlicher minne 
erzoeiget und geoffenboret werden sol. Und do ich erwachete und 
wol zuo mir selber kam, do befaut ich zuo stunt min hertze und 
ailes min gerauele aise gar vonl iubilierender minnenricher froei- 
den, also das mir aller der welle Irost in allen natiirlichen sachen 
abe gefallen was. Und doch ich dise ding aise gar unverdienet in 
mir befant, das hette mich wunder, und ich ging zuo stunt zuo 
vatler und zuo muoter und retie mit in das sii abe soltent lossen 
und mir umb kein wip wiirbent, wanne ich enwolte kein wip 
nemmen. Do sprochent su : Lieber sun, wie ist es dir danne er- 
gangen oder wie gemeinest du dis ? Do sprach ich : Das mùgent 
ir nuo zuo mole mit beiindeu, aber ir scellent es her noch wol 
gewar werden. 

Nuo dar, lieber frùnt gottes und der mine, nuo hab ich dir 
geseit wer mir hie zuo geholfen het das ich der weltlichen hùnt- 
lichen fleischlichen minnen lidig wart, aise du wol gehoeret hest 
das es die hohe edele kùnigin, die liebe muoter gottes tet, die mir 
ouch goetleliche minne und liebe dar fiir erwarp. Nuo sage mir 
ouch wie es dir ergangen ist, und wer dir do zuo half das du zuo 
goeltelicher minnen und liebe keme. 

Do sprach er : Das det die liebe minnerin sancta Maria Mag- 
dalena; die nam ich erst zuo eime gespuntzen do ich wol uf mine 
sesse und zwentzig ior ait worden was. Und in den selben ziten 
do was gar ein geswinder slarcker ruwe und leitsin umb aile mine 
sùnden in mich gefallen, wanne ich hette mich groesliche ver- 
schuldet in eime unreinen unkùschen lebende. Aise wart ich die 
liebe Maria Magdalena mit grosseme erneste anruoffende, das su got 
fiir mich bete und mir huelfe das ich wider zuo hulden keme, also 
das mir die welt leidende wiirde unde goelteliche minne und liebe 
dar fiir bekennende wùrde und mir mit erneste liebende wùrde. 
Also g ip ich der welLe urlop und kerte mich mit grosseme erneste 
zuo der lieben Marien Magdalenen und bat sii do aile zit mit 



V 



[ grosseme disse uod erneste, das bû mir z»o helfe keme und mir 
t an irme geminneleQ, unsenne li-'beii herrea Jhesu Cristo, hûlfe 
r uud rair gnoien erwùrbe also das er es liesse versuenet sin, das 
icU wider in sine hulde keme, aUo das ict in oiicli wùrde Uep 
habende fdr aile creatnren uad in obe allea creaturen minneofle 
wlirde. lu dirre einveltigen betty was ich mit der lieben Marien 
Magdaluneuwol uIFl' zwey ior. Und lu dem dirten ior do beschacii 
s nahtes in der raettin, 'io'gedolite ich, ich eolte mich nider- 
Lselzeu und aoUe ettewas ruowen, vil lihte neme got dise bilde abe 
î ich ir lidig wûrde. Und do ich also sas und mir die ougen 
l'iuo gingent, nnd doch weder rehto slief nocli enwai'ht'te, do waa 
r mir wie das icli mine kammere voul lieiters clores schoenos lieh- 
tee sehe, und eine gar unser mossen schoeoe frowen uamme in 
dem liehle, und mir was wie das ich spreche : Liebe frowe, wer 
tint ir? Und sii sprach : Ich bin Maria Magdalena die du do min- 
nest und liep hest, und ich kûn le dir das ich dir den aller oberstea 
miuner in der dirlen nalit selber bringen wil, den sell)en grossen 
herren den ich do in der zit liep hette und minnete obe allen crea- 

Iturt-D i'das soi ich oucli ewecliclie tuon. Und hie uoch do gingeut 
loir die ougen ui" und warl wachende, nnd ich sach nmbe mich 
und sach iioch enhorte nût me. Also beschacii es an dem dirlen 
tage in der naht, aber nocb in dei- mettin, do ich aber rnowende 
wat^. Do was mir aber in dem sloETe wie das ich aber eehe die 
Bchoene frowe in dem grasseu liehte aise ich bû vormoliis gesehen 
helte ; aber ich sach bi ii- das aller liebeloseste iemerliclieste 
marlelbilde ston, aise gar usser mossen iemerlicb nnd ellende 
und liebelos als ich kein martelbilde ic. gesadi das bo iemerlich 
Were ane zuo seheude ake dis bildc. AUo was mir wie die schoene 
frowe ztto mir sprectie : Nuo sich ane, lieber gespunUe miner; du 
hast mir gedienet untze her nnd hest mich geminuel nnd Uep 
gehebel, und ich wil dir nuo lonen mil mime geminnet'm ge- 
spuiitzen, unserme lieben heiTeu Jhesu Crislo, aise er nuo hie 

»Tor dir stot in dem bilde siner pinliclien marier, Und du soll in 
DUO fi'ir mich mlnnen und liep habeu und kuo eime gespuulïeu 
neramen fur aile crealuren, beide in zit und in uvvick'.'it, und du 
soit ouch nuo zuo slunt behndende werden das du in liep wursl 
halendi!. In disen dingen warl, do erwai-liL'ie ich und kara zuo 
l' mir selben. Do beTant Icb das ich alsi- gar gmwelichH sera in dor 



1 30 l'escalier spirituel. 

naturel! erschrocken vvas von dem gruwelichen iemerlichen martel 
bilde ; aber ich befant doch zuo stunt ettewas trostes in mir das 
ich aise grosse minne zuo dem lidende imsers herren hette, also 
das ich grossen iomer und grosse minne in mir befant. Were es 
der wille gottes, so begerte ich groesliche und vil von minnen 
zuo lidende, sime tode und sinre martelé zuo eren one ailes war 
umbe. 

Nuo dar, lieber frùnt gottes und der mine, nuo habe ich dir 
do geseit aise ich dir gelobet habe wer mir und wie mir do zuo 
geholfen wart, also das ich ettewas zuo goettelicher minnen mit 
sinre ginindelosen erbermede kummen bin, und das het geton die 
liebe minnerin sancte Marie Magdalene. 

Nuo beschach es zuo dem ein und Wentzigesten dage das dise 
lieben gottes friinde urlop zuo samene nement und von einander 
scheident. 



L ÉCHELLE SPl 



137 



L'Echelle spirituelle. 

Dis ist von der geist lichen leiteren, wie der menectie 
von dem heilîgen geiste wurt geleret uf gon von einre 
tugent zuo der anderen ; von dirre selben leiteren der 
liebe gotleafnint in Oeberlant eime auderon seile in 
einen pTingesten, also sil mitteinander redeude wur- 
denl von den echedelichen sûntlichen loeiffen der 
criGtenheit und oucli von zweyger leye got minnender 
menECheu. 



î~ti,N dem iare do men zalete von gottes gebiirte drilzehen hunded 
(5:)ior und siben und fùnflzig ior, der selben pûngesten, do ret- 
ient iwene grosse goUes fninde gar vil mitteinander von den 
froemeden wunderlichen sûntlichen schcdelichen loeiffen der 
Belen, aise es nuo in der cristenheite gondc ist, und wurdcnt ouch 
do bi gedenckende wie manigvaltikliche es unser herre rihtet in 
vil froemeden sachen des ouch gar alzuo mole liitzel menschen 
war wellent nommen. 

Und do dise zwene gottes frûnde lange und vil in dirre rede 
worent gesin, do sprach der eine alsue : Es het mich mit 
froemede noch wunder das es got an der cristenheite richtet, 
wenne men in disen gegenwertigen ziteii aise gar alzuo mole 
hitzel got minnender menschen vindet. 

Do sprach der andere gottcefrûnt : Das isl ivol wor 
noch dem aise du es meinest; aber wissesl es ist noch von der 
gnoden gotles wol zuo gloubende das mon gar vil got minnender 
menschen in der heiligeu cristenheit vinde, aber der slrossen mid 
der wege der got minnenden menschen sint zweiie die ouch gar 
alzuo mole uugeliche einander sint, wenne der crsto minnende 
weg der ist noch ettewas gar vinster one das gowore liohl, wenne 
er ist nocU gar vo^ "« und usseï- mossen soerglii'.h. 



138 l'éohrllk spiritubllk. 



lu dirre selben ininnen ist ouch von der gnoden gottes noch vil 
volkes under der gemeinde der cristenheite. Und der andere weg 
der gotminnenden mensclien ist von der hoebi, uf dem men ouch 
nuo in disen gegenwertigen 'ziten gar lûtzel menschen gonde vin- 
det. Aber uf dem ersten weg sint gar vil menschen wandelnde und 
gonie, beide pfaffen und leigen, miiniche und nunnen und aller- 
hande menschen. Und sint da^^ ailes die cristinen menschen die 
elite niiwent die gebot hallent und one totsiinde lebent, wie das si 
das 811 sich selber noch meinende sint, und ouch noch voerhtent 
die belle und das vegefiir, und voerhtent das himelrich zuo verlie- 
rende, und willen haut also zuo blibende und sich vor totsùnden 
zuo huetende, und meinent sii wellent ouch dar uffe sterben. 

Nuo wissesfc, wele menschen uffe diseme st^den stonde blibenl, 
den is!; unser herre gar gnedig und kiimmet in gar groesliche zuo 
helfe mit sinre grundelosen erbermede, obe su rehte mit irem 
eiginen frigen willen sell»er wellent. Und aile die wile das su also 
uf diseme staden stonde blibent, so heissent sii vor gotte aile got 
minnende meuschen, nnd der selben menschen ist ouch noch gar 
vil in der cristenheit. Doch stot es ettewas gar soergliche umb 
soliche menschen, wanne su noch gar nohe an dem staden des 
mères dirre blinden unstelen welte gonde sint ; und das nimet 
ouch der lùfel mit gar grosseme erneste war, w^enne er gar wol 
bekennet das sii noch gar nohe uf diseme staden wonende und 
gonde sint, one gewore gantze liilere goeUeliche minne. Und dar 
umb so get er in ouch aile zit stetekiiche noch mit allen sinen 
valsclien listen und reten, und tuot ailes sin vermugen dar zuo 
das er su wider abe in das mer dirre valschen libellonenden welte 
geziehe, also das su wider in totsiinde violent und aber die gebot 
brochent. Und dise grosse manigvaltige valscheit und untrùwe 
der tùfele bekennet unser herre gar wol, und siht es mit gi'osser 
erbermede ane, und lot mit, er schicke danne zuo stunt eime iege- 
lichen alsolichen menschen in sinen noeten engele zuo helfe, aise 
vil er ir bedarf, in der meinungen das su dem menschen in sinen 
noeten zuo helfe kumment und ime helfent vehten wider aile 
valsche boese rete aller tùfele. Und ist es aber das sich der men- 
sche lot ùberwinden und die tùfele lot ùberhand an ime nemmen 
und sich lot wider abe in das mer dirre valschen welte ziehen, 
das er wider in totsùnde vellet : der selbe mensche mag donne gar 



L ÉCHELLE SPIRITUELLE. 



I 



wol boeser werden deiitie er vormoleà isi gesin, utub daa er die 
grosse giiodeuri-he gobe gattea under sine fuesse gelretten het, 
wenne eia solicljer meascKe volget des ti'ifels rot und sin selbes 
eiginwillige lleischlkhe nature und tuoE wider duQ rot der engele 
die ime voq gotki zuo lieUe gesant i-iat. 

Vil lieber frùiit gottes, es iet villihte iiuo zuo mole t'iiuog geseit 
Ton den tTstc-n got minnendeu mensclien, der man noch, vil in 
der cristenheit viiidet, bUbent sii ebte niiwent stèle. Wir soelleiit 
ouch nuo ane vohen zuo rLÛende voa den anderen got miniienden 
menschen, der zuo mole lûtzel ÎRt wo.den, also es ane zuo ^ebeuile 
ist. Und also die ersteii menscheu uoch gar soerglirbe gonde sint 
an dem staden des mères dirre valechen ungctruwen ùhidlonenden 
welte, also sicheLlkh sint do wider die andern gevvoreo festen 
got miiinenden menschen uE eime auderen sichereii wege gonde, 
wanne su sint uf gebroclien von dem er^ten wege und sint gegan- 
gen von dem t-tadeu des mères der ùbellonenden ungi'trûwen 
welte und hahent ouch ir selbes eigin wiliige nalure gellohen und 
geloeeen und siiit nuo einon aiidert-n ruhen doruehteu weg dnrch 
îie nature gegaugeo, Der selbe weg der naturen an di.'r erslen gar 
widerzeme isl ebe das men sin gewoni'. Un i so der mensiihe disen 
Wi'g gehet gewilleiiljche und Troeliche und der gnoilen gottes 
geiesseliche wai'lel aise lang er wil, weuno denne die zil kuniet 
die gol wol bekenni't, so git er dem menschen in sine siuneliuhe 
Ternuuft und ouch ettewas ûber die vernunft, das ime gezoeiget 
wurt eine leitere die aise hoKe isL uT gonde untze in got. Und so 
dis der mensche ettewas in den sinen begrilfet, so macliet es ime 
der liifel swere, das er gar sera ahe dit're kdleren erschrickel, 
,■ wanne su gar hocli ist, und het grosso sor^'e und not und erbeil in 
den sinuen wie er die leiiere uf kummen moege. Und des wurt 
der heiligi^ gi'ist zuo stunl gewar, wanne ime dise leilere zuo ge- 
hoeret, und sprichet in des mensi:beii sinnelicb^' vernnnft und 
rotet ime das er unwenl froelidie uC den ersteii spi-osseii trete, eo 
wil er ime zuo slnnt lielTeii das er fùrbas kumme. Und wurt denne 
der meiis:'he dem rôle des lieiligeu gestes volgende, das er der 
welie noch fi'trbasser me urlop git und uf deu ersteii sprosseu mit 
lime eiginen Irigen willeu froeliche trittet, dan bo nimet in der 
beilige geist selp selber und fiierel in eltewas Turbasser und hoeher 
uf, das dem mensrben unbekant ist, und lot in do fih-basser eite- 



140 l'échelle spirituelle. 



was lùstlicheres beflnden in der sinnelichen yemunfty das i me 
vormoles gar unbekant was. Danne so gerotet ouch dem menschen 
das mer dirre welt ettewas lidende, und so das der heilige geist 
siht, 60 fueret er in aber ettewie vil fùrbasser noch hoeher die 
leitere uf, das er in sinre sinnelichen vemunft lùstlicheres me 
befinde denne er vormoles befunden het, also das ime ailes das ein 
verdriesen und ein criitze ist das die welt geleisten mag. Und so , 
dis der heilige geist siht, so fueret er in noch gar vaste und vil 
hoeher die leitere uf danne vor und besitzet ime do sin sinneliches 
hertze noch in vil grosserme luste danne er vormoles het geton, 
und lot in do in dem selben luste lange zit mit guoteme friden 
ruowen, also das er aise froelich in sime hertzen wurt das er zu 
manigen ziten in ime solber und zuo ime selber sprechende wurt : 
Und were weder belle noch himelrich, noch danne wolte ich 
mime herren und mime gotte nùt abe gon, und wolte in von 
grunde mines hertzen minnen und liep haben one ailes warumb. 
Und zuo stunt so der heilige geist dis demuetige verwegene ge- 
muete und den guoten gantzen willen in dem menschen befindet, 
so fueret er in noch gar usser mossen hoch fùrbasser die leitere 
uf, und lot in gewar werden in der sinnelichen vemunft einre gar 
usser mossen grosser manigfaltiger grùwelicher lidender beko- 
rungen und ouch also gar gi'os ungestueme widerwertig der na- 
turen, das der mensche gar usser mossen sere darabe erschricket, 
das sine sinnelicbe nature zuo manigen ziten die leitere lier wâder 
abe sehende wurt in das mer dirre triegenden welte, und stot 
danne aile zit in gar zitternder vorhte, wanne er ist aile zit in 
grossen sorgen und voerhtet das er die hohe uf gestigene leitere 
her wider abe vallende und gestossen werde ; und in grosseme 
schrecken und vorhte so ist 'er got aile zit mit grosseme flisse und 
erneste stetikliche ane ruoffende, und bittet in das er ime zuo helfe 
komme. 

Nuo weis und bekennet der heilige geist dis menschen gros 
liden mid erbeit ailes wol und ist doch dar zuo swigende. Aber er 
ist aile zit verboergenliche eime solichen menschen bi und kum- 
met ime zuo helfe, also das es dem menschen zuo der zit unbefint- 
lich und unbekant ist. Aber wie disen dingen ist, noch danne so 
ist der heilige geist zuo manigen ziten in disen menschen spre- 
chende und in vermanende in sinre sinnelichen vemunft : Sage 



L ÉCHELLE SPQUTDELLE. 



Lane, weiEt du mit welre mensche gerwe dise leitere uf kuminen 

aiso das er zuo dem vatter kiimmeu moege, der muos e durch 

iden suii, weiine er eellier zuo dem vatLer mit anders wider umhe 

""kurnmeu moelite wanne durch gros bitler Udeu. So nuo dis der 

meiische merckeude wurl uud es selbiïr iu sioer simielicheii ver- 

nunft hoeret sprecheude, so wm^t er selber wol merckeude das es 

^K also isL, mid wm't demie gedciickende : dis uiag eiii inrimeu des 

^H heiligeti geistes ^iu. Uud uiag danue wol ï>escheheii das er gar 

^f kuene dovou wurt, uud gewuiUL-t gar eiu verwegen gemuele also 

das er sicli daiine golle zuo gruude getultikliche uud demuetik- 

liclie uud Iroeliche uud gar verwegenliche lot uud aich ouch ge- 

wiUecliclie git in ailes das liden das got vou ime habou wil, uud 

begeret uùt das siu gol in keime tideiide niemer gesclioue, es tuo 

ime we oder wol. Nuo iu diseme getultigeu gotle losseude lidende 

»iio lot ia der heilige geist al&e lange iu bitlerme swereme lideade 
der gruwelictieu grosseu bekoruugeu aise lauge aise es got haben 
wil- Weniie es deuue zit wurt uud der meuscbe ettewas noch ge- 
gangeu iat durch lideu, so fueret iu dT heilige geist die leitere 
gauLz uud gei'we uf alzuomolo ul die hoehete mitze fur den i\i- 
epmug. Uud hie tuoi ouch der himelsrhe vaLter eiu veuBlerlin uf 
uiid lot do us imo durch deu suu eiu vil kleiuea liehles blickelin, 
mid durch ir beider miuue fliisaet der heilige geist uud uherkum- 
mel deu meuscheu uud fùllet in foui uberualùrlicher goettelicher 
minnerii:her froelicher froeidcu, das der mensche zerlliisset und 
nùt weis wo er geweseu ist oder wie iuie bi'schehen ist. Und denne 
BO wurt des menschen sele eiu lieilsen uud eiu umbevang von dem 
vaLler, und eiu kus vou dem siiue, und vollekomeue durch fliesseude 
minneuriche fridelicbe froeidenricbe miuue durch deu heiligen 
^^ geist. Und hie 6o kummet die stde iu got uud gol wider umbe in 
^K«û. Und wenne oiicli der meuBche hie xuo kuinet, 80 vindet er 
^^Micb denne crst foui geworcr goettelicher miuueu uud dar zuo 
^^Mroul fridcu uud froeide iu dem heiligeugeisle. Uud ist ouch daune 
^^■wordeu der geworen ane better einre die den valter aue bettende 
^Hnnl iu dem geisle und in der worheit. Uud beschiht oucU danne 
dicke wol zuo mauiger zit das ein solicber meuscbe in ime eolbcr 
aUe grosse dbemaliirliclie froeidcuriche froeide boiindet, ans er 
mît sime bertzeu muos arbeil baheu das er iu jubele uùt usbre- 
I cfaende si, uud euweis doch der meusrhe mit was er ist oder wie 



^B cfaend 



142 l'échelle spiritueixe. 



er zuo dea froeiden des hertzea kummen si, wenne es ùber aile 
sine sinneliche vernunft ist. 

Weler mensche nuo ziio dirre grossen libernatùrlichen erlùhte- 
ten gnoden kummetund inre dirre blickelin oder diri^egaDesterlia 
nuweiit eia einigestes ingeblicket, wie kleine das ist, und were 
danne der selbe munsche in der uatiirlichen kunst der wiseste 
meister der in der zit ist, uni tête er danne aile sine sinneliche 
vernunft und kunst dozuo à'd» er gerne befùiide und begriffe was 
es were, das er élite etiewas da von gereden moehte, so enmoehte 
es docli nût sin in deheineu weg, wenne es ist redelos und bilde- 
los und formelos und ùber aller menschen siune sinnelos. Aber ie 
doch so belîndet der mensche das wol, das sin hertze foui froei- 
denricher goetlelicher minnen worden ist, also das ime das liden 
unsers liben herren Jhesu Cristi aise gar vil in sime hertzen ist, 
und es also gar groesliche ist worden minnende das er aile zit in 
sime hertzen und in aller sinre naturen betindet und grossen 
iomer donoch het, das er gerne von minnen wolte den tôt liden, 
dem tode unsers herren zuo liebe. Und in diseme sinne und muote 
ist ouch dirre mensche stetikliche, das ouch wider aile nature ist; 
und dis moegent ouch weUwise menschen mit gelouben, wanne 
liden aise gar wider die nature ist. 

Welre mensche ouch zuo dirre libernatùrlichen erliihteten 
beruerlichen gnoden kummen ist, so beschiht es wol das sich der 
selbe mensche in allen tugenden vindet, und von der gnoden 
gottes in ime bevindet demuçtikeit, senftmueiikeit, barmhertzi- 
keit, langmuetikeit, stetikeit und grosse ùbernatùrliche minne und 
zuoversiht und glouben ; und aile tugende sint sin wesen worden. 
Und vindet sele und lip aise gar voul friden und aise gar voul 
minnen, also das er sich zuo manigen ziten von rehter vollebùr- 
nender minnen erbùtet sin lip und sine sele in gros liden des 
fegefùres zuo gebende, und do zuo lidende fur die selon, durch 
das su erlidiget wùrdent ; und het ouch gerne in der zit gros liden 
in aller siner naturen fur aile sùnder, durch das ir leben gebessert 
wùrde. 

Vil lieber frùut, nuo habe ich dir vil dinges von disen anderen 
got minnenden menschen geseit. Nuo sage mir, aise du wol ge- 
hoeret hest, duncket dich donne ioch wie das es die gerehten gewo- 
ren got minnenden menschen sint, aise du su gemeinet hest? 



l'échelle SPUtiTUELLE. 



ach er : lo, und Ju soit ouch wÎBsen das îch das 



Do spi'i 

geloube, und liesclietie ea das der selbeii geworeu gei-alitun got 
rainnendi-'u ineiiBulien uidre alieino got îùv eine saclie bitti;iide 
wert*, und die aiidei'eu got miniiendeii [iieiischeii voii deii du mir 
ziio dem ei-slen seiteet, aile ouoh fdr die eelbe sache wûrdont bit- 
tente, wolle daiiiie got fur die Eelbe sache gnbetteii siii, so gewe- 
rete er e den einen gerehleii geworen got miniienden menscheii 
deiine die auderen aile, die nocb an dem staden des mères dii-re 
saergliciien welt woiieade i-iiU. Aber icli eiiweis wie es ergaugfu 
ist, do bie vor iu den alten ziten der cristen niensulien liilzel was, 
do worent diiTe geworen got minneiideii menscben vil ; iiuo ist 
der cristiuen meiisclien vil wordea, uud isl geworen got minnen- 
den menscben lùtzel wordeii; und das ist oncb der ciislenheite 
ein Boerglicti echedelicb ding, wanne aise es nuo stot, so bedorfle 
men ir gar usser mossen vil, 

Nuo sprach der ander friint gotles : Es ist woj wor, 
aise jjar soerglich aise es nuo unib die cristenheit sloi, ko were 
gar iiotdûrfLig alsolicber geworer gerehlei' got niinnender men- 
tchen, die die leitere gerwe uf in got kummen werent, als ich dir 
vornioles von iiiensohen geseit habe, Und du soit wissen das ich 
einen menscben weia dam aile dise ding, von den ich dirliie geseit 
habe und noch gar vil me, in einer ûbematûrlichen wise geuffeu- 
boret wurdent. 

Do sprach der ander friint gottes : Du eiidarft es mil vor 
mir bel haben, wanne ich von der gnoden gotles wo! ettewas 
mercke imd bekenne das du .es aelber bist. Wenne ich biu selber 
wol fiiufe ùbiTuatùrlicher erliihteter geworer gottes frùnde be- 
keoneude, und ich weis ouch vil ires lebendea, von dern icii dir 
ettewas sagen wil, 

WiBsest, das der eine rehle in aile wege und wise ist wor- 
dea uf gefueret in ùbernatiirlichim siniiea aise du, aber io eime 
andeien hilde. Und aise dir eine leitere gezoeiget wart uf zuo 
gonde unlze in got, aise wart disenie menschen gezoeigel vil 
berge, und was ie ein berge hoeher denne der andere, und wur- 
dent die berge alao hoch untze das men in got kutnnien raoehte. 
Und dirre mensche wart also hohe gefueret untze das er kam Tûr 
den iireprung, und ime beschach und wart von gotle rehte aise 
j^Air. Uud des selbeu menscben sele isl vonl gottes, uud sin liplich 



144 l'kchklle spirituelle. 



hertze ist goetlelicher froeideDricher minnoD also foui das nùtzuo 
geloubende ist das ^iu herlze in dirre zit niemer me rebte truiig 
noch beswerel werden inag, wenne er het solicbe grosse umnes- 
sigt* froeidenriche minue in gotte befunden, das nùt zuo gelou- 
bende ist das es ioie iemer vergessen mag. Und dar umb, wie es 
got lot gon, es sige susse oder sige sûr, es tuo wol, es tuo we, es 
kummet ime ailes rebt und gefellet ime ailes wol und ist aile zit 
froelicbc. Und das groeste liden das er bel, das ist das er kein 
liden het und aile zit voul frO:âden ist. Nuo wissest. in der selben 
froelichen froeideurichen goettelichen biirnenden minaen in der 
dirre menschc ist, von der icb dir nuo geseit babe, rebte in aller 
der selben goeltelicbeu froelichen wisen do bist oucb du nuo inné, 
wanne icb gesach dich nie ane, du werest aile zit froelicb und 
wolgemuot. Und darumb so getruwe icb und geloube das ir aile 
beide glicblicbe usser goetlelicher froeidenricher ùbematùrlicber 
siisser minne berueret worden sint, und geloube ich doch das es 
ùcb nul lichtekliche worden si, ir muessent beide e lange zit durcb 
liwer naturlich bluot gestritten baben, wanne wissest, das ich 
oucb noch yier gottes friinde in dirre zit bekenne die gar in andere 
wege und wise berueret sint worden, und doch ùber aile sinne- 
licbe vemunft. 

Wissest das der eine wart in einer ûbematùrlichen wisen in 
eime grossen libernatùrlichen liehte gefueret fur die porte der 
hellen, und wart do gelossen sehen die gruwelicbe grosse pine 
und martel der selen aise vil aise sin menbchlicbe nature erliden 
moehte. Und sach oucb do alsoliche martel und pine der selen das 
menschlichen sinnen nùt ist zuo verstonde noch der von zuo re- 
dende. Und von dirre gruwelichen ungehùren gesibte, do viel 
dirre gottesfrùnt in gar grosse betrûpnisse, und in aise grosser 
froeidenricher froeiden aise du nuo hie in der zit bist, aise beswe- 
ret und trurig ist dirre der gegene in aller sinre naturen. Aber 
wie gros sin liden ist, noch danne so ist er gotte aile zit demue- 
tikliche danckende und lobeude und lot sich ime getultikliche. 
Und wissest das dirre selbe gottesfrùnt aile zit ane zuo sehende ist 
aise ein toter mensche den men us eime grabe nimet. 

Nuo wissest von dem anderen gottesfrùnde den icb bekenne. 
Der wart oucb in eime ûbematùrlichen liehte gefueret fur die 
porte des fegefùres, und wart do in dem fegefùre gelossen sehen 



l'échelle spieituelle. 



der eelen piae und martelé aise vil aUe sine mensctiliclie nature 
erlideo moehte. Noch danne so sach er ji- fo vil das er selteii 
iemer fro werden mag. Aber doch so iat er vil auders ane zuo 
sehende und bas geschaffen demie der erste gollesfnml der in die 
hetle wart gelossen sehen, 

Nuo der dirte gottesfrimt, der wart ouct in eime ubernaturli- 
chen liehte gefueret in dae paradis, und wart do gar froemede 
iûstliche ding gelossen sehen. Har unib er zuo mauigen ziten in 
aime hertzeu vil froeiden enptbhet. Aber, lieber frùnt gottes, es 
ist der grossen iibernatùrlichen froeiden dins hertzen gar ungelich, 

Nuo der vierte gottesfrûnt deu ich bekenne, dem wart ouch in 
eime ûbernatiirlichen liehte geoffentiorel gar vil der cristenheile 
gebresten, und dar zuo von dem iiingeeten gerihte, bit' von ep 
oucb von hertzen gar sellen iemer fro mag werden. 

Ach, lieber fnint gottes, nuo habe ich dir ouch wider unibe von 
den verborgenen frûnden gottes geseit die ich von der gnoden 
gottes bekenncnde bin uud sii ouch in heimeticheite selbervil mit 
mir gerel liant. Nuo sich aue die wimder goUea, wie gar ungelich 
dise lieben fn'inde gottes in genummen eint, und doch iegîicher 
mit fiunderheite sineu weg in froemeder ùbernatiirlicher wise, 
und ist doch ailes eine strosse und ein weg, wanne der erbarm- 
hertzige got der het durch den heiligen geist dise menschen aile 
begobet und libemalûrliche erlùhtet. Har umbe so gont uud knm- 
ment dirre gottes frûnde wege und noch vil andere wege die der 
heilige geisl in dem raenscheu wûrkende ist, die kumment aile 
usser gotte und gont oucb wieder in got. Und dis beschichtgar 
vil in maniger hande sache die uber des menschen sinne sînl. 

Hav umb, welre mensche stch gotte zuo grunde froeliL'he uud 
demuetikliche lot, der ist goLte mit gunderheite wol betiant und 
weis wol was eime iegelichen meuschen mit sunderheite zuo ge- 
hoeret. Und dar noch ist in ouch der heilige geiat die strosBen der 
selbeu wege fuerende noch dem es ime aller nûtzest ist und aller 
eigenlichest, Uud bar umb sol nieman die froemedeu wege und 
wisen versmobeû noch verwerfen, wie swere hù loch dem men- 
schen an der erste werdent; men sol su aile von dem heiligen 
geiste nemmen, su sigent sur odersuesse, wanne wie gar ungelich 
ail schinent, so gont die wege der strosaen uf eins aile zuo samcnn, 
wauue su aile usser dem heiligen geiste lliessende sint. Do von so 



^B waui: 



146 



L ECHELLE SPIRITUELLE. 



seit die heilige gescbrift (las got eiD wunderer si iD allen sinea 
wercken. 

Ach, lieber frunt gottes, wie erbarmet mich von gronde mines 
hertzes so gar sere ùbele das mon nuo in disen gegenwertigen 
ziten 60 gar lùtzel uud wenig menschen vindet in der cristenheit 
die do den geworeu dnrchbruch durch sich selber nemmen wel- 
lent, und sich wellent wogen durch die eiginwilligen porten irre 
sinuelicheite und wellent gon den unbekanten nihen domehten 
weg lu eime gotlosseuen wol getrùwende ufgebende ires eiginen 
willen. Das mea dirre menschen nuo so liitzel vindet, des muesse 
sich got ùber die cristenheit erbarmen, wanne ich bekenne von 
der gnodcn gottes wol das er alsolichen menschen aise gar zuo 
grunde erbarmhertzig ist. Und were es das ein mensche nùwent 
ane vinge und einen geworen ker von der ùbellonenden welt tête, 
und einen anefang uf die gewore leitere trettende were in einer 
einfaltigen luteren demuetigen meinungen imd in eime got gelos- 
senen gantzen willen dar bi zuo blibende und niemer abe gelossen 
noch erwinden, er wol te die leitere aise lange uf stigen imtze das 
er ia got keme, welre mensche in eime solichen verwegenen 
gantzen willen und zuonemmendeme lebende were, und e stùrbe 
ebe das er die leitere voile uf in got keme, imd was ime in dem 
guoten willen an der zit gebreste, das wolte ime got selber volle- 
komenliche erfùUen. Was solte got dem menschen nuo me tuon? 

Ach, vil lieber friint gottes, es ist vil lihte zuo diseme mole 
genuog, wir moehtent vil lihte zuo vil ergetzunge nnd trostes 
mitleinander gehebet han. Wir sùllent uns wider heim machen, 
iederman zuo sinre geselleschaft. 



èîRE ÉDIFIANTE D'tIN JEUNE HOMME MONDAIN. 14"î 



Histoire édifiante d'u 



3 homme mondain. 



Dis ist gar eine gnodenriche bewegenlicUe materie 
wie ein junger weltliclier wolgefrundter man in tiU- 
Bchenherrenoi'den kam uad priester wai'L lis goette- 
licheme tribeiide und ouch us rote eines erliihleten 
wolgeborncTi p rie s t ers, si nés nehesten moges, aise 
der liebe gotteafnint iii Oeberlant Ruoiemaane un- 
serme etiftere herabe schreip. 



)5n^iL lieber sunderberer heimelicher fnint miner, Ich lo dich 
^ctï^wisBen das es in kurizen ziten hie obenan in unsei-me lande 
beschehen iet, also das eime iungen weltlichen wolgefn'niden 
manne in sin selbes eiglnen simien die welt wart infallende, und 
wart der welt loeiffe noch gedenckende und ime warl gar dicke 
und zuo mauigen zilen in sin selbes sinneliche vernunfl in fallende 
und wart gedenckende : Du sollest dich rehte der welle abe tuon 
und soeltest ir urlop geben. Aber wenne es beschach das irae dise 
gedencke in die sinne fielent, so viel ime ze strnU der gegene 
wider umb in die sinne und wart denne gedenckende : Was wilt du 
tuon? weist du nût; und tuost dn es, so bist du noch iungund 
mabt vil lihte mit wol geslou; und were es denne das es dich 
ruwende wûrde, und wider umb kerende wiirdesl, und denne der 
von gingest, denne so wûrdest du vor gotte und vor der welle zuo 
echaaden und zuo spolie. Also wart dirre iûugeling in sin selbes 
eiginwiUiger sinnelicher vernunft wol uBe fûnf iore gar sei'e 
bekûmbert, wanne er halte gar gerne got und die well milleinan- 
der gehebet. Aise ginger in diseme vebtenden kriegenden lidende 
in sin selbes sinnelicher vernunft dise fiîuf ior irrende, also das 
er niemanne der von aagi'ii wolte. 



kl 



148 HISTOIRE ÉDIFIANTE 

Do beschach es dar noch zuo einer zit das er gedenckende wart : 
Dime lebea dem mag niit rehte sin, wenne du moehiest i^ol alsus 
in diu selbes eiginwilliger sinuelicher vemunft verderben unde 
irre werdeii ; du soltest rehte an ieman gedencken dem du getrù- 
weu maht, und soit ouch dem sagen aile diae sachen, und soit in 
denne mit erneste bilten das er dir sinen getrùwen rot gebe, was 
dir zuo tuonde si. Also wart er gedenckende an einen gar alten 
erberen heiligen priester der von guoten lùten was und ouch ette- 
was sines geslehtes was. Und zuo dem ging er und seite ime rehte 
aile sine sachen aise verre er es kunde getuou, und sprach do : 
Lieber lierre, ich kan ùch mine sachen mit aise wol noch aise 
vollekomenliche gesagen aise mir not tête und aise su ouch in 
mir sint. 

Do sprach der alte priester: Vil lieber sun, du hest mir 
sin genuog geseit, wanne ich getruwe ich wisse von der gnodeu 
gottes bas wie dir ist wanne du es selber wissen kanst noch ge- 
sagen kanst. Wanne, lieber sun, du soit wissen, rehte aise dir 
nuo zuo mole uf dise zit in den sinnen ist, do soit du wissen das 
mir rehte in aile wege und in aller wisen rehte ouch in den sin- 
nen also was do ich ouch also in miner iugent was aise du nuo 
bist, uud mir ouch ettewas vil zittes dar inné gewesen was. Do 
wart ich ouch uf eine zit gedenckende : Gest du lange alsus in 
din selbes eiginwilligen sinnen one goettelichen wisen rot, so 
moehte es vil lihte wol beschehen das du irre in dinen sinnen 
moehtest werden. Und do ich wart in mir selber zuo rote das ich 
sol te frogen noch eime biderben goettelichen manne und solte 
deme min sache fiir legen und solte den rotes frogen, also wart 
ich gewiset zuo eime priester in eime walde. Und do ich zuo ime 
kam, do tet ich ime min hertze uf und seite ime rehte aile mine 
sachen. Und worent ouch mine sachen rehte in aile wege und 
wisen rehte gliches uffe die selbe wise rehte aise du mir dis 
geseite. 

Do sprach der liebe waltpriester alsus zuo mir : Ach, vil lieber 
sun, du soit wissen das es eine grosse gnodenriche gobe des hei- 
ligen geistes ist also das ich geloube das ich mit wirdig bin das 
ich hie zuo roten sol. Aber sider das du her zuo mir kummen bist, 
so nimme ich zuo gotte urlop und sage dir also das du wissen soit 
das dir got in dinen eiginen frigen willen eine grosse gnodenriche 



gobe gesant het. Und har umbe das danne dine sele uQd din lip 
den frigen willeii gemeine mit einander hiibeiide sint, har umbe 
so iat es ouch das du bist in eirae grosseu kempprenden etrite, der 
do ist zwischea diiier eele und dime libe, Und wissest, du versû- 
neat demie sele und lip mitleinander aUo das su eintrehlig mit 
eiaauder werdent, so wissest, ao maht du anders ntemei' zuo 
keime geworen friden noch zuo ruowen kummeii, und ist das 
sache das dine edele sele iiohe herabe von irme iirsprunge zuo 
dime lîchomeii geseudet ist ; uud har umb so ziige dine sele dich 
gar gerne dwch dineu eiginen willen hoch uf ir noch zuo irme 
ursprunge, so ist din fleischlicher lichomen von deu erdeu kummen 
und ist Bwere liber sich uf zuo ziehende. Und dar zuo so hanget 
ouch die welt und der tûfel gar sei-e an dime fleisclilichen licho- 
men, und ziehent aile her wider abe, und das beschiht ouch in 
vil manigerhande wise. Har umbe, lieber sun, es ei denne das du 
in dime eiginen willen wellest diner sweren fleiBchlicben naturen 
ettewas truck™ ane tuon und wellost ane vohen eiuen friden 
zwûschent diner sele und dime lichomen zuo macheude, du 
enmaht anders keinen geworen friden noch ruowe weder in ïi 
noch in ewikeit niemer gewiunen. Und were es das du den friden 
nuwent ane vingest zuo machende, so wissest, so wiirile sich der 
fride vou zit zuo zit ie me und ie me bessernde, und wûrde le 
groesaer und ie groesser. Und so dine edele sele wùrde alsus ge- 
war das ir der lichome volgende wiu'de, so geniowet die sele 
niemer, su bi'inge danne den lichomen dar zuo das er der selen 
gantz und gerwe undertenig und gefolgig wurt, und danne so 
inoehte es ouch gar wol heschehen das sele und lip beide mitleinan- 
der gar und gantz in goetlelicher rainnen vereinbert wi'irdent also 
das su sich danne beide einhellekliche gotte liessent und sich 
ime ouch gebent das er mit iu beiden gemeinlicbe tête, beiile in 
zit unde in ewikeit, aUe er woUe, Und wenne ouuh das bescliehe 
das der vereinberte fride zwûschent sele und lip alsus gantz und 
gar gemaht wùrde, so wissest lieber sun, so mag es danne gar 
kume gesin, der heilige geist werde ouch denne siu werg wi'ir- 
ckende und schiitte denne sinen ûbernatûrlichen gnodenrichen 
friden beide in sele und in lip, und vereinbere su in goettelirher 
vereinberunge, aiso d,i8 er in grosse frideliolie froeide ichenkenile 
wùrde, des friden und der froeiden die do sele uud lip beide mil 



150 HISTOIRE ÉDIFIANTE 



einander hie iii der zit befindent aise vilund aise gros das unspre- 
chenliche ist und ùber aile menschliche sinne triffet. 

Nuo der, vil lieber sun und lieber natùrlicher mog minre, ich 
habe dir aile diiig geseit aise mich sii der liebe waltprieBter in den 
ziten bewisete do ich in diner iugent was, und das ist nuo me 
denne sibentzig ior und bin nuo uffe dise zit gar nohe bi hundert 
ioren ait. Nuo wissest, vil lieber sun, ailes das mich do der vil 
liebe waltpriester lerete und seite, das verstunt ich wol das es wor 
und gereht viaSy und volgete ime ouch do zuo stunt und ging ouch 
anstette wider heim. Und ich bette do zuo mole einen bruoder 
bi dem ich was und was der do zuo mole gar ein weltlicher ritter, 
und bette ouch eine swester die ouch also was, und hettent beide 
wip und man und ettewie vil kinder. Und ich seite in beiden 
was ich in mime sinne bette also das ich kein wip wolte. Also 
wider rietent su rair es gar sere faste und mit gar vil fùnden und 
mit maniger bande worten. Aber was sii seitent so sprach ich : 
Lont es rehte guot sin, wanne es mag mit anders sin ; dannan von 
60 tuont rehte aise obe das ich tôt were. Do sprochent su : Sider 
du danne mit anders wilt, so sage uns doch was du tuon wilt oder 
was du werden wilt. Do sprach ich : So wil ich rehte ein welt- 
licher priester werden, wanne ich habe von vatter und muoter wol 
aise vil und gar vil me denne das ich wol eine guote pfrùnde 
gemache die ich ouch selber besingen wil, vatter und muoter sele 
zuo helffe. Do sprochent su beide mit gar grosseme emeste : Das 
tuo durch got nùt, du geschendest anders ailes unser geslehte ; 
und wilt du anders nùt, do von du danne ungeleret bist, so tuon 
so wol und far zwey ior zuo schuolen, so wellent wir dir do zwù- 
schent mit unsern frùnden helffen also das wir luogent und ahtent 
das dir eine duomherren pfninde werde ; also moehte ouch noch 
grosse ère an dir ligende werden. Do sprach ich : Ere dirre welte 
der enwil ich nùt noch begere ir alzuomole nùt, ich wil gotte und 
sinen frùnden volgen ; bar mnb so lont es rehte aise guot sin. Also 
ging ich von in und zoch von minem bruoder in ein bus das min 
was. Und nam einen giioten priester zuo mir der mich lerete aise 
das ich priester wart und bin nuo me denne sùben und sehtzig ior 
priester gesin. Und hie zwùschent so ist ouch min bruoder und 
sin wip, und mine swester und ir man und ir beider kint aile tôt, 
und ich mueste ailes ir liplich guot erben. 



D UN JEUNE HOMME MONDAIN. 



151 



Nuo wissest, vil lieber eun und mog miner, ich habe dir geBeit 
wie das mir der heilige waltpriester vor Biibentzig ioren seite und 
lerele und ich ime oucli von der gnoden gottes gefolget hab. Nuo 
wissest, vil lieber sun, ich bin dir Bchuldig von naturen und noch 
vil me von goettelicher bruederlicher cristenlicher tmwen das ich 
dich wieen und leren sol. Nuo rote ich dir oiich in allen trûwon 
aise ouch mir gevotet wart, also d;iB du dem goettelichen ruoffe 
der in dir ist mit abe gangest und gip ouch froeliche dop welte 
einen gautzen urlop. Nuo wissest, und solte ich dir sagen was f^ot 
vil manigvaltiger verborgener ûbernatùrlicher froelicher wercke 
in sibenUig ioren mit mir gewurcket het, ps hette dich gros wun- 
der. Aberdie zit ist noch mit das dir alsoliche ding zuo aagende 
sint, wanno du enmoehtest ir noch mit gar wol getragen. Aber 
lieber sun, und ist es das dn des weges gonde wirst alee mich der 
liebe waltpriester vor sibentzig ioren lerende was, wenne du das 
anc vohest, so Itura dauiie gar dicke und vil zuo mir, eo wil ich 
dir danne vil miner heimelicheit sagen, wenne wissest, du bist 
mit der erste der der weltc urlop gegeben het. WisaeBt, ir ist vil 
in Behtiig ioren bi mir gesin, beide wip uude man, die aile uf 
dinen Bin gerittet worent und aile fiir sich gingent und aile der 
welte einen frigen urlop gobent und ouch aile gestundent, nntze 
an eineu man, don bekante ich wol, der trat die edele grosse gno- 
denreiche gobe under sine fuesse und ging wider unter die welt 
und nam gar ein Bweres herles ende, also das man do zuo mole 
voerhtendo was das er ewicliche verlorn mueate sin. 

Nuo do dirre alte prieater vil mit diseme iûngelinge gerette, do 
nam er urtop zuo dem alten und ging zuo sinen fninden, und seite 
den ouch wie das ime in den sin kummen were das er rehte der 
welte urlop geben wolte, nnd woUe ein weltlicher prjestor wer- 
den. Do wider rietent sii es ime gar sere und sprochent : Und 
Bottest du alBo hie vor uns gon, des schammetent wir uns gar sere. 
Und su retient alBe vil und aise lang mit ime also das sii in liber- 
rettent das er ein tiitsch lierre Bolte werden, und das were erliche. 
Und wolte er danne, so moehte er wol faren und moehte strite» 

Ian den heiden. Aise tiberrettent sii disen iûngling das er in ehte 
von den ougen kam und wart ein tiitsch herre. Aber er nam ailes 
sin guot nnd gap es allés den tiitsciien herren. Und zuo stunt do 
er dar in kam, so bat er das men in verre in ein ander cioster 



15*2 HISTOIRE ÉDIFIANTE d'UN JEUNE HOMME MONDAIN. 



senden solte. AlbO giiig dirre iunglinge zuo und bat das man in 
leivtt», waiiue er hette grosse minne darzuo das er priester wiirde. 
Also half inen ime ouch dar zuo ilas er priester wart. Also wiirde 
er ein grosser lieiliger gottes friint mit dem got ouch vil ùberna- 
tiirlicher wercke vor sime tode wùrckende wart. 



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TABLE DES MATIERES 



PaffM. 

I. Rulman Merswin et le mysticisme apocalyptique au moTeti âge . 1 

Rulman Merswin, sa vie, ses principaux écrits 19 

U. L*Ami de Dieu de TOberiand 33 

m. L'Ami de Dieu de TOberiand a-t-il existé ? 40 

ly . Rulman Merswin a-t-il été un imposteur ? 69 

Les trois manuscrits autographes 85 

Rulman Merswin a-t-il cru à Texistence de TAmi de Dieu de 

rOberland? 93 

V. La question psychologique 96 • 

APPENDICE. 

I. Traités inédits de l'Ami de Dieu de TOberland. 

1. L'EsccUier spiritttel 119 

2. L'Échelle êpirituelle 141 

3. L^HùMre édifiante d*un Jeune homme mondain 147 

II. Fac-similés en phototypie. 

1. L'Histoire de ma conversion ou l'autobiographie de Rulman 

Merswin, p. 1. 

2. Le Livre des cinq hommes de l'Ami de Dieu de l'Oberland, 

p. 12. 

3. Les alphabets de Rulman Merswin et de l'Ami de Dieu de 

l'Oberland. 

4. Fragments du Livre des cinq hommes. 



Maqcj, tmpriai«ri« Berfer-LeTraaU et G<«. 










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